[Bilan conclusif : tirer sa révérence, opus 2 – le dernier.]

« L’aventure n’a pas de place dans la profession d’ethnographe », assénait Claude Lévi-Strauss dans ses Tristes tropiques en 1955. Pas de place, car elle pèse sur le travail scientifique, rigoureux et précis – et pourtant, la tenue d’un journal de bord ethnographique relève d’une aventure.

Pour renouer le dialogue…

Une aventure intellectuelle, certes – c’est ce qu’a été pour l’auteure de la présente ethnochronique (dont vous lisez actuellement, là, maintenant, tout de suite, l’ULTIME numéro conclusif – bravo !) Journal de Mémorants. Une aventure intellectuelle, sur laquelle il faut à présent revenir.

Des rappels-remerciements-auto-félicitations-congratulations-narcissiques-on-s’applaudit-bien-fort ayant été faits (et plus à faire) dans le premier volet de cette conclusion, il convient, avant de conclure et de tirer sa révérence avec autant de panache que le Cyrano d’Edmond Rostand, de dresser un bilan scientifique de l’apport de Journal de Mémorants à la critique ethnographique contemporaine.

Or donc…

Bilan scientifique : apports à la critique

Depuis Homo academicus de Bourdieu (1984), rien de sérieux / probant / intéressant / fondamental / rayez-la-mention-inutile n’avait été tenté dans le cadre de la sociologie ou de l’ethnographie consacrée à l’univers académique – ou alors, l’auteure (qui avoue qu’elle n’a fait sur le sujet AUCUNE recherche, même la plus basique) se plante et pose cette affirmation dans le vent. Journal de Mémorants apporte donc, si ce n’est un renouveau complet, du moins un vent de jeunesse (et de narcissisme satisfait) bienvenu pour le sujet.

Tirant ses ressources du terrain et de la théorie (les deux T, mamelles du scientifique), Journal de Mémorants a ainsi abordé de nombreuses thématiques, conférant à son objet d’étude (l’Homo Memorantis ès Lettres) une épaisseur et une complexité insoupçonnées. Au fil des numéros, les thèmes se sont enchaînés, aussi nombreux et variés que les infections nosocomiales dans les hôpitaux publics(1). Pour mémoire, ont été abordés :

1. Approche d’une sous-espèce : ou les perspectives taxinomiques et le positionnement de l’Homo memorantis dans le panorama classificatoire du monde académique ;

2. Entrée dans l’âge nubile : là où tout commence, le « il était une fois » qui fonde la raison d’être de l’Homo memorantis, son lien indéfectible au sacro-saint Travail de Mémoire – le moment où, frêle Homo estudiantis innocent, s’ébattant encore dans les verts prés de l’enfance (admirez la licence poétique !), il devient un Memorantis à part entière ;

3. Organisation symbiotique : ou l’association prévalant aux rapports entre l’Homo memorantis et son PALM(2). Cette rubrique sera par la suite complétée par les remarques relatives à une seconde organisation symbiotique : celle liant le Mémorant à son Juré. En parallèle à ces symbioses, ont été évoquées les Interactions : examens des différents types de contacts entre pairs (basé sur la dynamique triple amitié-rivalité-indifférence) – autrement dit, comment l’Homo memorantis s’acoquine et s’accommode de ses semblables ;

4. Habitat : ce chapitre rassemble tout ce qui a trait à la gestion de l’espace naturel (biotope) de l’Homo memorantis, entre territorialité et cohabitation au sein de la Jungle des Bastions. En complément, la question des limites de la Zone de Confort a été abordée. Les diverses Spécialisations liées au biotope ont complété ce panorama géographique, les Memorantis étant issus des divers départements de la Jungle des Lettres, ce qui détermine évidemment leur positionnement spatial au sein de l’habitat ;

5. Organisation calendaire : fondamentale si elle en est, cette section se centrait sur les perspectives temporelles influençant sur l’organisation du travail de l’Homo memorantis, qui, dans le meilleur des cas, est dans la merde avec les délais – et dans le pire des cas… heu… aussi ;

6. Prédation : particulièrement riches, les chapitres consacrés à la Prédation ont représenté pour l’auteure les moments les plus dangereux passés sur le terrain. Deux types de prédateurs avides de dévorer le sacro-saint Mémoire – les Prédateurs de Fonds (généralistes s’attaquant indistinctement à l’ensemble du Travail de Mémoire : par exemple, le Sujet Trop Vague) et les Prédateurs de Choc (spécialisés et visant certains points du Mémoire, comme la Définition du Corpus). La thématique englobait également un prédateur visant spécifiquement les Mémorants, dans leur être intrinsèque : la Procrastination ;

7. Estivation et Reprise : plus joyeux, ces thèmes ont pris place au terme de la première année d’analyse, sous forme de bilan sur les manières dont l’Homo memorantis profite de sa pause estivale… et les manières dont, éternel martyr sur l’autel de la connaissance, il repart au turbin septembre revenu. En lien à cette perception saisonnière du Mémorants : Rites de l’Hiver, ou la vie du Mémorant durant la période de Noël ;

8. Rédaction : phase particulièrement ardue pour l’Homo memorantis. De nombreux chapitres s’inscrivent en lien avec cette thématique : Version Provisoire (ou les illusions préliminaires), Mutualisme(3) (consacré à l’association entre le Mémorant et les Correcteurs), Princeps correctio (les premières remarques du PALM sur la version provisoire), Révolution technologique (l’Homo memorantis face à l’imprimerie) ;

9. Soutenance : part du lion de l’ethnochonique, acmé du sujet, épiphanie de la recherche – et terreur de l’Homo memorantis. De nombreux chapitres lui sont consacrés : Combat (duel glorieux opposant chevalier-Mémorant et dragon-Soutenance) et Graal (victoire finale) ;

10. Post-soutenance : ou la retombée de l’acmé, dans ses moindres détails : Déprime (variation académique autour du baby blues), Patience (l’attente des résultats) et Champagne (phase de récompense) ;

11. Espace : dernier chapitre d’observation, qui s’intéresse aux projections futures que l’Homo memorantis envisage pour son avenir, maintenant qu’il n’est plus memorantis.

Journal de Mémorants : une conclusion finale

En conclusion à ce bilan de recherche, il faut à présent conclure.

Dessinée à travers les 11 thématiques de Journal de Mémorants, cette analyse exhaustive démontre tout d’abord que, malgré la méconnaissance et le désintérêt de la critique contemporaine, la sous-espèce Homo memorantis mérite une considération scientifique à part entière, afin d’en extraire toute la richesse et la diversité – substantifique moelle.

De plus, le travail effectué constitue la preuve que les ressorts théoriques et méthodologiques les plus rigoureux peuvent redonner à un sujet délaissé ses lettres de noblesse. Cette véritable prise de parti intellectuel concourt de fait à rapatrier dans le champ de l’ethnographie fictionnelle une thématique peu connue – tout en permettant à l’auteure de se sentir valorisée, tant par l’esprit que par la plume (et NON, ce n’est pas de la creuse prétention).

Enfin, la présente analyse concourra, à terme et si les ressources matérielles, temporelles et intellectuelles le permettent, de façonner les outils indispensables à une étude de plus grande ampleur, consacrée non plus à l’Homo memorantis ès Lettres, mais une de ses évolutions possibles – l’Homo doctorantis. Loin d’être un programme de recherche arrêté, ce dernier point est un vœu qui ne pourrait qu’être salutaire à la connaissance actuelle du milieu académique.

Sur un plan plus personnel, bien que ces dernières observations n’influent aucunement sur la valeur scientifique de Journal de Mémorants, l’auteure tient à souligner le plaisir qu’elle a eu à s’embarquer dans cette aventure ethnographique, tant au niveau littéraire (défi pour le clavier !) qu’intellectuel (épreuve pour le ciboulot !). Ayant investi dans ce projet de recherche une importante part d’elle-même, l’auteure de la présente ethnochronique a fait de Journal de Mémorants bien plus qu’une étude scientifique froide et détachée : au travers des témoignages d’Homo memorantis bien réels et grâce à sa propre expérience, elle a façonné un objet intime rendant compte d’une réalité à la fois humaine et académique.

Voici pourquoi, Mesdames, Messieurs, cher estimé et sagace lectorat, à l’heure de conclure, l’auteure (moi) ne peut que souhaiter avoir la possibilité de poursuivre sa quête ethnographique au sein du milieu académique. Une page se tourne – une autre peut commencer à s’écrire.

[Fin de Journal de Mémorants, après trois ans de recherche.]

Magali Bossi
Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.

(1)Franchement, ne demandez pas à l’auteure d’où sort cette comparaison – sérieux.

(2)Faut-il rappeler l’acronyme ? Celui qui donne la réponse gagne l’édition originale de cette ethnochronique, signée par l’auteure – un jour, ça vaudra super cher (quand l’auteure aura reçu le Nobel de littérature ou au moins, au moins ! le Goncourt. Ce qui ne devrait tarder. Juré. Ou pas.).

(3)Ce numéro inaugurait la 2e année de Journal de Mémorants.