Je ne sais pas vous mais moi j’aime bien Noël.

Tout ce qui touche cette fête de près ou de loin me rend joyeuse. L’odeur de sapin qui se propage dans les foyers et à l’entrée des magasins. La pâte à biscuits qui repose tout l’après-midi et que l’on grignote distraitement tout en se disant que ce serait tellement mieux de la manger directement plutôt que de la mettre inutilement au four. Les gens qui se réunissent pour célébrer, manger, rire, ou simplement pour être ensemble. Même les comédies romantiques qui passent à la télévision chaque année à cette période ont le don de me faire sourire, quoiqu’il arrive. Aussi roses et bleues qu’elles puissent être, j’ai pour elles une grande tendresse. C’est à Noël, cependant, que je pense le plus aux gens qui sont malheureux dans les films. Je pense aux personnages qui sont seuls. Pas uniquement ceux qui n’ont personne avec qui fêter Noël, mais ceux qui sont seuls par nature, qui ne sont pas compris des autres, ceux qui sont toujours isolés, par leur différence, par leur décalage avec la réalité et qui ne trouvent jamais leur place, où qu’ils aillent. Ceux-là me rendent profondément mélancolique. Je voudrais leur dédier ma chronique, ce mois-ci.

Le héros dont j’ai commencé à vous brosser le portrait prend généralement la forme du loser ontologique que l’on côtoie chez les Frères Coen, par exemple. Mais, s’il est naturellement et par définition un perdant qui enchaînera les échecs tout au long du film, il n’est souvent pas le seul responsable de sa situation. Il évolue dans un monde, dans un entourage, dans une famille qui dysfonctionne et qui le pousse à se mettre en marge pour échapper aux psychoses de ceux qui lui font face. Il se referme alors sur lui-même et se construit un univers parallèle qui lui permet d’exister, à sa manière.

Le premier personnage dont j’ai choisi de vous parler aujourd’hui pour illustrer la situation difficile des inadaptés est celui de Henri dans Un air de famille. Tout d’abord un petit résumé. Ce film est une adaptation par Cédric Klapisch de la pièce du même nom, écrite par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Henri, Philippe et Betty sont frères et sœurs. Yolande, « Yoyo », la femme de Philippe, fête son anniversaire. Toute cette assemblée, à laquelle on ajoute la mère, se retrouve Au père tranquille, le café que tient Henri, pour attendre la femme de ce dernier, Arlette, et aller ensuite manger au restaurant. Seulement voilà. Arlette ne viendra pas. Elle a quitté Henri. Plutôt que de l’avouer directement au reste de la famille, il préfère les laisser croire qu’elle arrivera bientôt…

Reprenant une thématique classique au théâtre, celle de l’attente de l’Arlésienne(1), Bacri et Jaoui mettent en scène des personnages complètement torturés, aux rapports complexes et tordus, qui, un soir banal, dans la fébrilité du temps suspendu, décident de laver leur linge sale en famille. En famille ? Pas tout à fait. La grande lessive se fait sous les yeux calmes de Denis, le serveur. Pour commencer, voyons pourquoi ce ménage ne tourne pas rond.

La mère, personnage principal du noyau familial, est une espèce de grenade menaçante prête à exploser à la moindre contrariété. Elle est amère, fière et a horreur des perdants. C’est pourquoi elle marque une nette préférence pour son fil cadet, Philippe, alors qu’elle a en horreur Henri, qui est l’échec personnifié.
Philippe, lui, représente l’archétype de l’homme qui a réussi. Il occupe un poste haut placé dans une grande entreprise, il est marié et a deux enfants. Cependant, tout n’est pas aussi simple ; car, s’il donne l’impression d’être maître de lui-même et de ses émotions, il cache lui aussi des névroses profondes. Le besoin d’exister aux yeux des autres, d’être reconnu comme le meilleur, en bref, de continuer à incarner mieux que quiconque le personnage lisse et brillant qu’il s’est façonné, tout cela refait surface dès qu’il sent que son image est en danger. Lorsque l’on creuse un peu, le vernis craque.
Betty, la benjamine, est en complète admiration devant Philippe. Elle ne jure que par lui et tente de lui ressembler, bien qu’elle ait un caractère très différent du sien. Sa fragilité à elle, c’est cette soumission mal dissimulée, cette nécessité permanente d’être approuvée par son frère. Elle se présente pourtant, par ses opinions tranchées, par son apparence de « rockeuse » et même par son langage de charretier, comme une femme indépendante qui ne compte sur personne et qui ne prend en compte l’avis de personne.
C’est donc Henri qui occupe la place du loser. Tout chez lui transpire le malaise et l’échec. Il est le patron du café que son père dirigeait auparavant, qui ressemble plus à un assommoir qu’à un endroit convivial où l’on se retrouve pour boire des verres. Rien que le nom de l’endroit, Au père tranquille, figure la silhouette molle qui dessine le personnage de Henri. Il est montré comme prisonnier de cet endroit dans lequel plane en permanence le spectre nonchalant de son père, tournant en rond comme un rat dans sa cage. Son chien Caruso, un double de lui-même, figure le piège dans lequel il se trouve, et pour cause, il est paralysé et aveugle ! Il passe donc ses journées couché par terre, sans pouvoir agir, sans que l’on sache ce qu’il pense. Comme Henri, son côté impassible pourrait véhiculer un certain mystère, si ce mystère n’était pas anéanti par le tragique ridicule qui émane immanquablement de lui. Une réplique de Denis illustre parfaitement l’utilité de son existence : « C’est comme un tapis mais… vivant ». Henri aussi fait un peu tapisserie, mais une tapisserie qui dérange, une tapisserie dont on a un peu honte, une tapisserie dont on détourne les yeux, gêné, pour ne pas voir la solitude et le chagrin qui s’en dégagent. Personne ne comprend vraiment pourquoi il a si mauvais caractère, pourquoi il est en permanence d’humeur maussade ni pourquoi il a toujours et pour tout le monde une remarque acide sous la main, prête à fuser, même à l’attention de son serveur qui n’a rien demandé : « T’as fini de te nettoyer le genou, oui ? Bon bah maintenant qu’il est propre, tu peux peut-être attaquer le reste ! ». De très beaux flash-back qui le montrent enfant, en compagnie de toute sa famille, nous font peu à peu comprendre comment sa personnalité s’est développée, ou plutôt, ne s’est pas développée, écrasée par son frère, aux côtés d’un « père tranquille » et plutôt passif, qui agace sa femme par sa gentillesse un peu simple. Si Henri est désespérément seul et rongé par son complexe d’infériorité, ce n’est donc pas par hasard.

Dans Un air de famille, on est en présence, non pas seulement d’un personnage de loser, mais bien d’une famille entière qui part en vrille et pousse l’élément faible à se recroqueviller derrière son comptoir, amer et pathétique. Le spectateur du film est figuré de manière interne par le personnage de Denis le serveur. Inlassablement, il nettoie la salle et observe en silence le drame qui se joue, sans poser d’autre jugement que de simples constats pleins de sagesse. S’il peut se le permettre, c’est qu’il est externe à la famille et a le recul nécessaire pour distinguer les faux-semblants des vrais caractères. Comme lui, on a le loisir de passer au microscope cet échantillon de malheur banal pour en étudier les composantes et se rendre compte que cela peut arriver à n’importe qui, n’importe quand et n’importe où. Les murs qui séparent les membres d’une famille dysfonctionnelle sont épais, trop épais pour être abattus et ils demeurent éternellement cloisonnés dans leur tour d’ivoire. Chacun chez soi, et les hippopotames seront bien gardés…

Lea Mahassen

(1)L’Arlésienne est l’héroïne de la pièce éponyme de Daudet, dont on entend parler mais qu’on ne voit pas car elle part en voyage et ne revient jamais. Au théâtre ou dans les romans, on parle d’« Arlésienne » pour désigner un personnage, central ou non, qu’on ne voit jamais mais qui constitue l’élément déclencheur ou même le nœud du texte.

Références :

Un air de famille, Cédric Klapisch, 1996.

Pour ceux qui pensent aussi que franchement… voilà.

https://youtu.be/7ds-tGdNwdQ