Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien l’Angleterre.

Certaines mauvaises langues diront : « évidemment, maintenant que Trump a été élu, tu te tournes vers les Britanniques ». Eh bien non, ça n’a rien à voir, figurez-vous. Depuis toujours, j’aime l’Angleterre parce que ses comtés portent des noms qui sentent bon les vieux romans au coin du feu. J’aime l’Angleterre parce qu’il y pleut souvent. J’aime l’Angleterre parce que c’est la terre qui a vu naître Jane Austen. J’aime l’Angleterre, enfin, parce que c’est dans ce pays qu’a vu le jour le magasin Burton of London, qui est sans doute la boutique la plus chic de Grande-Bretagne. Vous n’avez aucune idée de ce dont je suis en train de vous parler ? Pas de panique ! Voici un petit historique : créée en 1900 à Chesterfield par Sir Montague Burton, cette ligne de vêtements devient rapidement l’une des plus importantes en Angleterre. En 1925, elle passe la barre des 25 000 employés et gagne ainsi le titre de « plus grande chaîne de magasins au monde ». Aujourd’hui encore, elle demeure très populaire aux quatre coins de la planète et est le symbole de la célèbre élégance britannique. Pourquoi je vous parle de ce groupe commercial ? Mais pour vous démontrer qu’il est très simple de se tromper. Que l’on peut aisément écrire un nom à la place d’un autre sur un bulletin de vote… ou parler de Sir Montague Burton à la place de parler de Tim Burton.

Pour conclure notre série de nanars, je vais évoquer avec vous aujourd’hui ce réalisateur américain que j’aime tant. Tim Burton, un réalisateur de nanars ? Bien sûr que non, qu’allez-vous donc chercher ! Si je l’inclus dans mon cycle ce mois-ci, c’est pour parler de sa profonde affection pour le nanar et ses représentants les plus fameux : le réalisateur Ed Wood et l’acteur Vincent Price. Tim Burton éprouve depuis toujours une fascination pour ce genre. Très tôt, il s’intéresse aux ficelles des grands films d’Ed Wood que j’ai cités les semaines précédentes, comme Plan 9 from outer space (1959) ou The night of the ghouls (1958). Tout ce qui touche au domaine de l’au-delà, des revenants et de l’excentrique le passionne. On le ressent bien dans ses films d’animation et spécialement dans Corpse Bride (2005). Pour ceux qui n’auraient pas la chance de connaître ce long-métrage, il s’agit d’une revisite du conte populaire juif de La mariée morte ou La morte fiancée qui raconte comment Victor, un jeune homme sans titre et avec peu de fortune, ne parvient pas à épouser Victoria, une demoiselle noble et désargentée, ceci par la faute d’Emily, un ravissant cadavre qui se méprend sur les intentions de notre héros et l’emmène au royaume des morts. On est tout de suite frappé par les yeux exorbités des personnages, leur teint livide et leur extrême maigreur. Ces traits sont la marque de fabrique de Tim Burton et ne datent pas d’hier. En effet, une vingtaine d’années auparavant, il réalise Vincent (1982), un court-métrage en noir et blanc à la fois glaçant et très touchant qui met en scène un garçon de sept ans, qui est décrit ainsi :

« Vincent Malloy is seven years old. He’s always polite and does what he’s told. For a boy his age, he’s considerate and nice But he wants to be just like Vincent Price ».

Cet enfant nourrit donc le rêve étrange de ressembler à l’acteur qui en a fait trembler plus d’un dans The abominable Dr. Phibes (Robert Fuest, 1971). Le texte en rimes est récité par une voix-off qui n’est autre que celle de Vincent Price lui-même. La scène s’ouvre sans musique, sur un mur de briques où le prénom « Vincent » se dessine peu à peu. On suit un chat noir jusqu’à la fenêtre d’une maison, celle de Vincent. Lorsqu’on y entre, on le trouve en train de jouer à la flûte une mélodie mélancolique aux accents orientaux. Les actions et mimiques du personnage animé illustrent mot à mot les paroles prononcées par la voix-off. Dès l’instant où retentit le nom de Vincent Price, l’enfant se transforme en un dandy fatigué, au regard glauque et désabusé. Deux univers bien distincts sont décrits : celui de la réalité lumineuse qui l’entoure et celui qu’il imagine, perdu dans le sombre de sa chambre. Tout Londres devient alors une cité fantôme plongée dans le brouillard, au milieu de laquelle il se promène parmi les zombies et les morts-vivants. Pour parfaire la gaieté du tableau brossé par le crayon habile de Tim Burton, Vincent ne cesse de citer les plus noirs passages de l’œuvre d’Edgar Allan Poe. Tourmenté par l’ampleur que prennent ses cauchemars, il se replie dans un monde toujours plus hanté par la mort et lorsque la symbolique porte de sa chambre se referme dans un final dramatique, il murmure ce vers sublime tiré du poème de Poe The Raven (Le Corbeau) :

« And my soul from out that shadow, That lies floating on the floor Shall be lifted… Nevermore ! ».

Le noir dans le film, comme le blanc sur cette page, prend toujours plus de place et finit par envahir totalement l’écran pour lancer le générique, reprenant le triste morceau de Ken Hilton The streets of Cairo. Ce court-métrage d’animation est un hommage aussi bien au cinéma gothique pour lequel Tim Burton se passionne qu’à l’acteur Vincent Price qui en est le récitant. Lorsque l’auteur Graham Fuller demande à Tim Burton : « Es-tu le petit garçon dans le dessin animé ? », Vincent Price répond à la place du réalisateur : « À un certain niveau, il l’est, sans être trop littéral », ce à quoi Burton ajoute : « Il y a des aspects de moi que Vincent m’a en fait aidé à comprendre ». Un film à la fois comme thérapie analytique pour son réalisateur et comme gage de fidélité pour son comédien qui saisit l’étendue de l’estime et de la tendresse que lui porte Tim Burton. Pour sacrer Vincent Price et l’inscrire dans sa filmographie de manière visuelle cette fois, il lui offrira le rôle de l’Inventeur dans le film Edward Scissorhands (1990).

Dans ce film, Price donne la réplique à Johnny Depp, acteur favori de Tim Burton, qu’il choisira en 1994 pour incarner une autre de ses idoles : Ed Wood. Le biopic éponyme raconte la vie du réalisateur de nanars à travers ses trois films les plus célèbres : Glen or Glenda ? (1953), Bride of the monster (1955) et Plan 9 from outer space (1959). Il débute en 1952 avec la rencontre entre Ed Wood et le producteur Georges Weiss. Ce dernier désire faire un film sur Christine Jorgensen, le premier transgenre opéré de l’histoire. Ed Wood est enthousiasmé par l’idée et convainc Weiss de le laisser à la fois réaliser, produire et écrire le scénario du film ainsi que d’en incarner le personnage principal et ceci pour deux raisons : la première est qu’il voue une admiration sans borne à Orson Welles, lequel écrivait, produisait, réalisait et jouait dans ses films. La seconde, plus intime, est qu’il aime passionnément se travestir en femme et, par-dessus tout, porter le pull en angora de sa fiancée Dolores Fuller, un pull qui passera à la postérité grâce à la magnifique affiche d’Ed Wood, sur laquelle on voit Dolores tendant ce fameux vêtement à Ed, dans un geste de demie réconciliation. D’abord épouvantée, donc, elle accepte par la suite la situation et consent à jouer le personnage de Barbara dans le film presque autobiographique qui naît alors sous nos yeux : Glen or Glenda ?. Ed Wood est ravi de pouvoir concilier ses deux penchants et tout semble aller pour le mieux. Malheureusement, le film essuie un échec cuisant et l’intrigue prend une tournure sombre et dramatique. Dès lors, tous les efforts de Johnny Depp pour faire oublier – au spectateur comme à lui-même – ses déboires seront vains et le film ne fera que s’enfoncer toujours plus dans un puits sans fond. Au détour de sa rencontre avec son acteur fétiche Bela Lugosi, Ed Wood illustre le sentiment de profonde confiance que Tim Burton entretient à l’égard du réalisateur auquel il consacre son film le plus touchant, à mon sens. Il croit en lui et en sa sincérité, comme Ed Wood croit en Lugosi et en son talent un peu fané. Ce dernier se voit offrir des rôles plus ou moins importants, avec la caractéristique commune d’être toujours en décalage avec l’intrigue du film, si tant est que l’on puisse sérieusement parler de décalage ou d’intrigue lorsqu’il s’agit de l’œuvre d’Ed Wood. Il incarne tour à tour un prophète fou, un homme malheureux ou un savant diabolique. Son apparition la plus émouvante se fait posthume, dans Plan 9 from outer space, où Ed Wood choisit d’utiliser un court-métrage qu’ils avaient tourné ensemble peu avant son décès pour redonner espoir à l’acteur déchu. La scène montre un élégant vieillard qui sort de chez lui, lentement, et cueille une rose. La fleur tombe de ses mains et il se couvre le visage en pleurant. Ce plan est utilisé à plusieurs reprises dans le film, sans raison ou rapport évidents avec le reste, simplement comme un hommage silencieux à un ami perdu. Dans son film, Tim Burton nous le fait découvrir dans une salle de cinéma, derrière Ed Wood, au son de la très symbolique Mort du cygne de Tchaïkovski, dont on ne sait pas si elle est intra ou extradiégétique. Dans le premier cas, elle pourrait être interprétée comme un adieu déchirant du réalisateur au grand interprète de Dracula. Dans le second, en revanche, on pourrait la voir comme une prolepse de l’avenir d’Ed Wood, une sorte de chant du cygne avant de sombrer dans le néant. Pour ne pas miner tout à fait le spectateur, le film s’achève cependant non pas sur la mort du réalisateur mais sur de courts textes biographiques qui expliquent ce que sont devenus les personnages.

Agrémenté d’une analyse fine et sensible de son caractère, doublée d’un regard objectif et sans tabou, ce film est pour moi le plus beau cadeau que Tim Burton pouvait faire à l’homme qu’il admirait tant. Si vous devez garder à l’esprit quelque chose du nanar, retenez cette phrase de Tim Burton : « Ed Wood tournait un mauvais film comme Plan 9 from outer space comme s’il était en train de tourner Citizen Kane. C’était ça son génie ». La conviction dans ce qu’ils entreprenaient, la foi en leur travail et un espoir désenchanté, voilà ce qui fit de deux hommes comme Ed Wood et Vincent Price des monstres décalés du cinéma américain, que l’on continue d’aimer tendrement.

À la semaine prochaine, et en route vers l’infini et l’au-delà !

Lea Mahassen

Traductions :

(1) « Vincent Malloy a sept ans. Il est toujours poli et fait ce qu’on lui dit. Pour un garçon de son âge, il est prévenant et gentil mais il veut ressembler à Vincent Price »

(2) « Et mon âme, de cette ombre qui gît flottante à terre, ne s’élèvera… jamais plus ! »

Références :

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    • Vincent, Tim Burton, 1982
    • Bride of the monster, Ed Wood, 1955
    • Glen or Glenda?, Ed Wood, 1953
    • Plan 9 from outer space, Ed Wood, 1959
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Pour ceux qui se demandent aussi si c’est du cachemire…