Un jeune homme, pour qui la vie, avec ses multiples opportunités, semble se rétrécir, trouve dans les corps d’armée de quoi apaiser son mal-être et donner du sens à un univers stérile. Une interrogation qui conserve toute son actualité, du 20 février au 4 mars 2018 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

« Toutes les vaches veulent danser avec les aviateurs »[1] soupire le jeune soldat, fraîchement engagé volontaire dans l’armée. Malgré son enthousiasme à s’imaginer un avenir au sein de son régiment, le soldat ne parvient pas à faire taire sa verve désabusée qui s’exprime sans relâche. Sa jalousie à l’égard de ceux qui sillonnent le ciel s’explique par son écœurement envers le quotidien doux et paisible des familles, des amants, des bienheureux, des cercles dont il semble exclu. Même les étoiles, loin d’illuminer ses nuits, sont devenues une distinction agrafée sur sa poitrine à laquelle il s’agrippe, faute d’autres repères, ceci au grand désarroi de son paternel à l’existence plus prospère.

 Comme pour illustrer son existence jusqu’à-là désœuvrée, la marionnette du soldat montre une charpente fragile. Principalement constituée de vide et de bandelettes cachant ses blessures, elle exhibe la vulnérabilité du personnage derrière des paroles moulées par les autorités, mais qui sonnent faux dans sa bouche : « J’ai nettoyé »[2], déclare-t-il au sortir d’un massacre avec ses compatriotes dans un pays inconnu, comme s’il s’agissait d’éloigner la vermine lorsque l’on décime un village au cœur d’une forêt. Son capitaine, aux épaules en forme de balayette, et son lieutenant au cou de vautour, donnent un caractère encore plus morbide aux actions ignominieuses de l’armée. Ces deux personnages renforcent le jeu avec la métonymie – un tour de force de la pièce qui ne cesse de faire travailler notre imagination.

Au beau milieu d’un palais des glaces, notre regard passe d’une illusion d’optique à l’autre, d’un rêve au cauchemar, d’une idée à une chimère. Le monde secret de notre soldat se dévoile par bribes, ce dernier est pétri d’angoisses face à son avenir, recule devant les ombres et n’ose pas approcher la dame du château hanté de peur d’être rejeté par l’amour.

Le décor et la grande taille de cette marionnette Bunraku[3] ne participent pourtant pas de cette tournure effrayante et inquiétante (unheimlich pour Horváth) de la pièce. Bien au contraire, les quatre manipulateurs éveillent notre tendresse. Ils animent le soldat adulte et sa version junior à tour de rôle, avec une grâce et une agilité sans pareil, nous font vivre les deux temporalités du jeune et du plus sage et raisonné, et, nous racontent, par différents mouvements, les déboires d’un fils de notre temps, victime d’une idéologie rendant l’individu superflu au profit de la masse. Il faut alors préciser le contexte et rappeler qu’Ödön von Horváth écrit, tout en dissimulant tout repère historique, en opposition à l’idéologie fasciste : Il publie le roman Un fils de notre temps en 1938, durant la période de son exil de Vienne, fuyant l’Anschluss. Son œuvre, presque détruite lors des premiers autodafés nazis, demeure une œuvre forte de résistance, dénonçant l’attitude du suiveur tout en insistant sur de mauvais choix, qui se révéleront malvenus et destructeurs pour de nombreux jeunes hommes en quête d’idéaux.

Les manipulateurs, donnant vie à la marionnette, parviennent d’ailleurs à exprimer avec brio l’attitude du suiveur. Ainsi, le soldat court vers son général qui expire, court pour rejoindre ses camarades et flâner à leurs côtés les jours de permission, mais il ne semble pas pouvoir prendre sa vie en main, comme le suggère peut-être son accident au bras.

 On le montre livré à la roue de la fortune, comme une graine perdue que le vent soufflerait dans la mauvaise direction.

Nous pourrions dénigrer ce jeune soldat à première vue par un jugement hâtif à l’emporte pièce, en lui faisant le procès d’intention de vouloir apprendre à tuer pour se venger de sa propre histoire et de son époque. Mais la roue tourne et le voilà très vite contrit par la découverte de son statut de suiveur et de meurtrier. Nantis de ce changement de cap, accompagnés par la modulation du décor et des lumières, nous sortons de la pièce comme l’on sortirait d’un poème.

 Infos pratiques

Un fils de notre temps, du 20 février au 4 mars 2018 au Théâtre des Marionnettes de Genève

Adaptation et mise en scène : Isabelle Matter

Avec Delphine Barut, David Marchetto, Olivier Périat et Diego Todeschi.

 

Photos : © Carole Parodi

[1] Ödön von Horváth, Un fils de notre temps, L’imaginaire Gallimard, 2006, p. 45.

[2] Ödön von Horváth, Un fils de notre temps, L’imaginaire Gallimard, 2006, p.14.

[3] Le Bunraku est un art théâtral japonais datant du XVIIe siècle. Le principe du bunraku est qu’une marionnette est manipulée par trois marionnettistes, vêtus de noir qui les dissimulent sur scène. Les personnages y sont représentés par des marionnettes de grande taille.