[Bilan conclusif : tirer sa révérence, opus 1.]

« Je hais les voyages et les explorateurs. » – Ainsi commençait, dans une accroche aussi provocatrice que fameuse, le plus littéraire des voyages ethnographiques.

Mélancolique prélude

Célèbre entre tous, ce voyage est évidemment celui de Claude Lévi-Strauss qui, s’il n’a pas percé dans le commerce de pantalons délavés ou dans la composition de musique romantique (à l’instar de certains de ses homonymes, qui se reconnaîtront et que l’on reconnaîtra), a tout de même le mérite d’avoir fait voyager des générations de lecteurs avec ses désabusées Tristes tropiques.

Faire voyager. Oui, voyager : et si l’auteure (1) de votre ethnochronique préférée insiste avec une redondance lourde sur ce verbe, sagaces lecteurs, c’est parce que c’est exactement ce que provoquent Tristes tropiques. Une sensation de voyage – n’en déplaise à Lévi-Strauss qui n’aime pas les perspectives viatiques (et c’est bien dommage pour lui). Livre de voyage, livre sur le voyage, Tristes tropiques est un voyage parmi les souvenirs de son auteur, parmi ses sujets d’étude, parmi son expérience ethnographique et les conclusions à en tirer.

«Qu’est-ce à dire que ceci ? »(2), pourrait-on opposer à l’auteure qui s’étale et s’étend. Pourquoi disserter sur le sujet, au lieu d’entamer aujourd’hui ce dernier volet de Journal de Mémorants – le dernier, oui, le dernier, ultime fruit d’une quête qui aura duré trois ans et s’accroche encore à la branche, baie de houx bientôt gelée (3) ?

Eh bien, chers lecteurs et néanmoins amis, c’est que Journal de Mémorants a tout à voir avec le voyage.

Voyage intellectuel, scientifique, littéraire, narratif, il a emmené l’auteure plus loin que la botte trouée des ethnochroniqueurs n’avait jamais été. Puisque l’heure est venue de conclure, d’apposer comme Marcel un point final à une Recherche vaste et complexe, ces deux chapitres conclusifs reviendront de manière très sérieuse sur les apports et bilans scientifiques à tirer de cette étude – celle de l’Homo memorantis ès Lettres.

Introduction : buts, présupposées et méthodes

Dès ces modestes mais néanmoins éclatants débuts, Journal de Mémorants s’est profilé comme une recherche sérieuse, rigoureuse et – pour tout dire, sans fausse modestie – indispensable.

Son but ? Fournir l’observation ethnographique exhaustive d’une sous-catégorie issue de la population académique (Homo academicus(4)), encore peu considérée par la critique contemporaine : l’Homo memorantis et, plus spécifiquement, une branche endémique de la Jungle des Bastions, l’Homo memorantis ès Lettres.

Sa forme ? À la fois théorique et narrative, mêlant considérations générales et herméneutique de terrain. Ainsi, si certains chapitres ont permis d’ancrer théoriquement l’Homo memorantis dans une perspective de recherche ethnographique et anthropologique (comme les chapitres « Approche d’une sous-espèce »), d’autres se sont transformés en véritable geste narrative (par exemple, dans certains passages de « Organisation symbiotique ») ou épique (notamment « Graal »).

Plus qu’une banale ethnochronique à la portée du premier plumitif venu, Journal de Mémorants s’est ainsi avérée être, dans son orientation générale et ses ramifications particulières, la conjonction virtuose d’une improbable convergence d’influences – lesquelles constituent un édifice critique à part entière, reposant sur :

1. Une pierre angulaire – des citations liminaires donnant le ton général de chaque chapitre ;

2. Des fondations – de solides bases théoriques, aux confluences de l’ethnographie de terrain (Lévi-Strauss), de l’herméneutique (Starobinski, Butor & Cie) et de l’autofiction (Doubrovsky) ;

3. Des fortifications – de précieux apports issus de l’expérience de terrain, romancée dans un souci narratif.

Clef de voûte de l’édifice, la progression thématique organisant les différents chapitres confère à l’ensemble un caractère cohérent, clair – mais peu concis, il est vrai, de par la complexité inhérente au sujet. Vous l’aurez compris, curieux lecteurs et lectrices de cette ethnochronique, Journal de Mémorants constitue dès lors un véritable journal de bord ethnographique, visant à la construction exhaustive d’un savoir empirique centré sur l’Homo memorantis ès Lettres.

Rappel des publications (pour ceux qui n’ont rien suivi)
Expérience de grande ampleur, aventure tant intellectuelle que littéraire, laboratoire de l’écriture et creuset de l’observation du monde académique, Journal de Mémorants est bien plus qu’une simple chronique – c’est un véritable pan de vie qui va s’achever ici.

L’auteure tient ici à faire le point, pour ceux qui n’auraient rien suivi (puissent-ils connaître les affres éternelles de la Page Blanche et les déboires du Travail-Rendu-En-Retard !) et se questionneraient sur les résultats publiés de cette ethnochronique. En termes de publications scientifiques, Journal de Mémorants, c’est :

A. 3 ans de travail : d’octobre 2013 à octobre 2016. À la fois sur le terrain (merci aux courageux Mémorant-e-s qui, à l’appel de l’auteure, n’ont pas hésité à répondre à des questionnaires farfelus visant à récolter des données brutes(5)), dans les tréfonds de la littérature secondaire (merci aux bibliothèques de la Faculté des Lettres, qui ont fourni un espace de travail calme et serein – si ce n’est chauffé) et face à la page blanche (merci au fidèle MacBook pour son aide précieuse(6)).

B. 32 numéros publiés : sur le net (une édition papier étant envisagée). Ces 32 numéros contiennent des résultats de recherche inestimables et des observations inédites, organisés en de multiples thématiques ;

C. 1 numéro hors-série : paru en publication papier. Il rassemble des conseils de survie glanés sur le terrain, FONDAMENTAUX pour tous les Homo memorantis, qu’ils soient mâles, femelles, rattachés aux départements d’études mésopotamiennes, d’histoire des religions, de philosophie ou de copte moderne, qu’ils aiment les cactus, le thon ou les thermos ;

D. 1 journal : R.E.E.L., Revue Écrite par les Étudiant-e-s en Lettres. Passionné et passionnant, il a su soutenir (humainement et logistiquement) les aléas multiples et variés de l’ethnochroniqueuse : articles rendus en retard (celui-ci en est un bon exemple), trop longs, bourrés de fautes…

E. Des lecteurs : devenus des amis. Croisés au fil au fil des couloirs, autour d’un verre ou au détour d’une page internet, ils ont su apprécier la valeur inestimable de ce travail titanesque. Sans eux (donc, VOUS), rien n’aurait été possible !

[Conclusion : fin de la première partie. La suite demain – à ne pas manquer !]

Magali Bossi

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

(1) Éternellement à la 3e personne du singulier – on ne se refait pas.

(2) Toute ressemblance avec une phrase connue et télévisuelle est évidemment fortuite…

(3) Il faudra excuser à l’auteure ses envolées lyriques : elle est quand même un peu… pas mal triste de quitter cette chronique. C’est une sentimentale, vous comprenez.

(4) Rendons à César ce qui lui appartenait, et précisons dans un souci de transparence que cette expression est le fait de Pierre Bourdieu, sociologue renommé qui, au fil de sa carrière, a longuement roulé sa bosse. Quant à savoir s’il a amassé mousse, c’est une autre affaire.

(5) Sonia, Adèle, Alessandra, Aurèle, Morgane, Priscilla et Sandrine : l’auteure vous aime, les amis !

(6) L’auteure ne touche toujours pas de royalties de la part de la marque à la pomme – et c’est bien dommage : un financement des recherches n’aurait pas été de trop !