Le Sloop5, « machines du réel » a débuté hier au POCHE/GVE, avec Arlette, d’Antoinette Rychner, qui emmène le public dans ses Franches-Montagnes natales et ses souvenirs, au crépuscule de la vie du père.

Arlette. Voilà bien un prénom qui n’est pas banal pour une jeune femme. Arlette, elle a une mission : aller prévenir sa sœur que leur père est mourant. Elle court, se dépêche. En chemin, elle croise la voisine du rez-de-chaussée, puis son amie d’adolescence, sa sœur décédée, son ancien amant, la nouvelle femme de son père, son père, bien vivant… Si bien que le spectateur est rapidement dérouté. Où est-on ? Est-ce la réalité ? Un rêve ? Le père va-t-il mourir ou se remarier ? Bien vite, on ne cherche plus à répondre à ces questions. Arlette est là, bien réelle, c’est la seule certitude. Telle Alice à la poursuite du lapin blanc, elle passe d’une rencontre à l’autre, sans vraiment comprendre ce qui l’y a menée. Une chose est certaine : les souvenirs – fictifs ou réels – s’enchaînent pour la détourner de sa mission première.

Sur scène, ils sont quatre : trois femmes et un homme. Si Céline Nidegger est Arlette, les autres comédiens (Céline Bolomey, Jacqueline Ricciardi et Vincent Fontannaz) prennent tour à tour en charge le récit et les personnes rencontrés par Arlette. Avant d’évoquer les personnages à proprement parler, il me faut ici faire une précision : le Récit est un personnage à part entière. Pris en charge par plusieurs voix qui s’alternent, il décrit, comme dans un roman, certaines actions de la scène, les lieux, les déplacements. Cassant les codes classiques du théâtre qui demandent de montrer sans dire, Antoinette Rychner prend ici un contrepied bienvenu… et ça fonctionne ! Si, dans son texte, le Récit n’est qu’une seule et unique voix, le faire porter par trois comédiens fonctionne parfaitement, dans cette mise en scène signée Pascale Güdel. Ce mélange crée une certaine indistinction, si bien qu’on ne sait parfois plus vraiment si c’est le Récit, le père ou l’amie qui parlent. Suivant Arlette, le spectateur se perd dans les méandres de son esprit. Ce procédé apporte également un certain dynamisme. L’enchaînement des scènes courtes de tête-à-tête aurait pu être répétitif. Créant quelques ellipses, il fait le lien entre ces scènes, intervient au milieu d’elles pour donner des précisions, s’adressant parfois directement à Arlette, comme une voix de sa conscience peut-être…

 

Si le spectateur peut rapidement se sentir perdu, ne sachant plus ce qui est de l’ordre de la réalité d’Arlette ou de la fiction qu’elle s’invente, il comprend bien vite que le questionnement est inutile. À quoi bon chercher à comprendre le sens de ces rencontres, reconstruire la trame chronologique, faire la différence entre les vrais et les faux souvenirs ? L’essentiel est ailleurs. À l’image d’un parcours initiatique, l’enchaînement des rencontres fait d’Arlette ce qu’elle est. Le choix des costumes n’est à cet égard pas anodin. Suivant les scènes, certains personnages portent les mêmes vêtements qu’Arlette, comme pour montrer qu’ils sont en réalité une partie d’elle, une projection de sa conscience, des voix dans sa tête. Attention, je ne dis pas qu’Arlette est folle, juste que, comme tout le monde, elle subit diverses influences intérieures, tiraillée qu’elle est entre l’éducation qu’elle a reçue, son parcours de vie et ses envies.

Enfin, il me faut évoquer le décor. Fait de caisses de différentes tailles, il est en constant mouvement. À chaque scène, l’espace change. Alternant les vides et les pleins selon l’orientation des éléments, il donne une infinité de possibilités aux comédiens, qui modèlent l’espace comme ils l’entendent. On est ainsi tour à tour sur le palier d’un immeuble, dans une chambre, dans une baignoire, dans un escalier, au sommet d’une tour. Ce mouvement constant est en parfaite adéquation avec la trame de l’histoire : l’esprit d’Arlette vogue de rencontre en rencontre, la scène de lieux en lieux, suivant sa pérégrination intérieure. On retiendra une brillante utilisation de ce décor dans la scène de sexe, crûment décrite par le Récit et jouée pourtant de manière plutôt comique, ou encore la table à laquelle Arlette est assise, invitée par de vieux amis, une table bien trop grande pour elle…

Avec Arlette, on est toujours à la limite : Rêve ou réalité ? Comédie ou tragédie ? Vrais souvenirs ou inventions ? Ordre chronologique ou non ? On aurait aussi pu parler de la langue, avec ce grand travail sur l’oralité, cette volonté de retranscrire l’accent si particulier des Franches-Montagnes, joué sans exagération par les comédiens. On aurait pu parler plus des passages comiques, opposés aux passages plus pessimistes. On aurait pu parler de beaucoup d’autres choses, tant cette pièce est riche, dans son texte comme dans sa mise en scène, jusqu’aux costumes et au jeu des comédiens. Arlette, c’est donc une pièce dans laquelle on peut se reconnaître. Pas dans les actes, ni dans les souvenirs du personnage, mais plutôt dans cette tension entre la réalité et cette volonté d’y échapper, dans cette complexité de la conscience humaine que l’on connaît tous.

Infos pratiques : Arlette, d’Antoinette Rychner, du 27 novembre 2017 au 28 janvier 2018 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Pascale Güdel

Avec Céline Bolomey, Vincent Fontannaz, Céline Nidegger et Jacqueline Ricciardi

https://poche—gve.ch/spectacle/arlette/

Photos : ©Samuel Rubio