Jusqu’au 9 février prochain, la Comédie réunit pour la première fois sur scène deux acteurs brillants, Caroline Gasser et Roland Vouilloz, dans Défaut de fabrication de Jérôme Richer, dans une mise en scène signée Yvan Rihs.

Dans la cuisine, Madame regarde Les feux de l’amour sur le petit écran posé sur le frigo. Son mari rentre alors, plus tôt que prévu. Dans leur appartement HLM qu’ils paient avec leur salaire de femme de ménage et d’ouvrier, quelque chose a changé. Quelque chose ne va plus. Leur vie réglée comme du papier à musique, dans la routine que leur imposent leurs horaires de travail, est bouleversée. D’abord, Madame ne comprend pas. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Quelque chose est déréglé.

Comment parler du monde ouvrier, de ces classes dont on ne doit plus parler, de la société, du monde, sans tomber dans les clichés, sans faire ce qui a déjà été fait cent fois ? C’est à cette question que répond brillamment, par une écriture à la fois intelligente, sensible et fine l’auteur Jérôme Richer. Il n’y a rien de plus universel et de moins intime que le monde du travail. Pourtant, Défaut de fabrication fait entrer ces questions qui nous concernent tous dans le microcosme du couple.

Cette intimité, il fallait dès lors la traduire sur scène. Yvan Rihs, dans sa mise en scène, choisit un décor on ne peut plus simple : une cuisine blanche, la plus banale qui soit, avec une table et trois chaises au milieu. Défaut de fabrication raconte une fêlure, quelque chose qui se brise, un ordre établi qui ne tient plus. Elle est d’abord à peine visible, à peine sentie. Puis, elle devient de plus en plus grande. Les détails sur scène la retranscrivent. Il y a d’abord cette vaisselle en train de sécher que Monsieur bouscule, ces bières qui tombent dans le frigo, jusqu’aux meubles qui bougent. Cette maladresse est aussi le symbole que Monsieur n’a rien à faire dans cette cuisine. Au-delà de sa place dans ce lieu, c’est sa place dans la société qui est remise en cause. Lui, l’ouvrier, celui qui connaît le mieux sa machine, est-il capable de faire autre chose ? À l’inverse, quelqu’un peut-il le remplacer et faire son travail aussi bien ? Ce sont là les enjeux de Défaut de fabrication. À sa manière, tout en douceur, cette pièce interroge sur la place de chacun, sur ces classes dont on ne doit plus parler et qui sont pourtant encore bien réelles. Pour illustrer ceci, il n’y a qu’à voir la jalousie de Madame envers sa fille, cette fille de femme de ménage qui a fait de hautes études. Madame la renie, elle n’est plus sa fille. Comme un symbole de cette frontière quasi-infranchissable.

Défaut de fabrication, c’est aussi une pièce qui parle de la routine. Routine du couple, routine de la vie, routine du travail, Tout est réglé au millimètre : Monsieur doit rentrer à une certaine heure, Madame regarde tranquillement son feuilleton, elle préparera plus tard à manger. Cette routine, ces journées qui se répètent, cette cuisine ; on a l’impression d’y voir nos grands-parents. Pendant un moment, on n’est pas sûr de bien comprendre, comme les deux personnages. Les dialogues semblent eux aussi entendus, sans originalité, banaux. Puis, petit à petit, les langues se délient, on apprend les drames traversés par le couple, on comprend ce qui ne va pas, que cette routine ne leur convient plus. Se produit alors un événement que je ne peux raconter ici sans en dévoiler trop. Et puis…

Et puis, il y a ce grand moment de théâtre : le monologue de Monsieur, que Roland Vouilloz rend avec une émotion, une sincérité comme on en voit rarement. On est collé à notre siège, on écoute ce moment plein de tendresse, on est ému. Et on se rend compte… On se rend compte de ce que le personnage a vécu, de l’amour qu’il porte à sa femme, de cette bouffée d’oxygène dont il avait besoin, de ce soulagement qu’il a ressenti en abandonnant son poste. Comme lui, la parole se libère. Parce que c’est ça aussi, Défaut de fabrication, une libération de la parole. En se détachant, en changeant son quotidien, Monsieur prend conscience de ce qu’il a raté. Les paroles résonnent, tant de mots justes sortis de la plume de Jérôme Richer et de la bouche de Roland Vouilloz, avant qu’un autre monologue, sur les mains, sur l’amour, sur l’image et le jugement des autres, celui de Madame, ne lui emboîte le pas, dans une émotion toujours plus vraie, toujours plus forte.

Il y aurait encore tant de choses à dire. Défaut de fabrication, c’est un peu de tout cela, et bien plus encore : le monde ouvrier, la société en crise, le couple en crise aussi, c’est le monde et l’individu en question. C’est la parole qui se libère, les langues qui se délient. Défaut de fabrication, c’est un moment de sincérité et d’émotion.

Infos pratiques :

Défaut de fabrication, de Jérôme Richer, du 23 janvier au 9 février 2018 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Yvan Rihs

Avec Caroline Gasser et Roland Vouilloz

http://comedie.ch/programme/spectacles/defaut-de-fabrication

Photos : © Carole Parodi