Êtes-vous beau ? Votre bouche a-t-elle cette forme bien particulière ? Il est donc probable que vous serez accusé sous peu. Peu ou très probable, mais probable d’être imbriqué dans un procès ou procédure sans foi ni loi. Processus Kafka de Franz Kafka, adaptation théâtrale par Daniel Wolf, du 10 au 29 avril 2018 au Théâtre Alchimic.

Départ soudain du fondé de pouvoir K., à Prague, début du XXième. K. ne sera plus le bel employé loyal et rigoureux, dont la mine d’enfant sage, soulignée par de beaux yeux sombres, fait la réputation et tente Mademoiselle Bürstner à chaque fois qu’elle rentre aux heures les plus avancées. On veut arrêter et juger K. . Les plis remarquables de ses manches et son col serré l’accompagnent désormais dans son parcours digne de Méandre ; K. se heurte, se voit acculé aux murs érigés de la loi et ne peut se soumettre à une accusation sans objet. Et c’est peut-être là sa plus grande faute.

Le metteur en scène Daniel Wolf adapte l’œuvre de Kafka pour la scène, rappelant, avec Kafka, aux spectateurs que l’univers des possibles peut aussi être criminel lorsqu’il décide de faire de vous l’accusé d’une cause trouble ou arbitraire. D. Wolf ravive en cela notre fibre de résistant tant il nous condamne à assister, sans possibilité d’intervention, au chamboulement loufoque de l’existence de K., et nous confronte au retour séculaire des accusations gratuites. Les spectateurs, du haut de leurs gradins, participent au cheminement du procès, dans cet endroit indéfini et sombre où se déploie l’abus de pouvoir. De grands rideaux de plastique, mats et nébuleux en fond de scène, mettent l’accent sur le flou de la situation. Ce mélange d’obscurité et d’ambiance nuageuse contribue à la désorientation de K. et des spectateurs. Personne ne sait d’ailleurs vraiment ce qu’il se passe dans l’antichambre de la justice, derrière les rideaux, cet espace faisant office, à tour de rôle, de tribunal, de chambre de l’avocat, d’appartement de la belle Mademoiselle Bürstner ou de l’habitation-cellule de l’accusé Block. D. Wolf met en avant l’aspect fonctionnel du décor, comme pour rappeler que ce jugement n’est en fait qu’une roue de l’engrenage, et qu’il n’a rien d’exceptionnel. Aussi, les meubles sont vétustes, d’un gris ordinaire, renforçant l’idée que l’on confère peu d’importance à ce jugement. On ressent une pesanteur, une lenteur extrême dans l’ensemble des processus. K., en dialoguant avec Block, accusé depuis très longtemps, se rend d’ailleurs vite compte que son acquittement, signifierait bien l’échappatoire hors des lourds rouages judiciaires. Toutefois, son retour à la lumière n’est pas à l’ordre du jour. La procédure semble être dès lors son unique verdict.

Après tout, chacun se complaît dans son rôle, considérant son avancée vers les micros de l’audience comme une occasion de comparaître devant les autres. Ces micros font d’ailleurs allusion à ceux des cabarets du 20ème, où chacun exécute sa prestation. La justice n’est-elle en définitive que cet enchaînement de soliloques tout aussi saisissants les uns que les autres, ou devrait-elle être une parole unique, guide de toutes les autres ? Tour à tour, les différentes personnes imbriquées dans le procès exposent leur point de vue en monologues à nous couper le souffle. De cette manière, les comédiens réussissent à insuffler vie et mordant au texte compact de Kafka, parvenant à le faire d’autant mieux résonner.

Certes, la tragédie de K. n’arrache pas de larmes. Tout au long de la pièce, elle se teinte d’humour et de situations cocasses, durant lesquelles les abus de pouvoir, judiciaires ou féminins d’ailleurs nous font sourire, tant les jupons de dentelle émeuvent le cœur du chef du secrétariat, des avocats ou du tribunal.

Une part de nous-mêmes se réjouit, semble-t-il, de voir comment l’on peut jouer des tours à un pair, lorsqu’on se sait protégé et à l’abri d’une telle imbrication décalée. Enfin, ce sera à vous d’en juger.

Infos pratiques :

Processus Kafka de Franz Kafka, adaptation théâtrale par Daniel Wolf, du 10 au 29 avril 2018 au Théâtre Alchimic

Une production du Théâtre des Beaux Jours

Mise en scène : Daniel Wolf

Avec Jean-Aloïs Belbachir, Caroline Cons, Laurent Deshusses, Armen Godel, Clea Eden, Jacques Maeder, Jacques Maître, Patricia Mollet-Mercier.

Photos : © Carole Parodi