« Nous ne sommes, en tant qu’êtres humains, que la somme des événements que l’on vit, ainsi que notre interprétation personnelle et de ce fait subjective de ces derniers. »

Voilà qui résumerait en quelques mots l’idée centrale de Wonder, l’œuvre littéraire de R.J. Palacio adaptée actuellement au cinéma par Stephen Chbosky.

Chez Palacio, et par conséquent Chbosky, ces événements iront même jusqu’à marquer physiquement le corps et plus précisément le visage, sur lequel ils laissent ainsi une trace indélébile du passé de chacun. Dès lors, ce n’est plus seulement notre regard, mais bien notre figure toute entière, qui forme la fenêtre de notre âme. Chaque expérience, chaque acte et traumatisme vécu est rendu visible par une ride sur le front, une cicatrice près de l’œil, ou encore un léger creux sur le coin des lèvres.

Banal et classique me diriez-vous ? Chbosky lui-même ne saurait vous contredire, et répondrait avec assurance un grand : oui ! Car parfois, l’essence du 7ème art ne réside pas dans sa recherche esthétique ou dans un exercice de style complexe de la part du réalisateur, mais plus sobrement dans l’émotion brute et sincère qu’il transmet au spectateur. C’était d’ores et déjà le parti pris par Stephen Chbosky lorsqu’il écrivait puis adaptait The perks of being a wallflower, qui peignait le portrait d’un ado marginal avec toutes les difficultés et les joies qu’apportent cette période singulière de la vie. C’est aujourd’hui quelques années plus tôt, à l’école primaire, qu’il nous emmène avec Wonder, gardant des thèmes et une ambition similaires. L’exclusion sociale, les liens familiaux et amicaux ainsi que la rupture que forme tout changement radical de la vie restent donc omniprésents dans son œuvre, tout en étant traités ici de manière tout à fait singulière.

Le film s’ouvre en l’occurrence sur un petit cosmonaute qui, sautant sur son lit, empêche par son costume toute identification par le spectateur. Pour introduire le personnage d’August Pullman, véritable pilier du récit, rien de tel que ce casque blanc sphérique lui permettant de voir sans être vu : un de ses souhaits les plus chers. Car August, ou Augie, est né avec une malformation faciale qui ne rend facile ni son quotidien, ni celui de son entourage.

Cette contrainte malheureuse est d’ailleurs habilement soulignée par Chbosky qui nous offre une approche à points de vue multiples, nous immergeant tour à tour dans la peau de chacun des membres de la patrie. Le montage, indiquant les noms de chaque personnage, n’est pas des plus subtils, mais le fond y est et puisque c’est ce dernier qui m’intéresse aujourd’hui, je ne m’attarderai pas sur le choix stylistique qui l’apporte.

Il est vrai qu’un lecteur averti pourra me reprocher une incohérence à ne pas commenter la réalisation du film, alors que celle-ci forme justement la clé de toute adaptation. Cependant, de la mise en scène je relèverai les points essentiels et, pour ce qui est du montage, comme mentionné précédemment très conventionnel, je ne peux en dire que deux mots : il marche ! Allié à un cadrage typique hollywoodien, qui nous rapproche des personnages lors de moments émouvants et nous offre divers plans d’ensembles lorsqu’il s’agit de faire un portrait de famille, le tout est on ne peut plus ordinaire et convenu… et pourtant ! L’ensemble forme une certaine cohérence et sert un propos bien moins superficiel que ces éléments techniques.

Afin de le comprendre, remontons dans les années cinquante lorsque la Nouvelle Vague et tout particulièrement Bazin inventait la notion de réalisme total. Le cinéma avait déjà depuis longtemps été considéré comme l’art par excellence permettant de vaincre le temps grâce à sa captation de la réalité sous toutes ses formes : le son, l’image, le mouvement et la temporalité. C’est ainsi que, selon André Bazin, le 7ème art aurait comme ultime aspiration d’atteindre une forme pure, soit former une représentation complète de la réalité du monde qui nous entoure. Il défendait dès lors les plans séquences, qui permettent de vivre une scène sans coupure superficielle, ou encore une grande profondeur de champ laissant libre choix au spectateur de regarder, comme dans le monde réel, où bon lui semble. Soit, me direz-vous, mais quel est le rapport avec cette nouvelle sortie du cinéaste américain ? Eh bien, si je fais ce parallèle c’est que, dans une certaine mesure, ce que Bazin cherchait dans la forme cinématographique, Chbosky y aspire au contraire par son propos. En clair, alors que Bazin s’intéresse à comment montrer la réalité, Chbosky se soucie de ce qu’il en montre.

En effet, des événements aussi anodins que fêter Halloween ou jouer une pièce de théâtre forment parfois pour un enfant une aventure aussi importante que la perte d’un être cher, ou le fait de subir de multiples opérations chirurgicales. C’est ce que Stephen Chbosky comprend et appuie par sa mise en scène, mettant en avant ces expériences à priori dérisoires mais qui, justement, sont fondamentales pour les protagonistes. L’influence d’événements marquants reste non négligeable sur la vie quotidienne des personnages, mais l’essence du propos n’y est pas : il réside au contraire dans ces petites choses quotidiennes auxquelles le spectateur s’identifie aisément et qui l’émeuvent, non pas par simple empathie mais par une véritable projection sur chaque personnage présent à l’écran. On ne regarde pas les performances d’ailleurs irréprochables de Jacob Trembley, Julia Roberts ou Owen Wilson, on vit chaque moment passé à leur côté comme si l’on formait le 5ème membre de la famille. De cette façon, le film commence par la première rentrée scolaire d’August, alors dévisagé par l’intégralité de l’école, et nous permet ensuite de suivre tout son parcours et celui de son entourage jusqu’à sa remise de diplôme finale.

Classique et efficace, Wonder nous emporte ainsi dans un univers touchant qui vous réchauffera le cœur par ce temps quelque peu glacial, et je ne peux par conséquent que vous recommander en ces temps festifs de laisser tomber le shopping de Noël pour quelques heures et foncer vers la salle obscure la plus proche de chez vous.

Bonne projection et joyeuses fêtes !

 

Chloé Battisti

 Infos pratiques :

Wonder (S. Chbosky)

Sortie en Suisse le 20 décembre 2017