Après avoir présenté La Trilogie de Belgrade, œuvre de la dramaturge Biljana Srbljanovic mettant en scène des émigrés serbes sur les routes de l’exil, le Théâtre du Grütli poursuit avec la thématique de l’exclusion et du rapport à l’autre : entre humour décapant, questions dérangeantes et folie scénique, Jérôme Richer et la Compagnie des Ombres présentent Tout ira bien.

Questionner pour entrer en matière

Quels rapports nos sociétés occidentales entretiennent-elles avec les Roms ? Quelles images avons-nous de ces populations souvent marginalisées, montrées du doigt, incomprises ? Un rapport ambivalent, mais omniprésent, clame le programme de Tout ira bien, distribué à l’entrée du Grütli : « Nous avons tous une histoire avec les Roms / Je veux dire / Nous avons tous une petite anecdote personnelle à raconter où les Roms jouent un rôle important. »

Ces opinions diverses, ces mécanismes d’exclusion qui ne laissent pas indifférent, c’est ce que Jérôme Richner questionne avant même que les portes de la salle ne s’ouvrent, avant même que le public ne s’assoit sur les fauteuils du théâtre. Preuve en est le Questionnaire aux spectateurs qui viennent voir ce spectacle, petit fascicule distribué avec le programme. En le parcourant d’un œil distrait, difficile de savoir s’il est permis ou non de rire. Florilège non exhaustif : « Quand je dis, le racisme, c’est comme les Roms, ça ne devrait pas exister, est-ce que tu souris ? […] Sais-tu que le mot « rom » en langue romani signifie être humain ? […] Les hommes préhistoriques étaient-ils propriétaires des cavernes dans lesquelles ils vivaient ? […] Que penses-tu des chômeurs ? Des réfugiés ? C’est quoi un profiteur du système ? Est-ce qu’un intermittent du spectacle est un profiteur du système ? Est-ce que les mots victime et héros sont synonymes ? […] Selon toi, est-ce que la Suisse est un pays démocratique ? […] Pourquoi tu vas au théâtre ? »[1] – Des questions qui font rire, des questions qui dérangent, des questions qu’on ne prend pas vraiment au sérieux.

Photographier un monde occulté

Accompagnant et amarrant la pièce[2], il faut évoquer l’exposition Post tenebras Roms du photographe genevois Eric Roset[3]. Présentées aux portes de la salle, les images sont belles, poignantes. Elles sautent à la gorge et permettent de découvrir un monde connu, mais insoupçonné : le monde de nos rues que, passants trop pressés, nous occultons souvent volontairement. Sans condescendance, sans idéalisation ou romantisme exacerbés, les clichés d’Eric Rosset montrent des hommes, des femmes et des enfants, migrants en route entre la Roumanie et Genève.

S’il n’y en avait qu’une à retenir, ce serait peut-être ce portrait d’un accordéoniste, vieux monsieur jouant sur une place anonyme, avec dans les yeux une lumière étrange – entre le courage et la peur. De quoi voir autrement ces musiciens des rues et bousculer certains préjugés bien ancrés.

Rire, dénoncer, expliquer sans condescendance

Après ces entrées en matière drôles et dérangeantes, Tout ira bien surprend un spectateur indécis et perplexe : quelle approche des Roms la pièce va-t-elle proposer ? Face au public, le plateau spartiate étonne : patchwork de tapis, petite table avec un verre d’eau, WC et bidet contre les murs, porte-manteaux. Et, dans le fond, un gigantesque mur de métal. – Le premier acte (il y en aura trois) s’ouvre sur un déchaînement : musique rock et batterie qui crache, entre le concert à l’Olympia et le show à l’américaine. Déboule un type en costume qui salue le public, distribuant claques sur l’épaule et poignées de main. La pièce commence : « Nous avons tous une histoire avec les Roms… ».

Une forme étrange se met alors en place, les mots tissant un être hybride qui déroute : stand-up décapant ou monologue à l’humour douteux et décalé ; enquête menée par un journaliste d’investigation ; montage vidéo et sonore surprenant, dérangeant… Les acteurs de la Compagnie des Ombres (trois hommes et deux femmes) incarnent des personnages multiples : le « citoyen bien dans sa peau », homme occidental et blanc avec un bon niveau d’éducation qui, entre trois gags et deux oublis de texte, questionne la relation de nos sociétés bien-pensantes avec les Roms et nous rappelle qu’après tout, mendier, c’est un métier comme un autre ; le journaliste enquêtant sur l’affaire véridique du mariage gitan de Collombey-Murras (VS) et le paysan valaisan qui voit son champ dévasté par la fête ; les trois veuves un peu bigotes qui commentent l’actualité, ou les politiques sirotant leur vin blanc sans parvenir à agir concrètement… sans oublier les Roms eux-mêmes, qui débarquent sans prévenir au milieu de la pièce, enfilent-enlèvent-renfilent leurs couches de vêtements, dansent et démolissent le plateau pendant le fameux mariage !…

La réflexion vacille : emporté par les gags, les vociférations, l’ironie noire, le comique de geste ou de situation, le spectateur s’esclaffe… avant de s’écraser net, fauché par une diatribe, transpercé par une phrase. Face aux Roms, Tout ira bien force à réfléchir de manière paradoxale : moquerie, ironie et racisme sont au rendez-vous, faisant ressortir les pires côtés de chacun – sans que le public oublie que ces comportements répètent ceux teintés d’hypocrisie d’un Occident propret. Le rire naît de la confrontation à ses propres paradoxes, actions ou pensées : on rit, en se sentant coupable de rire. Surtout quand, évoquant une vieille Manouche qui mendie devant une Coop, à côté des chiens domestiques attachés (certains, eux, d’avoir gîte et couvert à leur retour chez eux), un personnage conclut « En Occident, il est préférable d’être un animal de compagnie plutôt qu’un être humain. » – Peut-on rire de tout ?

Donner la parole aux oubliés

Si les deux premiers actes de Tout ira bien jouent allègrement sur l’humour, la surenchère et un « joyeux bordel » qui met de bonne humeur tout en questionnant, le dernier tableau assène le coup de grâce : projetés sur l’écran de métal, des textes et des noms défilent entre deux photos glauques – gares, routes, terrains vagues… Les cinq acteurs se tiennent debout, chacun à un micro : s’ouvre alors un gros dossier, celui de l’œuvre d’entraide Les Enfants de la Grand’Route, lancée au niveau national en 1926 par Pro Juventute. Le but ? Permettre aux enfants nomades de connaître les bienfaits de la sédentarisation, de l’école, de l’hygiène et de la stabilité. La vérité ? Une action à visée eugéniste, prônant l’infériorité des Roms et leur dégénérescence héréditaire, grâce à laquelle des centaines d’enfants ont été enlevés à leurs parents, mis en famille d’accueil, en institution ou en foyer, parfois battus, souvent exploités ou abusés – sans liberté, sans passé, sans avenir. Incapables de fuir. Dans un brouhaha métallique, les voix des oubliés se mêlent, les phrases défilent sur l’écran pour dire l’hypocrisie, la peur, l’incompréhension, les humiliations qui ont touché toute une population et ont coupé ses racines sans qu’elle le comprenne. « C’est écrit en quelle langue, ça ?… »

Face à ces témoignages, comment éviter de penser à la Deuxième guerre mondiale, aux camps, à l’extermination ?… Si certains jugeront le parallèle trop fort, c’est l’effet que le dernier acte de Tout ira bien tend à créer : rappeler, à travers les actions eugénistes de Pro Juventute, les Roms, les Gitans, les Manouches, les Tsiganes, ou quel que soit leur nom, qui, comme les juifs et tous les autres (homosexuels, handicapés, marginaux…) ont fini derrière les barbelés, exterminés culturellement et littéralement. Parce qu’ils étaient différents. Peut-on parler de là aussi génocide ? L’œuvre d’entraide Les Enfants de la Grand’Route a cessé ses activités en 1973, après un scandale en 72. Malgré les excuses et les indemnités, les blessures sont toujours là. Tout ira-t-il vraiment bien ?…

S’interroger sans juger

Après la baffe théâtrale qu’assène à ses spectateurs Tout ira bien, le questionnaire distribué à l’entrée prend une autre saveur – plus amère : « Quand je dis que le racisme, c’est comme les Roms, ça ne devrait pas exister, est-ce que tu souris ? […] Es-tu agacé de voir les Roms fouiller dans tes poubelles ? […] Sais-tu que le mot « rom » en langue romani signifie être humain ? […] Est-ce que les mots victime et héros sont synonymes ? À ton avis, est-ce qu’il existe une question rom comme certains disent qu’il existe une question juive ? […] Pourquoi tu vas au théâtre ? »

Ni Jérôme Richer ni Tout ira bien ne prétendent offrir de réponses à ces questions ou proposer une ligne de conduite et de pensée face à ces problématiques. Les Roms, bon ou mauvais ? Il n’y a pas de réponse ; ou alors, il y a des réponses. Ce qui compte, c’est qu’en confrontant les points de vue, en questionnant l’exclusion et la relation à l’autre, il est possible de comprendre (un peu) mieux le monde dans lequel nous évoluons – nous, Roms et non-Roms, ensemble. Si le théâtre n’est pas capable de changer le monde, peut-être peut-il contribuer à changer nos esprits[4] ? – Une raison suffisante pour y aller… et pour se remettre en question.

Pour en savoir plus sur Tout ira bien :

http://www.grutli.ch/app/webroot/upload_documents/DDP_Tout%20ira%20bien.pdf

Magali Bossi

 Crédits photo: Isabelle Meister

Infos :

Tout ira bien, de Jérôme Richer

au Théâtre du Grütli jusqu’au 8 mars 2015

Billetterie : +41 (0)22 888 44 88 ou reservation@grutli.ch

[1] Extraits non-exhaustifs du Questionnaire aux spectateurs qui viennent voir ce spectacle, distribué au Théâtre du Grütli pour la pièce Tout ira bien.

[2] Comme l’indique le programme du Grütli.

[3] V. la monographie parue aux Éditions d’en bas, consacrée à la migration des Roms entre la Roumanie et Genève : Eric Roset, Post Tenebras Roms, Images de Roms migrants de passage à Genève (2004-2014), Lausanne, Éditions d’en bas, 2014. À lire aussi sur Jet d’Encre : Sylvain Thévoz, « Marcher avec les Roms », http://www.jetdencre.ch/marcher-avec-les-roms-6293.

[4] Pour reprendre la philosophie de Jean Richer, évoquée dans le programme de Tout ira bien, distribué au Grütli.