Le nouveau Changement de bobine est là ! Nous vous l’avions annoncé, notre chronique cinéma évolue ! Inaugurant un partenariat avec les Cinémas du Grütli, ce sont dès aujourd’hui des critiques de films qui vous seront proposées, mais pas que… Au fil du temps, vous pourrez aussi découvrir des interviews, des rencontres… alors restez connectés ! Aujourd’hui, c’est Fabien Imhof qui prend la plume pour vous parler d’un film allemand à la fois plein d’humour et très touchant.

Jusqu’au 31 octobre, découvrez Les fleurs fanées, un film à la fois drôle et émouvant, souvent surprenant, avec les inégalables Lars Eidinger et Adèle Haenel.

Die Blumen von Gestern (comprenez littéralement « Les fleurs d’hier), traduit sous le titre Les fleurs fanées tourne autour de Totila Blumen (Lars Eidinger), un historien de la Shoah. Alors que l’institut pour lequel il travaille tente d’organiser un Congrès sur Auschwitz, il s’insurge contre la médiatisation de l’événement et la recherche de sponsoring. Arrive alors une stagiaire française, Zazie Lindeau (Adèle Haenel), qui se révèle également être la maîtresse de son parton. Son franc-parler et son rejet des conventions provoqueront d’abord son agacement, avant de le bouleverser sa vie à jamais…

Si je devais résumer ce film en un mot, je dirais qu’il est surprenant. On pourrait s’attendre à un mélodrame, un film tragique, au vu de la thématique abordée. Il n’en est rien. Des critiques le décrivent comme une comédie romantique. Si certains codes du genre sont effectivement reconnaissables (deux êtres qui se haïssent profondément et finissent par s’aimer, des quiproquos, des secrets…), on aurait tort de réduire Les fleurs fanées à cela. Le côté drôle est bel et bien présent. On aurait tôt-fait de tomber dans un humour grotesque sur les Juifs et les Nazis, qui pourrait mettre mal à l’aise. Et c’est là que le réalisateur Chris Kraus réussit une belle prouesse : ne pas mettre le spectateur dans une position inconfortable. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il rend son film drôle par des petites touches d’humour, parfois absurde, souvent plein de finesse. Comment réussit-il ce tour de force ? Tout simplement en centrant les blagues sur les relations entre les personnages, sur leur personnalité ou des gestes qu’ils font, comme quand Zazie tombe en admiration devant une photo de bébé, en pensant qu’il s’agit de son ancien professeur, alors qu’il s’agit en réalité… d’Adolf Hitler. On ne tombe jamais dans les caricatures auxquelles on assiste trop souvent, ni dans le cynisme. Au niveau des surprises, on peut aussi souligner la construction du scénario, qui parvient à créer des rebondissements, tout en gardant une mesure totalement réaliste.

Ce que je retiens surtout de ce film, c’est son côté profondément humain. La Shoah n’est finalement que la toile de fond employée pour servir le véritable propos du film : les relations entre les êtres. Ainsi, les rapports sont décortiqués, évoluent, des rapports que l’on pourrait retrouver dans la vie de tous les jours : le patron qui ne tient pas vraiment compte de l’avis de ses employés malgré ce qu’il tente de faire croire, l’historien qui ne fait pas confiance à sa stagiaire et la croit bien plus stupide qu’elle ne l’est en réalité… Les situations de départ peuvent paraître quelque peu stéréotypées. Petit à petit, elles évoluent. Chacun apprend à connaître l’autre, se dévoile sous son vrai jour. La découverte d’un « passé prénatal » entre Totila et Zazie bouleversera leur vie. Chris Kraus parvient à montrer à quel point les êtres et leurs caractères peuvent varier et qu’il ne faut pas trop se fier aux premières impressions. On se reconnaît un peu dans chacun, avec nos secrets, nos peurs, nos défauts, nos qualités… Le réalisateur parvient ici à montrer, sans faux-semblants, sans en faire trop non plus, la complexité de l’âme, d’où le terme de « profondément humain » que j’employais précédemment.

Si le travail autour de la Shoah semble finalement n’être qu’un prétexte, qu’une toile de fond à un propos plus large sur l’humain, le sujet est tout de même traité avec beaucoup de sérieux. De nombreuses recherches semblent avoir été faites, sur Auschwitz, sur des événements qui se sont passés à Riga ou d’autres qui sont arrivées après la Guerre. Même dans la traduction, pour les sous-titres, la plus grande précision est de mise. Si, en allemand, le terme « Holocaust » est employé, à chaque fois, dans les sous-titres français, on lui préfère « Shoah », qui « sans connotation religieuse particulière, signifie en hébreu catastrophe ».[1] En langue française, c’est donc ce terme qui est préféré, car « holocauste » implique une notion religieuse de sacrifice. On constate donc, jusque dans les termes, un grand souci du détail, qui témoigne d’un profond respect de la part de Chris Kraus.

On soulignera encore le choix de la musique. Le plus souvent, il s’agit de morceaux instrumentaux. Le Quelqu’un m’a dit de Carla Bruni résonne également dès les premières minutes du film et revient à plusieurs reprises. Un choix très intelligent, puisque presque chaque phrase peut s’appliquer à des situations du film. On pense bien sûr au refrain et le célèbre « Pourtant quelqu’un m’a dit que tu m’aimais encore », qui peut rappeler la relation entre Totila et sa femme, mais aussi cette amour compliqué entre Totila et Zazie. C’est pourtant la première phrase de la chanson : « On me dit que nos vies ne valent pas grand-chose », qui est la plus marquante. Elle rappelle que les personnages auraient tout aussi pu être différents, qu’ils ne valent pas mieux que d’autres. Chacun est mis sur le même plan. De manière plus large, elle rappelle cruellement la pensée nazie et l’extermination des Juifs, toile de fond du film…

Les fleurs fanées, c’est donc un film à voir, sûrement l’un des meilleurs films que j’ai vus ces dernières années. C’est avant tout un film drôle, il faut insister là-dessus. Si les deux acteurs principaux ne sont pas forcément habitués à ce registre, il faut souligner ici leur excellente performance. C’est un film qui fait beaucoup rire, mais qui touche aussi, en plaçant l’humain et ses relations au centre de son propos. Les fleurs fanées, c’est un film à côté duquel il ne faut pas passer.

Laissez-vous tenter par Les fleurs fanées (Die Blumen von Gestern), Chris Kraus, 2017.

 

[1] WIEWORKA, Annette, MOUCHARD, Claude, [dir.], La Shoah : témoignages, savoirs, œuvres, Vincennes, Presses Universitaires, 1999, p. 12.