Des âmes errantes qui cherchent leur voie dans un monde post-apocalyptique qui n’est pas sans rappeler Mad Max, c’est Voiture américaine, dernière pièce du Sloop5, à voir jusqu’au 28 janvier au POCHE/GVE

Voiture américaine. Un titre bien étrange pour une pièce qui ne l’est pas moins. Huit personnages errent sur la scène, dans un univers de déchéance où la pénurie et le manque se font ressentir. Chacun s’enferme dans ses travers, sa solitude, ses désirs primaires… Le monde est devenu une jungle. Mariage, crime, trafics, lutte, sexe, tous ces thèmes s’entremêlent à travers les histoires de Garance, Gibraltar, Jacot, Julie et tous les autres, au fil de leurs rencontres.

Ce qui surprend d’abord, c’est le choix de mise en scène de Fabrice Gorgerat. Sur scène, aucun décor, si ce n’est une lampe de chevet, pas toujours allumée. Les comédiens sont assis au premier rang. Tour à tour, ils montent et descendent du plateau, dans un enchaînement de scènes courtes. Ils amènent leur décor avec eux : deux jerricanes, une guirlande qui descend du plafond, une table avec des fleurs, une corde… Presque tout est suggéré. Les seuls éléments récurrents sont ceux des besoins principaux des personnages : l’essence et l’alcool.

Pourquoi l’alcool et l’essence ? Parce que ce monde ne suit plus aucune règle connue. Passé l’apocalypse, ces deux éléments sont ceux qui permettent de tenir : l’essence pour alimenter les taxis de Mme Grignon, l’alcool pour tenir face à ces temps difficiles. Alors, Voiture américaine nous ramène à l’essence des rapports humains. Sans artifice, presque sans aucun élément du confort moderne qu’on connaît tous, le texte de Catherine Léger présente l’homme proche d’un état animal. Ses besoins élémentaires : boire, manger, se déplacer reviennent au premier plan, comme le sexe. Voiture américaine est peut-être une allégorie de la déchéance de notre système capitaliste, avec un monde qui en est la conclusion la plus pessimiste. Pourtant, alors que l’on pourrait espérer un nouveau départ, plein d’entraide, une abolition des inégalités, il n’en est rien.

Le texte de l’auteure canadienne, bien qu’empreint de nombreuses touches d’humour et de quelques perles que je vous laisse le soin de découvrir, est tout sauf léger. Alors que les personnages devraient s’entraider dans ce monde qui n’a plus de règles, qui ne ressemble à plus rien de ce que l’on connaît, les mêmes habitudes reviennent : l’individualisme, le chacun pour soi. Tout à un prix, tout doit se gagner, se mériter. Même les rapports amoureux sont régis par cette loi. Le mariage qui se profile n’a rien à voir avec l’amour sincère. Il faut sans arrêt se déguiser pour faire face à ce monde, pour s’y faire sa place, quitte à tuer, quitte à faire souffrir les autres… N’a-t-on donc rien appris ?

Et au milieu de tout cela, il y a cette Voiture américaine. Le titre est évocateur. Cette voiture, obtenue en échange d’une femme, est un symbole d’évasion, la possibilité de quitter tout cela et s’en libérer. Mais pour cela, il faut de l’essence… Comment l’obtenir, alors que Mme Grignon en a le monopole pour ses taxis ? Il faudra ruser, faire preuve de force, montrer les dents.

Et puis, si cette voiture est symbole de liberté, elle n’en demeure pas moins américaine. Ma vision est peut-être pessimiste, fataliste, mais l’Amérique n’est-elle pas le symbole par excellence du capitalisme ? Le rêve américain n’a-t-il pas fait déchanter plus d’un immigrant ? N’est-ce pas là ce qui a perdu les personnages ? Si l’on ne sait pas comment ils en sont arrivés là, on peut le supposer…

Voiture américaine, c’est donc une pièce qui, sans en faire trop, ni dans le texte, ni dans la mise en scène, fait réfléchir. C’est un petit bijou d’écriture, plein de bouffées d’oxygène symbolisées par quelques répliques fortes, des passages drôles. Voiture américaine, c’est un rendez-vous à ne pas manquer. Voiture américaine, c’est une bien belle conclusion au Sloop5.

Infos pratiques :

Voiture américaine, de Catherine Léger, du 8 au 28 janvier 2018 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Fabrice Gorgerat

Avec Céline Bolomey, Julie Cloux, Baptiste Coustenoble, Vincent Fontannaz, Roberto Garieri, François Nadin, Céline Nidegger, Jacqueline Ricciardi

https://poche—gve.ch/spectacle/voiture-americaine/

Photos : © Samuel Rubio