(Article initialement publié sur Afrolivresque).

Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Baltazar Atangana Noah, plongez dans les Confessions d’une sardine sans tête, un roman de Guy Alexandre Sounda.

« C’est donc ensemble que nous avons intégré la milice du sergent Kebanayo : celui-ci nous avait abordés un jeudi soir, en Mai de l’année qui avait suivi celle des porte-monnaie vides, dans une buvette à putes(…) »

Confessions d’une sardine sans tête de Guy Alexandre Sounda, publié, aux Éditions Sur Le Fil, en juin 2016, est un roman sensible, rêche et dense, un type de discours tacheté d’horreur, de remords et d’humilité ancré dans « L’Art de la mémoire » et la notion de la trace, qui présente l’histoire poignante de Fabius Mortimer Bartoza, un « ex-briseur de rosée », « …Une sardine sans tête », un ancien milicien rebelle, qui plonge dans ses propres souvenirs pour ressusciter l’obscurité d’un passé non moins inoubliable et renversant, mais viscéralement détestable et répugnant.

Le nœud de l’affaire, c’est, bien entendu, la quête du passé. Une quête du passé que l’on entreprend pour panser les traumatismes, pour survivre malgré les faiblesses et l’adversité. Dès qu’on commence à lire les Confessions d’une sardine sans tête de Sounda, on se laisse prendre par la rhétorique architecturale et l’agencement des outils-mots – c’est-à-dire la manière originale d’écriture de l’auteur – qui dépeignent, avec une violence lente et crue, le destin presque cocasse d’un homme qui entre dans la vie de l’horreur par souci de vengeance. Plus amplement, c’est un Fabius Mortimer Bartoza, grand saigneur pendant la guerre civile de Gombo-la-capitale, et désormais Parisien, qui se confesse auprès d’un écouteur qui recueille, comme Max Lobe s’abreuvant auprès de la voluptueuse Mâ Maliga dans Confidences, son histoire sincère et affligeante.

Le jeu de mémoire, le moyen d’atteindre l’intelligibilité à travers la sensibilité, pour parler comme Jean-Michel Maulpoix, et le mécanisme des souvenirs et des traces qui ordonnent le passé, au sens non seulement du poète grec Simonide de Céos, mais également de Patrick Chamoiseau dont l’usage de la notion de la trace dans ses productions littéraires se poserait comme la passerelle qui faciliterait la transition du « topos à une réflexion métalittéraire » , qui transparaissent à mesure que l’on évolue dans la lecture de ce roman, laissent lire l’ossature de l’esprit de Fabius Mortimer Bartoza, au travers des différents épisodes de son itinéraire fragmenté, épars mais jamais dispersé. En effet, l’ancien milicien rebelle navigue entre la crise identitaire et le dédoublement de personnalité qu’attisent les « vents d’ailleurs », et qu’entretiennent les images odieuses des « Vues d’ici »[1].

 Les personnages de ce long récit sont, par ailleurs, des « archétypes », des « types », des miroirs dont les reflets mettent en relief des attitudes et des caractères humains bien précis. Des pièces de puzzle qui s’entremêlent les unes à côté des autres, qui survivent les unes dans le présent des autres, et les autres dans le passé des unes.

Sounda a écrit un roman brave et grave autour d’un personnage trouble, étrange et double. Un livre bien cousu, une histoire bien tissée sans restriction et lapidaire. Une œuvre qui donnerait un autre ton à la littérature dans le domaine francophone. Autrement dit, un phénomène littéraire qui proposerait la mise en dialogue de l’imaginaire et de la mémoire, tout en posant la notion de la trace, entendue comme des indices biographiques essentiels pour la restitution du passé, comme un vaste champ en friche à explorer susceptible de favoriser l’émergence des savoirs sur la renaissance et la connaissance des identités non-connues.

En somme, ce récit forcerait la tenue d’une longue méditation non seulement sur le passé et le présent, mais aussi sur l’ici et l’ailleurs dans un monde où les populations sont en crise de repères, et de plus en plus en mouvement : à la quête d’elles-mêmes à partir d’autres horizons !

Baltazar Atangana Noah (Nkul Beti), Université de Yaoundé I.

Référence : Guy Alexandre Sounda, Confessions d’une sardine sans tête, Éditions Sur Le Fil, 2016.

Photo : © Magali Bossi (banner) et © Baltazar Atangana Noah (couverture)

Références des citations :

  • Frances Yates, L’art de la mémoire, Gallimard, 1986.
  • Ghinelli Paola, « La trace dans la littérature caribéenne : du topos à une réflexion métalittéraire » [en ligne], publif@rum, numéro 10 (2010).
  • Jean-Michel Maulpoix in article sur L’art de la mémoire de Frances Yates dans le numéro 271 de nouvelle revue française (juillet 1975).
  • Max Lobe, Confidences, Zoe, 2016.

[1] Vues d’ici / Vents d’ailleurs est une rencontre annuelle pluridisciplinaire axée sur la confrontation, la multiculture, la valorisation des cultures locales et étrangères et mettant en valeur les potentialités environnementales (urbaines et rurales) de la Vallée d’Aoste. Nous faisons allusions à ce festival dans notre recension pour souligner la volonté de l’auteur de confronter l’ici et l’ailleurs dans son acte d’écriture.

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