Jusqu’au 29 janvier prochain, Frédéric Polier et le Théâtre du Grütli vous emmènent à la rencontre des paysans russes, avec Les Aventures de Tchitchikov ou Les Âmes mortes, adapté de la nouvelle de Gogol.

Tchitchikov est un escroc. Il parcourt les plaines russes à la rencontre des propriétaires paysans pour leur racheter leurs « âmes mortes ». Profitant d’une faille du système d’imposition, il rachète à bas prix les paysans morts, pas encore inscrits au recensement, à très bas prix, pour s’en servir ensuite dans le but de s’enrichir. Avec Gogol en personne dans le rôle du narrateur, cette fable picaresque présente les différents types de propriétaires paysans – tous plus grotesques les uns que les autres – que l’on pouvait rencontrer à l’époque, dans une mise en scène intelligente, qui ne tombe jamais dans le ridicule.

Il n’est jamais aisé de mettre en scène un roman. Dans le cas des Âmes mortes, une difficulté supplémentaire apparaît : les personnages sont légion. Comment faire pour alors pour retranscrire cela au théâtre ? Frédéric Polier choisit de faire confiance à une large troupe, composée de pas moins de 11 comédiens. Plusieurs d’entre eux incarnent d’ailleurs… deux, trois, voire quatre rôles ! Heureusement, les costumes sont tellement travaillés qu’on ne s’y perd jamais. On a même du mal à reconnaître les comédiens par moments. Ainsi, au fil des visites chez les divers propriétaires, Tchitchikov rencontre tour à tour tous les types possibles. Du propriétaire modeste avec qui il partagera une soupe aux choux, en passant par la vieille naïve à qui il promettra de revenir acheter des marchandises, en passant par le joueur et invétéré tricheur, ou encore un avare qui n’aurait rien à envier à Harpagon, tout le panorama des paysans russes y passe, avec le grotesque du roman parfaitement représenté sur scène.

La grande force de cette mise en scène, à cet égard, est de parvenir à montrer le côté grotesque présent dans le roman de Gogol, sans jamais tomber dans le ridicule. C’est certainement l’un des points forts de cette mise en scène. En faisant appel à des comédiens dont il connaît le potentiel comique, Frédéric Polier ne s’est pas trompé dans son casting. Si le décor toujours en mouvement permet de montrer les différents lieux sans tomber dans une répétition ou un ennui qui auraient pu être fatals, c’est bien le jeu des comédiens qui est mis en avant par le metteur en scène. Sans chercher de grands effets d’exagération, que ce soit dans la mise en scène ou dans la manière de jouer, il parvient au contraire à tirer toute la subtilité du talent des comédiens. Ainsi, lors de la représentation, on perçoit un grand travail en amont. Les acteurs parviennent à s’imprégner de l’ambiance, des divers types représentés par les personnages de Gogol, de tous leurs défauts et travers. Au-delà de cela, c’est une grande complicité qui transparaît. Il y a un véritable effet de troupe, une symbiose qui se développe sur les planches du Grütli, un rapport fort entre les membres.

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Si chacun est en accord avec son rôle, deux comédiens sortent du lot, avec une extrême justesse dans leur jeu. Julien Tsongas d’abord, qui interprète un Tchitchikov manipulateur et cynique, mais pourtant tellement attachant. Tantôt flatteur, tantôt intransigeant, il parvient toujours à adopter la bonne attitude pour convaincre son interlocuteur. En plus du ton toujours juste qu’il emploie, c’est sa gestuelle qui retient l’attention du spectateur. Avec notamment des roulements d’yeux qui ne sont pas sans rappeler ceux de Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes ou Charlie et la chocolaterie, il capte le regard du public et de ses compagnons de troupe, obligés de l’écouter sans mot dire. Une grande performance au vu de la diversité de tons et d’attitudes qu’il doit proposer.

L’autre rôle qui m’a énormément marqué est celui de Nikolaï Vassiliévitch Gogol. Interprété par Nathalie Cuenet – dont la perruque, la fausse moustache et le maquillage sont absolument réussis – le romancier joue ici le rôle du narrateur. Il permet ainsi de placer l’action dans un contexte, de couper certains passages trop longs ou impossibles à mettre en scène, ou encore de montrer un point de vue omniscient et critique sur les différents personnages. Sa présence permet, de plus, de donner une dimension supplémentaire à la pièce, avec un questionnement qui n’apparaît pas de manière explicite dans le roman : le rapport entre Gogol et son contexte. Plus précisément, il s’agit d’étudier l’appartenance de Gogol à son Ukraine natale, de voir pourquoi et comment il a illustré les types de propriétaires russes, ainsi que son parcours en tant qu’auteur. En plus de la critique des paysans russes de l’époque, Frédéric Polier pose donc un questionnement sur l’auteur, que seul le théâtre permet.

Du côté de la mise en scène, on retiendra également les quelques surprises musicales, comme ce moment où un laquais, complètement saoul, se met à chanter Ce rêve bleu, la chanson d’Aladdin, ou encore cette reprise a capela de la bande originale du film Et pour quelques dollars de plus, pour annoncer l’entracte.

Les Aventures de Tchitchikov ou les Âmes mortes, c’est donc une pièce comique, tirée d’un célèbre roman, qui dépeint avec un œil critique une partie de la société russe du XIXème siècle, mais pas uniquement. C’est une pièce qui en montre l’aspect grotesque avec beaucoup d’humour, mais toujours avec émotion. C’est enfin une pièce dans laquelle on perçoit un esprit de troupe, avec des comédiens de grand talent, qui manient l’art de la scène avec brio, dans une mise en scène fine et intelligente, signée Frédéric Polier.

Alors, si vous souhaitez passer une soirée en Russie, n’hésitez plus et réservez d’ores et déjà vos places pour Les Aventures de Tchitchikov ou les Âmes mortes au Théâtre du Grütli. Ça dure jusqu’au 29 janvier et ça en vaut véritablement la peine !

Fabien Imhof

Pour ceux qui voudraient rêver en bleu :

https://www.youtube.com/watch?v=kGyS2-rZsC0

Et pour ceux qui veulent quelques dollars de plus :

https://www.youtube.com/watch?v=hl7dDPWRt-4

Infos pratiques :

Les Aventures de Tchitchikov ou les Âmes mortes, de Nikolaï Vassiliévitch Gogol, du 10 au 29 janvier 2017 au Théâtre du Grütli.

Adaptation et mise en scène : Frédéric Polier

Avec Marc Aeschbacher, Lionel Brady, Charlotte Chabbey, Nathalie Cuenet, Yann Da Pozzo, Bernard Escalon, Jean-Paul Favre, Camille Giacobino, Julien Tsongas, Frédéric Polier et Lionel Chiuch

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/123#.WHzavn28D4A

Photo : ©Isabelle Meister