Une obéissante exécution des ordres absurdes de l’armée, des traumatismes pour tous les acteurs et victimes, qui tentent d’oublier ce qu’ils ont vécu… Ces thématiques sont à retrouver dans Grande Paix, un texte puissant d’Edward Bond, à voir en représentations jusqu’au 29 avril au Théâtre du Grütli.

Nous sommes en temps de guerre. Les réserves s’amenuisent. Il est ainsi demandé à chaque soldat de rentrer dans son quartier de résidence pour y tuer un enfant, le plus jeune possible. Face au dilemme, un soldat exécutera finalement sa petite sœur, créant un traumatisme irréversible pour sa mère et pour lui. Puis, on découvre ce qui se passe des années plus tard, après la catastrophe nucléaire. Construite en deux temps, cette Grande Paix emmène le spectateur dans les traumatismes causés par la guerre et invite le spectateur à réfléchir sur les comportements humains…

Dans Grande Paix, on assiste d’abord à une discussion entre le soldat et sa mère, qui proposent une réflexion sur l’armée, son utilité en temps de paix, sa cruauté en temps de guerre, son fonctionnement… À travers quelques phrases bien senties, le questionnement se développe. À l’armée, on obéit aux ordres, un point c’est tout. On ne discute pas leur fondement, encore moins leur inhumanité. Ici, c’est l’ordre le plus barbare qui soit qui est donné au soldat : tuer un enfant. Tuer l’innocence même, la seule personne qui n’a aucune influence sur la guerre, qui peut encore changer l’avenir. Le traumatisme de tuer sa petite sœur, et pas n’importe quel enfant, s’avérera insurmontable…

Le traumatisme. C’est peut-être bien le thème central de Grande Paix. Il y a d’abord le traumatisme du soldat, qui ne sera plus jamais le même après cette exécution, le mal qu’il a fait à sa mère restant insupportable. Tout finira mal pour lui. Il y a aussi le traumatisme de la mère, qui refuse d’accepter la perte de cet enfant. Sur le moment d’abord, dans une scène bouleversante où Elodie Weber parvient à illustrer la fêlure dans l’esprit de la mère, le moment où elle commence à sombrer, en comprenant la dure réalité sans l’accepter. Un grand moment de théâtre. On suivra encore ses pérégrinations, des années plus tard, un baluchon dans les mains, comme s’il s’agissait de son bébé. Elle non plus ne sera plus jamais la même, s’interdisant de mourir pour s’occuper de cet enfant qu’elle refuse de savoir mort. Il y a aussi le traumatisme des soldats, que la mère rencontre plus tard. La scène est surréaliste : sont-ils vivants, sont-ils morts ? Et, de fait, la mère aussi ? L’important n’est pas là. Qu’ils soient morts à l’intérieur ou véritablement, là n’est pas la question. Le traumatisme qu’ils ont vécu, les habitudes qu’ils ont gardées de l’armée, tout cela continue de les hanter.

Alors, tous doivent faire face à leur manière à ce traumatisme. Le tour de force du texte d’Edward Bond est de parvenir à montrer la psychologie humaine par le théâtre. Si le premier soldat quittera cette terre sans parvenir à résoudre le paradoxe qui l’anime – il a obéi aux ordres, sauvé la fille de sa voisine, mais sacrifié sa propre sœur – la mère et les soldats choisissent, consciemment ou non, d’occulter le traumatisme, en s’inventant de nouveaux souvenirs, s’aliénant et se détruisant petit à petit. À travers cette histoire, c’est une réflexion plus large qui est proposée. Les personnages de la pièce vivent dans un paradoxe : après la catastrophe, chacun doit s’en sortir, tout en pensant aux autres. Seul, on ne peut vivre, mais si on partage trop, alors certains mourront, faute de pouvoir subvenir à leurs besoins élémentaires. Il faut progresser, sans reproduire les erreurs du passé. La société nouvelle, post-apocalyptique, si elle n’y parvient pas, finira par s’autodétruire. Un questionnement qui ne nous paraît pas si lointain si on y réfléchit bien…

Si la réflexion et les questionnements sur les traumatismes et les paradoxes de notre vie s’avèrent puissants, on pourra toutefois reprocher à Grande Paix sa longueur et son manque de rythme par moments, qui risquent d’entraîner une baisse de l’attention du spectateur. Quelques coupes auraient peut-être évité une certaine redondance et permis à la pièce de gagner en efficacité. Le jeu d’Elodie Weber, s’il est brillant dans le moment de la fêlure de la mère et dans toute la suite de la pièce – avec la folie dans laquelle elle semble sombrer – est en revanche moins convaincant dans la première partie de la pièce. Ses intonations semblent déjà annoncer cette folie, alors même qu’elle est encore parfaitement saine d’esprit et que tout va bien, aussi bien que cela puisse aller en temps de guerre. Peut-être ce choix a-t-il été fait dans l’optique de faire rire le spectateur, comme il est annoncé dans le résumé de la pièce. Toutefois, cela ne prend pas vraiment, et l’on peine à rire d’un sujet si grave, d’autant plus que le reste de la pièce ne porte pas à l’optimisme. Elle réussit cependant parfaitement son objectif, du point de vue de la réflexion que le texte entraîne, porté par une superbe scénographie.

Grande Paix nous ramène donc aux paradoxes de l’être humain, sans cesse partagé entre son bien et celui de tous, entre les ordres et le bon sens, englué dans des dilemmes… Grande Paix nous rappelle, de manière crue et cruelle, que nous avons encore bien des paradoxes à régler, et vite, si nous ne voulons pas que la société s’autodétruise…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Grande Paix, d’Edward Bond, du 17 au 29 avril 2018 au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Eric Salamma

Avec Elodie Weber,Fanny Brunet, Marie ProbstJérôme Denis, Bastien Semenzato, Thibaud Saâdi, François Revaclier, Pierre Antoine Dubey

http://www.grutli.ch/spectacles/grande_paix

Photos : © Isabelle Meister