Racisme, sexualité, enfermement, repli sur soi, mise en abîme du théâtre, absurde, humour anglais…C’est tout ce que pouvez retrouver Dans le blanc des dents, jusqu’au 19 mars prochain au POCHE/GVE.

Un intérieur anglais, avec un fauteuil anglais. Jane Jones (Nora Steinig), femme au foyer anglaise, dresse la table. James Jones (Pierre-Antoine Dubey), son mari anglais, rentre du travail. Ils attendent leurs enfants anglais, John (Léonard Bertholet) et Jenny (Emilie Blaser). Détrompez-vous, nous ne sommes pas dans le décor de La cantatrice chauve, mais bel et bien Dans le blanc des dents (Mirror Teeth en version originale). Dans cette pièce de Nick Gill, la famille Jones, composée de James, le père marchand d’armes, Jane, la mère femme au foyer, John, étudiant en littérature à l’Université et Jenny, « lycéenne de 18 ans sexuellement active », vit heureuse dans une grande ville d’Angleterre, dans son confort bourgeois. Jusqu’au jour où… Jenny décide de leur présenter son nouveau petit ami au nom doucement exotique : Kwesi Abalo (Cédric Djedje). Qu’adviendra-t-il des rapports familiaux ? Comment accepter cet étranger – Noir qui plus est ! – dans cette famille bien-pensante et tellement harmonieuse ?

Le texte de Nick Gill présente la particularité de tout exprimer, sans sous-entendu, sans non-dit. Si ce type d’écriture peut sembler cru, sec, et sans relief, le collectif « Sur un malentendu » parvient à le faire vivre et la retranscrire sur scène avec un certain brio. Mêlant vaudeville et sitcom à l’anglaise, leur mise en scène met en avant une certaine manière de surjouer. Si cela est souvent dérangeant, il n’en est rien ici, tant le texte y contraint. La gestuelle, les expressions, la manière de déclamer les répliques, les rapports entre les comédiens, tout est en accord avec le texte. L’humour anglais, souvent absurde, y est bien présent, vendu parfaitement par cette jeune troupe dynamique. On notera toutefois une baisse de rythme, ressentie dans l’espacement de plus en plus grand entre les rires du public, il faut reconnaître que celles-ci est certainement nécessaire sur une pièce aussi longue (environ 1h50). Si le public ne faisait que rire, où serait la dénonciation ? Plus encore, le rire permet-il de dénoncer ? Certains, à la sortie, sont sceptiques…

Ce n’est pas mon cas, puisque le rire, associés aux clichés et autres stéréotypes – parfois monstrueux – permet, à mon sens, de dénoncer, non sans virulence, certains grands travers de notre société. Le racisme d’abord, puisque James et Jane ont peur de se faire attaquer par Kwesi, qui doit sûrement avoir un couteau sur lui, comme tous les Noirs ! La bien-pensance occidentale ensuite, puisque James essaie sans arrêt de se convaincre – et de convaincre sa famille – qu’il est bon de vendre des armes aux milices, aux gangs et autres criminels, puisque de toute façon, si ce n’est pas lui, quelqu’un d’autre s’en chargera… Alors pourquoi ne pas faire vivre sa famille ainsi ? L’enfermement aussi, puisque cette microsociété se replie sur elle-même, dans son cocon. L’intrusion de Kwesi vient complètement déranger leur façon de vivre. Un exemple illustre cet enfermement : Jean Smith, la petite amie de John est jouée par la même comédienne que Jenny, sa sœur.[1] Cette question en sous-tend une autre : celle de la sexualité. Souvent abordée, même montrée par moments, elle est souvent malsaine : Jenny aime observer son frère nu sous la douche, James a des gestes déplacés envers la petite amie de son fils, tout comme ses pensées envers sa fille (« Elle est si sexy… Ah, si j’avais 20 ans de moins »), qui ne sont pas sans rappeler celles d’un certain… Donald Trump !

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On retrouve donc ici l’antique opposition entre civilisé et barbare. Les Jones prêtent des intentions à Kwesi – et à tous les étrangers en général d’ailleurs – alors qu’eux ne valent pas mieux. Au contraire, ils sont bien pires ! Le barbare, n’est-ce pas d’abord celui qui croit à la barbarie, comme l’écrivait Claude Lévi-Strauss, dans Race et histoire ? C’est exactement ce qu’on retrouve ici. En voyant Kwesi comme un barbare, les Jones ne remettent pas en question leurs pratiques, leur comportement et leur manière de penser, bien plus barbares que les siennes. À cet égard, Jenny est la seule à se rendre compte de cette hypocrisie de sa famille, à tenter de se retourner contre. Le fils, s’il dénonce l’activité de son père, retournera bien vite sa veste, conscient qu’il ne pourra rien n’y changer. Il y a une certaine fatalité Dans le blanc des dents… Fatalité qu’on retrouve grâce au personnage du policier, venu enquêter sur le drame qui touche la famille. Alors qu’il semble tenir un discours moralisateur, plein de vérité cruelle et de dénonciation, il finira par montrer que son propos est aussi vide et sans intérêt que celui des autres personnages, qu’il ne vaut pas mieux qu’eux.

De cette pièce, on retiendra une théâtralité assumée, sur laquelle les comédiens aiment à jouer, quelques moments gênants, autour de la sexualité malsaine dans cette famille aux mœurs souvent étranges, ou encore l’absence de non-dits… qui en dévoile d’autres, sur le fonctionnement de la sociét ! La dénonciation, ou du moins l’exposition de certains problèmes de notre société (racisme, sexualité, enfermement…), à travers cette microsociété, image d’une macrosociété présentant souvent les mêmes travers, faite par le rire et les clichés est bien présente.

Dans le blanc des dents, c’est une pièce durant laquelle on rit beaucoup, mais aussi durant laquelle on réfléchit, même sans se reconnaître. C’est en tous les cas une pièce qui ne laisse pas indifférent. On peut rire, adorer, détester, s’ennuyer, s’émerveiller, se questionner… Quoiqu’il en soit, on ressent forcément quelque chose !

Alors, si vous aussi vous souhaitez simplement ressentir quelque chose, n’attendez plus et courez au 7, rue du Cheval-Blanc !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Dans le blanc des dents, de Nick Gill, traduction d’Elisabeth Angel-Perez, du 27 février au 19 mars 2017 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Collectif « Sur un malentendu »

Avec Léonard Bertholet, Emilie Blaser, Cédric Djedje, Pierre-Antoine Dubey, Nora Steinig.

http://poche—gve.ch/spectacle/dans-le-blanc-des-dents/

Photo : © Samuel Rubio (banner) et © Renaud Dobeck (photo de famille)

[1] C’est une indication de l’auteur.