Du 25 février au 06 mars dernier, vous pouviez découvrir au Théâtre du Grütli Imaginer les lézards heureux, dans une mise en scène de Ludovic Chazaud.

Nous arrivons dans une petite salle du deuxième étage. Les premières places ne sont qu’à une poignée de mètres de la scène dont on devine les reliefs à travers la pénombre. Une fois nos yeux adaptés à l’obscurité, nous distinguons des formes humaines, figées dans des positions différentes : assise, agenouillée, couchée. Dans le fond, hors du décor, un personnage portant un masque enfantin représentant des vagues, jouera le rôle de narrateur : c’est la mer. Elle prend la parole, expliquant la scène d’exposition : un navire s’est échoué, laissant sur la rive cinq survivants tiraillés entre la faim et la soif. Pour leur bonheur, quelques maigres provisions et des bidons d’eau qui se révèlent être presque vides. Pourtant ce ne sont pas leurs besoins vitaux qui les préoccupent, c’est leur conscience respective.

Que ressentent les daltoniens lorsqu’ils vont au théatre ? C’est une des questions à laquelle le metteur en scène semble vouloir répondre. C’est du moins ce que le spectateur pourrait légitimement se demander lorsqu’une lumière suffisante lui permet  d’admirer  les décors. Deux couleurs dominent et elles sont complémentaires : un vert pomme et un violet. Particulièrement adapté pour une pelouse, le vert recouvre ici des pièces de mousses sur lesquelles sont assis ou contre lesquelles sont adossés les personnages. Ces pièces unicolores sont bardées de pointes, ce qui en fait des sièges peu acceuillants, qui combleraient n’importe quel fakir. Elles peuvent s’apparenter, avec un peu d’imagination, à un amas d’écailles de reptiles. Ont d’ailleurs été ajoutées à une de ces pièces de mousse, des pattes, une queue et une tête, formant ainsi un lézard tout à fait respectable. C’est le seul protagoniste de la pièce à être dôté de sang froid. Les autres traînent leurs cas de conscience sur une plage faite d’une moquette unie violette, dont dépasse un monticule de la même couleur. Seuls deux bidons bleus et un feu (factice) rouge perturbent cette harmonie d’un goût particulier. Au cours de la pièce, les décors seront déplacés, remodelés par les comédiens : ils sont entièrement modulables. Un des personnages se révèle être moins actif que la moquette par exemple, d’ailleurs il finira sous une montagne de mousse, pour une raison que je vous laisse découvrir.

Il y a tout d’abord la mer : vêtue d’habits « civils » sombres, elle porte un masque représentant des vagues et éclairant son visage à l’aide d’une petite lampe inclue. Masque qu’elle échangera contre (suspense)…un autre masque, la transformant brièvement en papillon assez tard dans la pièce.
Les comédiens, en revanche, ont revêtu des tenues légères, voire très légères pour certains, aux couleurs bigarrées correspondant assez fidèlement aux standards de la mode actuelle. Le mélange des couleurs confère aux décors une touche de fantaisie tout aussi kitsch que la perruque de Donald Drumpf. On l’a vu, les personnages sont, à l’exception de l’un d’eux, de haute naissance. Pourtant leur tenues ne reflètent pas leur position sociale. Ils ressemblent à de banals vacanciers de notre époque. Les costumes se révèlent moins mobiles que le décor. Une chaussette change de propriétaire et d’utilité, un sous-vêtement féminin est brièvement ôté en vue d’une pratique peu avouable ; il y a cependant un élément d’une grande importance qui fait son apparition : un des comédiens se voit doter d’une tête de reptile à la machoire articulée.
Chacun des personnages va s’efforcer de narrer un ou plusieurs épisodes fâcheux de son existence. Lucas Edmont (Baptiste Gilliéron) nous parle d’une chute à cheval durant son enfance aisée. Son après-midi d’équitation est interrompu brusquement par la mort de son poney. Alors qu’on s’imagine encore le cadre idyllique dans lequel l’action a dû se passer, le comédien nous rend attentif à un détail d’une importantce particulière : les enfants pauvres et sales du jardinier l’ont vu. Ils ont été témoins de la perte de sa superbe. Partant de cet événement, il repense à tout ce que sa famille, anciennement richissime, a perdu. Il leur reste leur domaine et quelques autres possessions, mais leur empire vacille, en témoigne la monture sans vie du jeune Lucas. Bien des années plus tard, il continue à se tourmenter de cette faiblesse qui le hante encore et toujours.

Madame (Aurore Jecker), a connu beaucoup d’hommes et se targue de savoir comment s’attirer leurs faveurs. Elle s’est cependant mariée, mais s’est rendue coupable d’adultère, enfantant un être handicapé et insensible qu’elle cherche à détester tout au long de sa courte existence. Résolue, avec l’accord de son mari, à assassiner son fils, elle arrive à ses fins lors du naufrage du bateau. Le tout pour se rendre compte qu’elle aimait son enfant dont on ne connaît pas le nom. Il n’a jamais été qu’un lézard dénué de toute émotion, bien que sa génitrice l’ait jeté en pâture à un lion, entre autres maltraitances. Madame finira sa vie rongée du remord d’avoir trompé son mari et de n’avoir pas su aimer son fils.

Tim Solider (Cédric Simon) est issu d’un milieu pauvre. Son rang social est bien inférieur à ceux des autres protagonistes de la pièce. Il est le seul qui n’était pas en plaisance sur le navire ; il faisait partie de l’équipage. Au contact des autres naufragés, il ne peut que jouer le rôle auquel il a toujours été destiné : le domestique. Adoptant une attitude naïve, il s’est construit sa prison de servitude tout seul. Dans un acte de bravoure, il a sauvé des humains condamnés à sombrer en mer. S’il s’est dès lors mué en héros, les rescapés ont repris la place de divinités que le naufrage leur avait confisqué. L’ordre naturel et immuable des choses, a repris ses droits ainsi que la liberté toute relative qu’une plage déserte avait conferé à Tim Solider. Ce dernier a conscience de sa condition, il voudrait s’en émanciper, mais n’ose pas. La pression sociale est trop forte. Il se remémore une soirée dont il est ressorti honteux : un dîner dans un restaurant : « pour gens biens » comme il le dit lui-même. Bien que sa femme et lui aient été vêtus convenablement, tous ont reconnu l’homme servile sous le costume serré. Le dédain s’était dès lors lu sur les visages mettant le pauvre Tim et sa femme dans l’embarras. Ils ne comprenaient pas quels indices avaient laissé deviner leur origines si peu nobiliaires. Alors qu’il ressasse ses pensées sombres, le matelot trouve une caisse qu’il pense remplie de nourriture. Il attend plusieurs jours sans oser l’approcher, mais également sans faire part de sa découverte à ses compagnons d’infortune. La mer (Emilie Bobillot) intervient alors sous les traits de ce qui semble être la conscience de l’infortuné (dans tous les sens du terme) Tim. Aidé par ses conseils, il finira par ramener la caisse aux autres au péril de sa vie, peut-être par altruisme, mais sûrement aussi par crainte de ses « maîtres ». Il se permet d’insulter ces derniers…mais uniquement au moment ou il pense leur offrir un repas vital. Ils auraient ainsi garanti leur survie à deux reprises avec pour seule récompense la maigre jouissance d’une injure proferée d’une voix mal assurée, comme s’il cherchait à se convaincre lui-même de son culot. Enfin, il ne les a pas appelés « Monsieur » ou « Madame » au moment de leur éviter la mort une seconde fois. Cela reste donc un progrès. Malheuresement pour le matelot, la caisse ne contient que des perles de verre, une monnaie d’échange pour les tribus locales absentes de l’île sur laquelle se trouvent les naufragés. Rendu coupable d’un faux espoir, Tim s’attire les foudres de ses compagnons. Après avoir accompli un acte dont le potentiel rebelle ferait frémir un ver de terre asthmathique, il enterre une nouvelle fois sa fierté fraîchement sortie de son trou et retourne servir jusqu’à sa mort.

La jeune anglaise (Aline Papin) est un personnage pour le moins fantasque, du moins au premier abord : par la suite elle s’amusera à déchiqueter votre sensibilité en fragments infimes. Tout comme pour Edmont, ses regrets trouvent une origine dans son enfance. Victime d’un père psychorigide et tyrannique ayant cherché à comprendre sa fille à coups d’arguments physiques percutants, elle a vécu une injustice manifeste. La petite britannique a accusé à tort de viol, sans connaître la signification des termes qu’elle employait, le fils d’un pasteur. Dans la pièce, elle s’éprend d’un des hommes, rendu infirme par le naufrage. Elle explique que c’est son impuissance qui l’attire : c’est parce qu’il est vulnérable qu’elle l’aime. La jeune femme est aux petits soins avec le blessé, lui parlant constamment, répétant inlassablement les mêmes gestes dans l’espoir factice de voir son état s’améliorer. Elle tente plusieurs fois de lui faire croire qu’un bâteau sauveur arrive, sans succès.

Jimmy Baaz (Cédric Djedje) est blessé gravement aux deux jambes, il ne peut plus se mouvoir et a été trainé sur la plage par les autres. Il est celui dont les tourments sont les plus récents : puisqu’ils tirent leur origine dans le naufrage du navire. Le blessé accuse les autres de l’avoir privé de la liberté de mourir. Ils l’ont sauvé, le soignent, le nourissent, lui font la conversation ; ils se rassurent eux-mêmes. C’est en tout cas ce dont les accuse Jimmy qui ne voit dans sa survie qu’un moyen d’alléger la conscience de ses camarades. Il n’a que faire des attentions de la jeune anglaise et apparaît comme le plus pessimiste de tous : le flot de paroles rassurantes dont on lui rebat les oreilles jour après jour l’ont rendu profondément sceptique.

Après avoir exposé chacun leurs problèmes, ils s’efforcent de nouer quelques liens qui demeureront fragiles : Edmont gaspille l’eau qui leur reste sans être inquiété. C’est Solider qui devra supporter le poids des accusations : il aurait imaginé une machination couplant la fausse caisse de provision au bidon d’eau vide. Ce qui lui vaudra d’être agressé par la civilisée Madame. La classe sociale dont est issu Tim l’empêche de défendre ses droits. C’est au travers de cet épisode fâcheux qu’apparaît clairement le lien le plus solide entre les personnages : une confiance innée entre les personnes d’une même classe, doublée d’un mépris pour les petites gens. De ce constat de base, on pourrait attendre une évolution, qui serait particulièrement bien venue au vu de la situation désespérée de l’ensemble des protagonistes. On entraperçoit une lueur d’espoir lorsqu’Edmont bande le front blessé de Solider à l’aide de sa chaussette, mais on se rend vite compte que c’est la culpabilité qui a inspiré le geste de Lucas et non l’empathie. L’espoir d’un changement conséquent des mentalités n’est pas à envisager. C’est dans une relative indifférence que Jimmy meurt. En effet cet événement n’influence pas la psyché des personnages outre mesure, par contre ce qui suit le décès du blessé est nettement plus éprouvant, mais pour les spectateurs. La faute à une jeune anglaise ayant de la suite dans ses idées particulièrement glauques : elle s’adonne à la nécrophilie. Discipline dont la dureté semble manifeste, malgré l’aisance avec laquelle elle pratique son hobby. Ce moment de pur malaise pousse le spectateur à la contemplation ou à la réflexion sur la signification de la pièce, exercice difficile lorsqu’on sait que la salle est plongée dans un silence entrecoupé de légers couinements réguliers provoqué par le sac poubelle, improvisé en linceul, garantissant la pudeur du mort et permettant d’épargner les pupilles des plus sensibles. Après quelques balbutiements choqués, les 3 survivants restants préfèrent interrompre la folle partie de jambes (décomposées) en l’air de la jeune anglaise. J’ai été très impressionné par la performance si professionnelle de la comédienne face à ce qui est pour elle une découverte, du moins je l’espère, tant ce genre de pratique reste peu répandu dans le royaume de notre très gracieuse majesté à tous ; ce qu’il est important de préciser envers les personnes peu famillières avec la culture britannique.
Une fois la dignité du mort rétablie, une sépulture d’un raffinement particulier est « construite ». Dans les faits, les autres naufragés se contentent de recouvrir le cadavre de morceaux de mousses vertes. Acte sûrement plus motivé par l’envie d’échapper à une nouvelle fantaisie de l’anglaise, plutôt que par respect pour feu Jimmy Baaz.
Le comédien jouant ce dernier revient sur scène, mais coiffé d’un masque très travaillé, recouvrant entièrement sa tête et qui fait de lui une créature hybride : un corps d’homme, habillé d’un pull et d’un jean, mais surmonté d’une tête de lézard remuant les mâchoires aux rythmes de ces paroles. Parce que oui, il parle. Il se promène sur scène, s’asseyant sur des éléments du décor, mais il n’en modifie jamais l’agencement. Les personnages ne sont nullement dérangés par sa présence. Peut-être parce qu’ils ne le voient tout simplement pas ou alors parce qu’ils ne veulent pas le voir. Ce qui peut s’expliquer par la découverte sensationnelle d’Edmont. Enlevant un morceau de moquette violette du monolithe, il découvre une roche blanche. Encourageant ses compagnons à l’aider, il devient de plus en plus enthousiaste. Il a enfin trouvé un but à son errance : laisser une trace de lui, gravée sur cette roche. Et il n’est pas seul : tous s’attèlent à la tâche, s’entraidant sous le signe d’un objectif commun. Grâce à la conjugaison de leurs efforts, ils arrivent à leur but. Ils ont réussi à mettre à jour toute la roche blanche. Cela semble banal, mais c’est en réalité la première action qu’ils ont réussi pleinement à accomplir et dont le résultat les satisfait tous. Il s’agit maintenant de se mettre d’accord sur le sujet de la gravure. C’est à ce moment-là que l’hybride prend une importance prépondérante. Lorsque l’homme-lézard parle, il s’adresse directement aux naufragés, sans pour autant rechercher le contact physique ou visuel. Au travers de ses discours, on comprend qu’il agit comme une sorte de conscience poussant ceux qu’il conseille à la résignation. Ils s’élèvent contre lui, mais le rapport de force n’est pas égal : il a plus d’arguments et connaît la seule fin possible. Ils ont tous leur idée, mais n’arrivent pas à se mettre d’accord. Edmont, celui qui a initié l’excavation du monolithe et dont est venue l’idée de la gravure, arrive à faire entendre ses idées mieux que les autres. Il décide de graver un lion, ou plutôt faire graver car il n’a aucune notion en la matière. Solider, l’esprit toujours pratique, attire l’attention des autres sur le fait qu’ils ne disposent d’aucun matériel pour procéder à la tâche. Ils voulaient laisser une trace humaine, peut-être même une métaphore de leur superbe, qui les a quitté depuis longtemps déjà. J’y vois une volonté de cacher leur impuissance : pour cela quoi de mieux qu’un symbole de puissance et de noblesse. Cependant, l’homme-reptile ne les laisse pas en paix : il demande à ce que soit gravé un humain sous le lion, un humain tué par l’animal. Une vision triste, mais bien plus réaliste. Ils n’incarnent pas la bête fière et puissante, mais deviennent écrasés par leur fierté derrière laquelle ils cherchent à cacher leurs faiblesses.
Tour à tour, les derniers survivants meurent de causes diverses, mais la mise en scène est la même pour tous : ils grimpent au sommet du monolithe, s’assoient, face au public, et finissent par basculer tour à tour en arrière. Ils chutent sans jamais atteindre le sol, leur corps disparaît pûrement et simplement. Le dernier à résister est Edmont. Il entame un débat animé avec le lézard, dont il réalise l’existence matérielle. Il dit prendre la liberté de pouvoir se taire, avant de se justifier à maintes reprises, suites aux assauts verbaux répétés provenant de l’homme-reptile. Le muet jusqu’alors loquace est vaincu, décide de ne rien graver sur la paroi blanche et se mure dès lors dans le silence. Il se lève de son siège d’où sont morts tous les autres, vient brièvement faire face au public, mettant fin à la pièce.

Cette pièce est mise en scène et adaptée par Ludovic Chazaud, d’après l’œuvre éponyme de Stig Dagerman. J’ai été déstabilisé pendant une heure et demi qu’à duré la représentation, aussi bien par les décors cartoonesques, que le sérieux adopté par les comédiens même pendant les scènes les plus grotesques, mais aussi par le message que cherche à nous transmettre la pièce. Je ne l’ai pas trouvé. Les analyses détaillées ci-dessus n’ont d’autre légitimité que celles que je leur confère : ce ne sont que mes interprétations. C’est pour cela que je n’ai pas rédigé de conclusion. Je laisse ce soin aux lecteurs et aux spectateurs de la pièce.

Gabriel Leuzinger

Infos : http://www.grutli.ch/spectacles/view/95#.Vu_JCnpotvI

Photo : © Francesca Palazzi