En 2015, Eric Tistounet publie à compte d’auteur Seul en enfer, dans lequel il raconte le parcours d’un homme à travers un monde dans lequel il ne retrouve aucun repère connu…

Eric Tistounet travaille aux Nations Unies, dans le domaine des droits de l’homme. Romancier à ses heures perdues, il écrit tard le soir. Depuis 2002, il compte une trentaine de romans ou recueils de nouvelles à son actif. Autant dire qu’il ne ménage pas ses efforts ![1] Le roman que nous vous proposons d’explorer aujourd’hui s’intitule Seul en enfer.

Ce roman narré à la première personne débute dans une pièce cubique de quatre mètres sur quatre sur quatre. Tout est uniformément blanc. On ne connaît pas l’identité du personnage. À vrai dire, lui non plus ne semble pas savoir qui il est. Il est accompagné d’une voix, à laquelle il pose des questions, qui demeurent la plupart du temps sans réponse. Lorsqu’elle daigne s’exprimer, ce ne sont que des séries d’aphorismes n’ayant rien à voir les uns avec les autres ou tout du moins sans rapport avec l’interrogation du narrateur. Puis, au bout de quelques chapitres, il sort finalement de cette pièce et des couloirs sans fin qui l’entourent. Sans savoir pourquoi ni comment. Presque chacun des 25 chapitres de l’ouvrage se situe dans un lieu différent. Il n’est indiqué que rarement comment le narrateur passe de l’un à l’autre. Le lecteur le retrouve ainsi tour à tour au bord de la mer, dans un village qu’il ne reconnaît pas, dans le désert, dans un cabinet de dentiste, près d’une machine géante ou encore dans un étrange tribunal…

Le titre en dit long sur ce qui se passe dans le roman. Seul. Le narrateur l’est. Bien qu’inlassablement accompagné de cette voix mécanique qui semble dicter son parcours, il reste plongé dans une solitude émotionnelle. Aucun dialogue n’a lieu entre les deux entités. Ou plutôt si. Un dialogue de sourds auquel le narrateur s’habitude petit à petit :

« Je murmure à l’attention de la voix d’outre-tombe que si elle avait une explication à tout ceci cela s’avérerait fort utile mais sans espoir particulier et ne m’étonne pas de la réponse tout aussi incongrue qu’auparavant la finesse du grain de sable n’a d’égale que la douceur de l’herbe ou la couleur chatoyante du crépuscule, la raison n’est qu’un leurre, le souvenir une imposition, l’anticipation une farce. »[2] La seule personne qui paraisse l’écouter – ou plus exactement le lire – est le lecteur, à qui il semble se confier. Ce dernier n’en sait pourtant pas plus que lui. Il découvre au fil de la narration les univers différents dans lesquels l’homme se trouve, une série d’énigmes auxquelles il ne comprend pas grand-chose de plus que ce qui lui est raconté.

La solitude n’est pas qu’émotionnelle, elle est également physique. La voix n’existe pas physiquement, le narrateur est véritablement seul. À chaque fois qu’il rencontre quelqu’un, que ce soit le vieillard dans le village – qui lui paraît imaginaire – ou le petit garçon qui l’accompagne près de la machine, tous finissent par disparaître, le laissant seul avec lui-même. Il le répète à plusieurs reprises : il est seul dans cet enfer. Est-il mort ? Est-il en train de rêver ? Ou plutôt de cauchemarder ? Aucune réponse n’est vraiment apportée. La fin du roman passe de la première à la troisième personne. On comprend alors que le narrateur est dans un bureau, dans une sorte de laboratoire. S’était-il assoupi ? A-t-il vécu une réalité alternative ? Il ne le sait pas. Personne ne le sait.

Quoiqu’il en soit, le narrateur a emmené le lecteur dans les méandres de son esprit, de son rêve, de son imagination, de son enfer. Peu importe de quoi il s’agit – libre à chacun de l’interpréter à sa manière – c’est un véritable parcours questionnant l’identité et la recherche de soi qui est proposé à travers ce roman. Pas grand-chose ne fait sens à première vue. Pourtant, par moments, on peut s’y retrouver. Untel se reconnaîtra au moment où le narrateur a perdu tout repère dans une ville, tel autre lecteur ressentira la même chose que lui sur le siège de dentiste… chacun peut finalement y trouver son compte.

Enfin, s’il fallait faire une remarque sur la forme, ce serait celle-ci : ce qui surprend le plus est la ponctuation. On comprend bien vite qu’elle ne correspond pas à ce qu’on trouve dans les manuels de grammaire. Au contraire. Elle aussi fait parcourir au lecteur les méandres tortueux de l’esprit de ce narrateur torturé, perdu, qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il n’y a aucun filtre, aucune réflexion avant de s’exprimer. Tout arrive comme cela se passe dans la tête du personnage. C’est peut-être la plus grande force de ce roman. Le narrateur paraît vrai, sincère. Il ne cherche pas à raconter une histoire belle au lecteur, simplement à montrer ce qui lui arrive. J’évoquais la reconnaissance toute à l’heure. C’est aussi par ce biais que celle-ci nous parvient. On retrouve certaines manières de penser, des réflexions qui tournent, sans vraiment de sens parfois, dans notre tête, sans qu’on n’y comprenne quelque chose.

À mi-chemin entre la science-fiction et la réflexion sur soi, Seul en enfer est un roman complexe, dont le cadre est difficile à définir. C’est en tous les cas un roman qui emmène le lecteur dans une réflexion abstraite, dans les méandres d’un esprit torturé, perdu, seul en son enfer.

Fabien Imhof

Eric Tistounet, Seul en enfer, autoédité et imprimé à Charleston, USA, en 2015.

Informations sur l’auteur et ses publications : http://erictistounet.org/

[1] Vous pourrez d’ailleurs prochainement découvrir une interview-portrait d’Eric Tistounet.

[2] TISTOUNET, Eric, Seul en enfer, p. 47.

Crédits photos:
Titre: Fabien Imhof
Photo dans l’article: Eric Tistounet