Dernier spectacle du Sloop4, Erratiques parle des souvenirs, de la mère, de son absence. Plus qu’une pièce de théâtre, c’est un spectacle de l’ordre de la performance qui est proposé jusqu’au 5 novembre prochain au POCHE/GVE.

Erratiques. C’est le nom donné à de gros blocs de roche déplacés par les glaciers, souvent sur de longues distances. Dans le texte de Wolfram Höll, ils peuvent désignés les morceaux du Mur de Berlin qui vient de s’effondrer, ou encore les grands immeubles de béton, au sein desquels se déroule la pièce. On se trouve peu de temps après la chute du Mur, à Leipzig. Un enfant décrit les changements qu’il entrevoit en ville. Avec son père et son frère, ils se remémorent les souvenirs de la mère disparue, en regardant les films super 8 qu’elle avait faits. Ensemble, ils se souviennent, de la mère, de la mort, laissant libre cours à la poésie de l’enfant…

Sur le plateau, trois comédiens. Deux (Cédric Djedje et Cédric Juliens) sont sur la scène, le troisième (Fred Jacot-Guillarmod) dans l’encadrement de la porte en bout de scène. Devant lui, un lutrin et un micro. C’est sa voix qui résonne. Il parle, raconte, se positionne à la fois comme l’enfant et le narrateur, dans une langue pas évidente à comprendre. Erratiques, c’est avant tout un texte. Écrit par Wolfram Höll en allemand et magnifiquement traduit par Laurent Muhleisen, il propose un grand travail sur la langue. Mêlant à la fois l’innocence, la candeur de cet enfant qui s’exprime et une certaine poésie, il est complexe à déchiffrer, comme à décrire. Empreint d’une grande musicalité, énoncé de manière rythmée, coupé de manière parfois surprenante – on est rapidement perturbé par l’attente entre le pronom et le verbe – le texte n’est pas facilement compréhensible. Pourtant, on a envie de tendre l’oreille, d’écouter, de se laisser porter. On comprend par bribes. Par moments, on ne comprend même rien, le fond ne nous parvenant pas toujours. Mais l’essentiel est ailleurs. Chacun y comprendra quelque chose, se retrouvera dans certains éléments, moins dans d’autres. On capte finalement l’essence de l’histoire, le côté métaphorique de ce qui nous est raconté, même si certains détails nous échappent. Au-delà de l’effondrement du Mur, c’est aussi le monde intérieur de l’enfant qui s’effondre, petit à petit, d’où l’importance de se rattacher à ses souvenirs…

Wolfram Höll est avant tout un auteur de pièces radiophoniques. C’est peut-être ce qui porte préjudice à Erratiques. Si le texte, nous l’avons évoqué, est plutôt convaincant, la mise en scène l’est moins. Cette pièce est-elle faite pour être représentée sur scène ? Difficile à dire… Dans la version qu’en propose Armand Deladoëy, plusieurs éléments semblent encore à affiner. Précisons ici que nous n’avons assisté qu’à la répétition générale, et que le spectacle a encore le temps d’évoluer ! La musique d’abord. Il ne s’agit pas de morceaux composés, mais plutôt de sons électroniques qui se suivent, comme un bourdonnement. Si cela apportait une profondeur, une ambiance aux pièces précédentes (on pense à Krach par exemple), dans le cas présent, on a plus une sensation de malaise, provoquant par moments comme un mal de tête. L’idée était pourtant bonne, elle mérite d’être affinée – et le sera sans nul doute – pour apporter cette ambiance qui fait quelque peu défaut. Sur la scène, dans la pénombre, on distingue les silhouettes de Cédric Djedje (le frère) et de Cédric Juliens (le père), qui déambulent, se rapprochent, parfois se couchent ou s’assoient sur les trois blocs de pierre – les erratiques – pour écouter ce que l’enfant-narrateur raconte, ou pour visionner les films. Ils ne parlent que très peu, la parole étant presque entièrement dévolue à l’enfant. On regrette ce manque d’interaction. Le contraire aurait certainement apporté plus de théâtralité à Erratiques, qui manque un peu de jeu, à proprement parler. Tout cela donne l’impression d’assister à une performance plus qu’à une pièce de théâtre, d’où la question de départ : ce texte est-il vraiment fait pour être joué sur scène ?

Si le résultat n’est pas tout à fait convaincant, on trouve toutefois quelques jolies pistes qui mériteraient d’être explorées, comme cette projection en ombre représentant un immeuble, avec un arbre et des enfants. Plus de projections de ce type auraient peut-être permis de mieux se représenter ce que le texte raconte. Ce texte, déjà si complexe, ne nous parvient pas totalement, suite à ces choix de mise en scène, ce qui rend cet objet scénique assez abstrait. On ne doute toutefois pas qu’Erratiques saura trouver son public, que certaines choses seront affinées durant les prochaines représentations, pour donner plus de profondeur et d’accessibilité à ce très beau texte de Wolfram Höll, qui vaut la peine d’être écouté, pour sa musicalité, pour sa recherche sur la langue.

Infos pratiques :

Erratiques, de Wolfram Höll, traduit par Laurent Muhleisen, du 16 octobre au 5 novembre 2017 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Armand Deladoëy

Avec Fred Jacot-Guillarmod, Cédric Djedje et Cédric Juliens

https://poche—gve.ch/spectacle/erratiques/

Photos : Samuel Rubio