Pour clore sa saison, le POCHE/GVE accueille encore une troupe belge, avec Loin de Linden, l’histoire de la différence entre les deux Belgique, dans un pays si proche du nôtre.

Loin de Linden. Titre surprenant s’il en est. Linden. C’est le nom de la petite bourgade dans laquelle se sont rencontrées deux femmes, en 1960, pour préparer le mariage de leurs enfants. Depuis, elles ne se sont plus parlé. Sur scène, un homme les convoque : leur petit-fils. Dans un Linden reconstitué – on comprend alors le titre de la pièce – il tente de comprendre ce qui s’est passé ce soir de 1960. Devant le silence gêné des grands-mères, il les questionne sur leur histoire, leur parcours, leur passé, faisant se délier les langues…jusqu’à ce fameux soir. Un beau texte sur la différence, qui apparaît comme un espoir dans un contexte de montée des extrêmes politiques…

Briser le 4ème mur

Ce qui surprend en premier dans Loin de Linden, c’est l’adresse au public. Lorsque nous entrons dans la salle, un homme attend sur scène, il observe le public. Alors que la pièce commence, il cherche quelque chose du regard, avant de s’adresser aux spectateurs. Il explique son projet, la convocation de ses grands-mères sur scène. Puis elles arrivent, gênées. La présence d’un quatrième personnage, Fabien, le régisseur, permet de faire le lien avec la salle. Le petit-fils demande aux deux femmes de refaire ce qu’elles ont fait en 1960. Gênées, elles ne parviennent qu’à faire semblant de boire du café – en précisant bien aux spectateurs que les tasses sont vides. Alors, elles commencent à raconter leur vie ; celle de Clairette, francophone et cosmopolite, fille du Général de Witte ; celle d’Eugénie, flamande et fille de garde-chasse. Leur histoire, c’est à leur petit-fils qu’elles la racontent avant tout, mais c’est aussi au public qu’elles s’adressent, dans un moment d’intimité et de tendresse rare. Leur histoire est simple : elles racontent leur quotidien, au milieu des guerres, des conflits linguistiques, de leurs relations…

L’argent ne fait pas le bonheur

Vous l’aurez compris, l’une est riche, l’autre pauvre. Quand elles commencent à raconter leur vie, on pourrait croire que celle de Clairette est bien meilleure : elle participait à des bals, avait tout ce dont elle rêvait, vivait dans une grande maison. En comparaison, la vie d’Eugénie semble bien triste : coincés à six dans une chambre, contrainte de travailler au service du duc, de manger des repas plutôt frugaux… Et pourtant, quand Eugénie narre son passé, c’est toujours avec le sourire aux lèvres. Elle se rappelle les bonheurs simples du quotidien, les bons moments passés en famille, la fierté d’offrir son premier salaire à ses parents. À l’opposé, Clairette, pour qui la vie semblait belle, elle qui a vécu sur presque tous les continents, a perdu presque tous ses souvenirs. Les photos de famille ont disparu lorsque la maison a été saisie, celles de son premier mariage aussi… Il ne lui reste plus que quelques objets chers : un livre, la poupée de sa fille, la chevalière de son père.

Une humanité attendrissante

Plus les langues se délient, plus on comprend que, malgré leurs différences apparentes – les origines, le milieu, la langue, la vie – ces deux femmes ont beaucoup en commun. Avant tout, elles sont humaines. Par la tendresse qu’elles dégagent, celle avec laquelle elles racontent leur histoire, la complicité qu’elles parviennent presque à créer, elles se rendent particulièrement attachantes auprès du public. Dévoilant à demi-mot ce qui s’est passé en 1960, le conflit insurmontable refait surface. Elles ne voulaient pas parler. Elles l’ont fait, avec tendresse, avec humour aussi – c’est une composante de la pièce à ne pas négliger, on rit beaucoup ! Mais les paroles, ça réveille aussi des choses enfouies. Dans son français parfois approximatif et son fort accent flamand, Eugénie emploie des mots d’une justesse exemplaire :

« Mais les paroles restent, ça je crois. Les paroles, c’est du grain, ça vole, on sait pas où ça va. Et quand on n’y pense plus, ça fleurit, comme du poison. C’est pour ça, il faut faire attention. Les paroles, ça réveille le mal qui dort. C’est pas de la magie. C’est de la colère. »

Loin de Linden, c’est un texte qui nous rappelle que, malgré les différences, nous avons tous nos problèmes, nos démons enfouis, nos vies, nos vices cachés. Nous sommes tous humains avant d’être définis par nos origines, notre langue, notre couleur de peau. Loin de Linden, c’est un texte d’une rare tendresse, interprété avec beaucoup de douceur, d’amour et d’humour par deux comédiennes formidables, bien aidées par leur petit-fils d’un soir, lui aussi fort touchant.

Le théâtre, ça nous rappelle les choses simples, ça rend humain.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Loin de Linden, de Veronika Mabardi, du 24 au 30 avril 2017 au POCHE/GVE.

Mise en scène : Giuseppe Lonobile

Avec Valérie Bachau, Véronique Dumont et Giuseppe Lonobile

http://poche—gve.ch/spectacle/loin-de-linden/

Photo : © A.PiemmeAML