Les 29 et 30 janvier derniers s’est tenu le forum « Tout de travers », organisé par le POCHE/GVE. Retour sur la première table ronde, où il était question de la place des femmes au sein des institutions théâtrales.

Durant les deux jours qu’a duré le forum « Tout de travers », dans le cadre du SLOOP2[1], de nombreuses questions se sont posées autour de la place des femmes au théâtre, que ce soit en tant qu’autrices, metteuses en scène, comédiennes, personnages, ou toutes fonctions impliquées dans le monde du théâtre. Le samedi 30 janvier avaient lieu trois tables rondes, en présence de personnes qui sont actives dans l’univers théâtral. R.E.E.L. a couvert l’événement pour vous.

La première table ronde proposait une réflexion sur la place des femmes dans les institutions théâtrales, et notamment sur leur rôle en coulisses. Cinq intervenantes étaient conviées à ce premier événement du samedi, dont les quatre metteuses en scène des pièces du SLOOP2 : Isis Fahmy (Louise Augustine), Anne Bisang (Guérillères ordinaires), Barbara Schittler (Paysage intérieur brut) et Michèle Pralong (Au bord). La cinquième intervenante était Manon Krüttli, assistante à la mise en scène de Paysage intérieur brut. Chacune de ces femmes possède une solide expérience du théâtre : Isis Fahmy, Barbara Schittler et Manon Krüttli sont diplômées de La Manufacture de Lausanne ; Anne Bisang a dirigé La Comédie de Genève pendant plusieurs années et est aujourd’hui à la tête du Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds, alors que Michèle Pralong est, entre autres, l’ancienne co-directrice du Théâtre du Grütli, en parallèle de sa carrière de journaliste et de dramaturge. Enfin, le modérateur de cette table ronde n’était autre que Mathieu Bertholet, actuel directeur du POCHE/GVE.

Le modérateur a commencé par interroger les intervenantes sur leur participation au SLOOP2, qui mettait uniquement en avant des femmes. Comment ont-elles ressenti cette initiative ? Toutes ont vu cela comme un moment d’importance. La première intervention de Michèle Pralong fut à cet égard fort intéressante : outre le fait qu’elle ait trouvé le projet « génial », elle a déploré le fait qu’une telle démarche doive encore exister. Elle a ajouté qu’elle n’a jamais ressenti le fait d’être une femme comme un déclassement, et qu’au final, on n’est femme qu’à travers le regard des autres. Ce propos a été appuyé par les autres intervenantes. Anne Bisang a ainsi vu cette demande comme politique, puisque cela pose la question de la visibilité et de l’audibilité des femmes, une question sur laquelle on a peu avancé en quinze ans, selon elle. À l’inverse, elle souligne également que des questions se seraient posées si la saison n’avait été composée que d’hommes. Barbara Schittler a évoqué également la critique, en expliquant qu’il existe une certaine stigmatisation, voire parfois du dédain dans le fait que cette saison du POCHE/GVE soit consacrée aux femmes, mais que celle-ci est aussi bien faite par des hommes que par des femmes. Isis Fahmy a choisi de prendre la question à l’envers, en se demandant si elles avaient été choisies parce qu’elles sont des femmes, ce qui poserait alors la question de leur légitimité dans ce SLOOP2. Elle s’est ainsi demandé si on considérait qu’une femme était plus à-même de mettre en scène une écriture produite par une autre femme. Mais au final, elle refuse de se poser trop de questions et préfère profiter du fait d’avoir été engagée pour faire cette mise en scène. Enfin, Manon Krüttli expliquait qu’elle avait été engagée pour le projet en lui-même, et non parce qu’elle était une femme. Si les avis ont quelque peu divergé sur cette première question, toutes étaient d’accord pour dire que le fait de n’avoir que des metteuses en scène permettait de poser de nombreuses questions, notamment sur la visibilité des femmes et leur représentativité. Isis Fahmy a souligné qu’il y avait aussi des hommes dans les équipes. Sinon, cela pourrait vouloir dire, selon elle, que les femmes ne peuvent diriger que des femmes, ce qui lui aurait posé problème. Enfin, le processus d’engagement des metteurs en scène a été également évoqué puisque, contrairement à ce qui se fait d’habitude, les textes ont été choisis en premier, avant le choix des metteurs en scène. Sans le vouloir, quatre femmes ont été sélectionnées pour ces quatre pièces, sans forcément que cela soit une volonté de l’équipe du Théâtre.

La deuxième question s’adressait d’abord à Anne Bisang et Michèle Pralong : Mathieu Bertholet leur a en effet demandé si elles avaient été nommées à la tête d’institutions théâtrales parce qu’elles étaient des femmes. Michèle Pralong, la première à répondre, a expliqué qu’elle avait été nommée en compagnie de Maya Boesch, pour remplacer à deux le directeur précédent du Théâtre du Grütli. Lors de la nomination, Patrice Mugny, alors ministre de la culture a fait une plaisanterie qui en dit long sur les préjugés pouvant être répandus dans le monde du théâtre, en disant qu’il fallait deux femmes pour faire le travail d’un homme. De manière plus pragmatique, à la tête du théâtre, Michèle Pralong et Maya Boesch ont intégré une certaine honnêteté que d’autres n’ont pas, selon une vision que certains peuvent avoir des femmes, en procédant notamment à un ajustement des salaires, qui n’a pas forcément été poursuivi après leur départ. Pour Anne Bisang, ce n’est pas forcément le fait d’être une femme qui a fait qu’elle été nommée à la tête de La Comédie de Genève. À ce moment-là, le Conseil souhaitait une rupture surtout générationnelle. Être une femme a alors peut-être joué en sa faveur, mais ce n’était pas une volonté absolue. Il faut également souligner qu’il s’agissait d’une période où beaucoup de femmes étaient à la tête de théâtres. Peut-on alors parler de phénomène de mode ? Cela n’est pas certain…

Cette question a débouché sur une autre, découlant plus de la volonté des deux directrices. À la tête de leur théâtre respectif, ont-elles eu la volonté d’avoir plus de femmes dans leur théâtre ? À cela, Anne Bisang s’empresse de répondre avec un grand « oui ». Elle a toujours eu la volonté de prendre une place en tant que femme, que ce soit dans l’écriture, la mise en scène, ou d’autres domaines liés au théâtre, sans forcément être militante. Elle a ensuite fait partie de la Compagnie du Revoir, qui a fait évoluer beaucoup de choses, aboutissant notamment à une grève en 1981. À la tête de La Comédie de Genève, elle a, selon elle, montré comment on pouvait partager la scène entre hommes et femmes au théâtre, pour que la diversité soit préservée.

Enfin, Mathieu Bertholet s’est adressé aux anciennes étudiantes de la Manufacture en s’étonnant de voir que dans la formation théâtrale, quel que soit le domaine, il y avait une majorité (environ 80%) de femmes, alors que, dans le monde professionnel, c’est l’inverse. Pourquoi une telle différence ?

Le premier élément de réponse apporté par les intervenantes est que la mutation est encore en cours, d’où le fait qu’il soit délicat d’analyser des chiffres. D’autres y voient un certain besoin de légitimé, qu’un tel diplôme peut leur donner. Cela leur permet également peut-être d’être jugées par rapport aux hommes, dans un monde d’hommes – il faut bien le reconnaître. Les hommes ressentent peut-être moins le besoin de se justifier, ce qui permet à de nombreuses jeunes femmes d’en profiter. Manon Krüttli se détache un peu de ses collègues lorsqu’on lui pose cette question : elle dit simplement que si elle fait de la mise en scène, c’est parce qu’elle en a envie, sans se poser la question de la légitimité. Elle évoque toutefois un tournant, avec la potentielle création de modèles pour les prochaines générations. Jusqu’ici, les modèles de mise en scène étaient surtout des hommes, à très peu d’exceptions près. Michèle Pralong ajoutera encore que la mise en scène est le domaine le plus problématique, puisqu’il faut diriger des équipes, ce que certains ont encore du mal à accepter.

Toutes sont d’accord sur le fait qu’il est souvent plus difficile pour une femme de conquérir sa place : on juge en effet souvent leur travail en tant que femme. Cette question embarrasse par exemple beaucoup Anne Bisang. Elle est une femme, mais quelle femme ? On ne peut pas réduire « la femme » a une seule identité, d’où la difficulté de juger le travail « en tant que femme », chacune étant différente de l’autre. C’est donc la personne qu’il faut juger, de manière individuelle, et non en tant qu’entité « femme », le terme étant trop restrictif par rapport aux nombres de personnalités individuelles. À Genève, le contexte est encore plus particulier à cause de l’histoire qui a marqué la Cité, via la Réforme et les persécutions notamment. La question de la place des femmes fait ainsi souvent débat à Genève, beaucoup plus qu’ailleurs !

La table ronde s’est enfin conclue sur une interrogation montrant un paradoxe. Alors que le public des théâtres est majoritairement féminin, il n’y a pas une volonté de leur part d’avoir une plus forte présence féminine. Pourquoi ce paradoxe ?

Barbara Schittler avance une source lointaine. Dès l’enfance, les héros, à de rares exceptions près, sont tous des garçons, dans la littérature ou les dessins animés. Il y a ainsi une perception dès l’enfance que ce fait est normal. Tout est fait pour entretenir pour ce clivage, à travers une réception inconsciente. Chacun est donc en quelque sorte responsable. Anne Bisang et Mathieu Bertholet ont également expliqué que, malgré l’idée que le monde de la culture est un milieu de gauche, soi-disant bien-pensant, il reste pourtant aussi conservateur que d’autres. Pour terminer la table ronde, les intervenantes ont enfin évoqué le fait que, au-delà du problème hommes-femmes, c’est la société dans son ensemble qui n’est pas représentée entièrement au théâtre.

Cette première table ronde aura au final permis de montrer qu’il existe encore un fort clivage sur la place des femmes au théâtre, que ce milieu est encore très conservateur et demeure, pour l’instant, un monde d’hommes. Toutefois, cela semble en passe de changer, puisqu’il y a davantage de femmes qui se forment à ce milieu. Une mutation est en train de se faire, mais il faudra du temps.

Fabien Imhof

Crédits photo : © Julia Schaad

[1] Voir http://poche—gve.ch/events/grrrrls-monologues/