Chowra Makaremi est une anthropologue iranienne arrivée en France à l’âge de six ans. Elle découvre en 2004 un cahier rédigé entre 1988 et 1994 par son grand-père Aziz Zarei. Destiné à ses petits enfants, le manuscrit raconte la vie de ses filles, Fateneh et Fatemeh, la mère de l’auteur, les deux opposantes au régime de Khomeiny mis en place après le renversement de la dictature du shah en 1979. Les deux jeunes femmes furent des militantes actives du parti des mojahedins qui fut qualifié de « révolutionnaire » par la nouvelle République islamique d’Iran et durement réprimé. Traquées par les pasdarans (Gardiens de la révolution islamique), capturées, condamnées, battues, torturées, les deux sœurs seront finalement exécutées à titre d’exemple par un gouvernement nécessiteux d’asseoir son autorité et sa puissance.

Parallèlement à la situation des deux femmes, le récit nous plonge dans le quotidien de toute la famille Zarei qui subit les pressions et la surveillance de la police. Pourtant, c’est avant tout l’inquiétude et la peur pour ses deux filles qui domine le récit d’Aziz. Sans relâche, il cherche dans les prisons, se heurte aux absurdités de l’administration, s’accroche à chaque espoir de remise de peine ou de sortie de Fateneh et Fatemeh. Compte tenu du peu d’informations qu’elle reçoit, la famille vit dans un silence angoissant concernant le sort de ses filles.

Le cahier d’Aziz est un d’abord un cri. Cri d’amour du père qui tente de « faire revivre les êtres adorés aujourd’hui disparus »[1], cri de douleur du père à qui on a arraché ses enfants : « Non, si j’écris, c’est pour me tenir occupé, car vraiment Fatemeh était tout pour moi, et continuer à vivre après elle n’a pas de sens. »[2] La langue d’Aziz, littéraire et élégante, maintient un voile de pudeur sur le drame familial tout en transmettant une émotion vraie et violente. Récit de l’immédiat, écrit pendant les événements ou peu après, ce document bouleversant a les défauts de ses qualités. Soumis à la subjectivité et au souvenir d’Aziz, il manque de structure et de fil narratif solide. La chronologie est bancale, et les allusions au contexte historique sont parfois difficiles à saisir pour le lecteur néophyte, malgré les notes de sa fille, qui auraient pu être laissées dans le corps du texte plutôt que regroupées à la fin. Malgré ces critiques, le texte reste un document important pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Iran. Même si elle ne permet pas d’en saisir tous les enjeux, l’expérience personnelle de la famille Zarei éclaire d’une nouvelle lumière le massacre qu’a été la répression islamique. Par le biais de son grand-père, Chowra Makaremi dénonce non seulement les crimes commis, mais aussi l’ignorance que nous avons encore aujourd’hui sur l’ampleur des meurtres. En dernier lieu, elle montre l’injustice et l’inhumanité d’un gouvernement qui maintient au pouvoir les responsables de cette tuerie : « Comment des milliers d’hommes et des femmes, prisonniers politiques, furent exécutés et ce qu’ils vécurent. Comme l’écrit mon grand-père par une dénégation dont je comprends et épouse la tension : ″Que cela ne reste pas non dit.″ »[3]. Ne serait-ce que pour ce fait, la publication du cahier de son grand-père était une nécessité.

Marie-Sophie Péclard

 

[1] Makaremi Chowra, Le Cahier d’Aziz, p.19.

[2] Ibid., p. 115.

[3] Ibid., p.15.

Référence : Makaremi, Chowra, Le Cahier d’Aziz. Au cœur de la révolution iranienne, Gallimard, coll. « Témoins », 2011, 199p.