Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Fabien Imhof, plongez dans les destins de Côté Rue, à travers les nouvelles de Paule Mangeat.

Seule sur son banc, elle cherchait la prochaine étape qui servirait ses desseins. Faire évoluer des mentalités est compliqué, long, et souvent fastidieux. L’âme humaine est une mécanique dont on ne prend pas soin sur cette terre, les intempéries de la vie font qu’elle rouille vite et bien. Elle avait tenté la manière douce sans succès, mais ne se sentait pas le courage d’appliquer la manière forte avec ce village. Ces gens-là n’étaient pas méchants, juste d’une tristesse à faire peur.

Ce qui m’a d’abord attiré dans Côté Rue, c’est la couverture : une photo en noir et blanc, prise en contre plongée depuis le sol détrempé. On y voit un bâtiment, un vélo, une paire de talons aiguille rouges – seule touche colorée de l’image – et une silhouette floue. Publié par les éditions Faim de Siècle et Cousu Mouche, ce livre m’a immédiatement intrigué. Le quatrième de couverture, extrait de l’une des nouvelles (« Alphonse ») n’en apprend pas beaucoup plus sur le contenu de l’ouvrage. C’est dans la courte description de l’auteure que quelques éléments de réponses se dessinent : « Elle se gorge de réalité brute, pêchée dans son quartier, dans une rue, dans une gare, dans le lit de la société. » Il n’en fallait pas plus pour me convaincre d’acheter l’ouvrage et d’en parcourir les nouvelles. Au nombre de douze, elles racontent divers chemins de vie de personnes qui se perdent dans les méandres du destin, loin de l’avenir qu’ils avaient espérée. Paule Mangeat nous rappelle que l’avenir peut très vite changer, par de petits gestes, par des décisions, par un coup du sort… Montrant la réalité de personnages divers et variés, comme une prostituée, un homme qui sort de prison, une mystérieuse mendiante ou encore un artiste aux mœurs légères, l’auteure emprunte des chemins plutôt surprenants… avec brio !

Foutu puzzle que cette vie ! T’as beau avoir toutes les pièces ton dessin ressemble jamais à celui d’la boîte.

Ce qui frappe dans ces nouvelles, c’est la variété de style. Du langage familier des deux premières nouvelles, qui racontent respectivement le destin d’un concierge que la vie n’a pas épargné et celui d’une prostituée rêvant d’ouvrir sa boulangerie, au style proche du slam de « Correspondances », l’histoire d’un amour épistolaire, en passant par la forme stricte du « Manifeste d’une femme du XXIe siècle », Paule Mangeat manie les plumes tels un artiste ses pinceaux, passant d’une couleur à l’autre, d’une voix à une autre, de la noirceur la plus profonde dans « Alphonse » à l’espoir symbolisé par « Mamasac », cette vieillarde qui change le destin d’un village par sa seule présence.

 

Toutes les facettes de la personnalité humaine, des sentiments les plus nobles aux plus bas instincts, tout y passe. Preuve en est avec ces variations autour de l’amour. Dans « Correspondance », c’est la sincérité et le romantisme qui priment : « Autour, ils auraient pu être mille. Ça n’aurait rien changé. Car autour d’eux, tout compte fait, rien n’existe. » (« Correspondance » – p. 35). À l’inverse, c’est la souffrance qui pousse aux pires extrêmes qui est explorée dans « La faim d’un amour » : « Ton cœur bat encore, il me doit bien ça, ce scélérat, et j’en ferai un festin pour la fin de ma faim. » (« La faim d’un amour » – p. 71).

Dans ces chemins de vie, c’est tantôt le passé, tantôt l’avenir qui sont évoqués. La nostalgie se fait parfois ressentir : « Sismondi, cette nuit, mon corps s’approprie ton histoire. Je fais partie de tes murs, je me saoule de tes rythmes, je construis mes rêves sur tes fondations. Mes tripes auront à jamais ton tanin. » (« Sismondi m’était contée » – p. 48) ; un jeune homme qui déclare son amour à la rue dans laquelle il a construit sa vie.

La cire en durcissant devient blanche et recouvre entièrement son visage. Le voile de son fantôme. Qui me hante. Me poursuit depuis longtemps.

Le ton est parfois drôle et décalé, ou sérieux, grave et triste. Paule Mangeat réussit là un tour de force, en faisant passer son lecteur par tous les états d’âme : du rire aux larmes, du dégoût à l’émotion, entourant parfois ses histoires de mystère. Quoiqu’il en soit, on ne ressort pas indemne de ce recueil qui touche sa cible en plein cœur. Je laisserai la conclusion au personnage de Mamasac, peut-être celui qui m’a le plus ému dans ce recueil et dont une phrase résume à la perfection l’ambiance de Côté Rue :

 – Tu vois Célestin, un homme seul peut changer le cours d’une histoire. Et une seule histoire peut changer le cours d’une vie.

    –  Beau la mémoire. 

Référence : Paule Mangeat, Côté Rue, éditions Faim de siècle et Cousu mouche, 2007.

Photos : © Magali Bossi (banner) et © Fabien Imhof (couverture)

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