Alpenstock revient[1], cette fois-ci au POCHE/GVE, avec l’accueil « bienvenue aux Belges », dans une mise en scène signée Axel De Booseré et Maggy Jacot.

Pour terminer sa Saison_D’eux en beauté, le POCHE/GVE accueille deux troupes Belges pour une courte série de représentations. Cela a commencé lundi dernier avec Alpenstock. Dans cette pièce, on découvre Fritz (Didier Colfs) et Grete (Mireille Bailly), un couple austro-hongrois bien ancré dans ses traditions nationales. Grete est une fée du logis qui passe son temps à faire briller la maison du couple, pendant que son mari travaille au sein de l’administration austro-hongroise. Chaque année, il revêt le costume traditionnel pour participer aux festivités nationales. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes austro-hongrois, jusqu’au jour où Grete se rend au marché cosmopolite pour y acheter… du détergent. Un acte qui peut sembler anodin, mais qui changera en réalité toute la routine du couple.

Comme dans une vieille publicité

Le premier élément qui interpelle est visuel. Les maquillages sont exagérés, les costumes grotesques et le décor tout en courbes surréalistes. On se croirait dans une vieille publicité un peu démodée, voire dans un dessin animé, tant le visuel est caricatural. Le couple étant enfermé dans une vision plutôt archaïque du monde, coincés qu’ils sont dans leur univers austro-hongrois où rien d’étranger, même la plus petite poussière venant de l’extérieur, ne doit pénétrer, cette scénographie et ces costumes semblent tout à fait en accord avec le propos de la pièce.

La dénonciation du racisme

Si cette vision totalement dépassée, avec la femme qui reste à la maison pour nettoyer pendant que le mari travaille et rapporte de l’argent, interpelle, c’est un tout autre aspect du texte de Rémi de Vos que cette mise en scène met en avant : le racisme, la peur de la différence. Cela se voit d’abord dans le discours que tient Fritz, atterré lorsqu’il apprend que sa femme s’est rendue au marché cosmopolite (il insiste lourdement sur ce terme). Qui plus est, elle y a acheté du détergent. Si cela peut paraître totalement anodin, la réalité est pourtant toute autre. Le détergent sert à nettoyer, à effacer jusqu’à la moindre trace de saleté extérieure. Or, comment cela peut-il être le cas avec un détergent lui-même extérieur ? Symboliquement, c’est d’ailleurs cet achat qui modifiera leur routine, puisque Yosip (Thierry Helin), un exilé balkano-carpato-transylvanien – l’étranger par excellence – fera dès lors irruption dans la vie de Grete, pour lui apporter l’amour passionnel dont elle rêve.

Le racisme est dénoncé non seulement par cette insistance sur l’origine du détergent, mais aussi par la grande subtilité du texte et de la mise en scène. On retiendra à cet égard la différence de discours entre Fritz et Yosip. Le premier ne semble avoir que des discussions futiles, sur la propreté de l’appartement, le repas préparé par sa femme ou encore son achat au marché cosmopolite. Pourtant, ce discours sous-entend beaucoup de choses. En parlant de la saleté qui vient depuis l’extérieur à l’intérieur de la maison, il fait une parabole vers sa vision du monde et de son pays, dont sa vie est le symbole. Cette « saleté extérieure » qu’il désigne semble être une référence aux étranges, qui viennent à l’intérieur du pays pour le salir et en bafouer les traditions. Son discours d’apparence futile contraste totalement avec celui de Yosip qui, outre l’histoire de son peuple, parle de sentiments à Grete, de passions, d’amour. Il va à l’essentiel, en tenant des propos très directs. Non seulement il ne prend pas de détours, mais en plus de cela, il parle de ce qui importe vraiment. Car, au fond, c’est la seule chose qui soit universellement partagée et que tout le monde vive et ressente, sans exception.

On soulignera encore l’allusion très subtile à Adolf Hitler. Alors que Grete aide Fritz à enfiler son costume traditionnel, elle lui fait lever le bras pour passer la bretelle. La coiffure, le regard et la position de Fritz ne sont pas sans rappeler celles du dirigeant nazi. Il est, de plus, en train de tenir un de ses fameux discours sur la saleté extérieure – et donc les étranges – à ce moment-là. Il n’en fallait pas plus pour que l’image des affreux discours du petit moustachu arrive dans les têtes de tous les spectateurs.

Aucune évolution des mentalités

Lorsque Fritz surprend Grete en plein adultère, il n’a d’autre choix que de tuer Yosip. Dès lors, à chaque fois qu’il s’absente, un nouveau Yosip fait son apparition, couche avec Grete, avant de se faire tuer par Fritz. Ce comique de répétition nous rappelle deux choses fondamentales, en rapport avec le racisme évoqué précédemment. D’abord, il montre que si nos mentalités n’évoluent pas, les mêmes problèmes vont se répéter. C’est une leçon sur l’importance de l’histoire et de la mémoire qui nous est donnée en direct. L’allusion à Adolf Hitler prend dès lors tout son sens. Dans un autre sens métaphorique, cet effet comique montre que, à force de tout faire pour rester dans son confort, sans accepter de laisser un peu de place pour l’autre, l’étranger, représenté ici par Yosip, on finit par tomber dans une routine qui banalise même l’acte le plus atroce. Au début, Fritz se sent coupable d’avoir tué un homme, il fait tout pour en effacer les traces. Puis, au fur et à mesure, cela devient banal, il se demande simplement quand le prochain arrivera. La maison qui tombe en ruines, avec les catelles qui s’effondrent une à une sur le sol, est là pour confirmer cet état de fait : sans une évolution des mentalités, on court tout droit à notre perte.

Au final, si Alpenstock est incroyablement comique, que les metteurs en scène ont su mettre l’accent sur cet aspect important du texte de Rémi de Vos, il n’en demeure pas moins que cette pièce recèle une certaine profondeur dans son propos, une dénonciation du racisme, de la peur de la différence, mais aussi du danger de ne pas faire évoluer sa mentalité, de vivre dans une vision du monde dépassée et dans une dangereuse routine.

Alpenstock, c’est encore joué jusqu’à mercredi au POCHE/GVE. Vous voulez rire ? N’attendez plus et réservez vos billets !

Fabien Imhof

[1]Cette pièce avait déjà été jouée en début de saison au Théâtre Alchimic : <http://www.reelgeneve.ch/alpenstock-une-vision-archaique-du-monde/ « >http://www.reelgeneve.ch/alpenstock-une-vision-archaique-du-monde/

Infos pratiques :

Alpenstock, de Rémi de Vos, du 3 au 12 avril 2017 au POCHE/GVE.
Mise en scène : Axel de Booseré et Maggy Jacot.

Avec Mireille Bailly, Didier Colfs et Thierry Helin

http://poche—gve.ch/spectacle/alpenstock/

Photos : ©Lou Hérion