Pour le spectacle Dis-lui bien que tu viens de ma part ! Le comédien David Gobet et la metteuse en scène Alexandra Thys nous proposent un voyage dans le rire. C’est un véritable programme qui propose, sur le papier, de s’appuyer sur « les petits riens de la vie quotidienne ».

Dès le départ, une mise en scène astucieuse et inventive nous embarque dans ce qui promet d’être un exercice amusant, à la fois sur différents modes de jeu du comédien et sur différentes entrées en matières sur le sujet qui nous intéresse tous : le rire.

Le comédien alterne entre trois niveaux de jeu différent. Un premier niveau tisse immédiatement un lien entre le comédien et le public. En toute simplicité, mais avec un sens du rythme indéniable, David Gobet s’adresse au public et lui propose différents aspects du rire. De la définition brute et académique à l’explication morphologique de ce réflexe corporel, le comédien nous transmet ses réflexions et expériences du rire.
Un second niveau de jeu crée un effet de proximité et de complicité encore plus fort, car le comédien prend le rôle le plus simple qui soit : il est, lui-même, lui, David Gobet, face à une caméra façon « télé-réalité », nous le voyons sur un écran, en train de revenir sur ce qui vient de se passer. Ce mode de jeu lui permet de faire un commentaire en direct. On s’attache à la fois au personnage de la scène qui partage avec nous ses réflexions et au comédien qui nous fait entrer dans ses questionnements non plus de conférencier, mais d’artisan du rire.
Enfin, un troisième niveau tranche brutalement avec les deux autres. David Gobet se met en situation de sketch, où il incarne des personnages. Là, il n’y a plus de limites à la folie. Les personnages sont investis de toute sa voix et de tout son corps. Son énergie explose et c’est avec amusement que l’on retrouve ensuite le comédien, essoufflé, derrière l’écran.

Ces sketches, pourtant, vont briser la magie et la cohérence du spectacle.

Le comédien, tandis qu’il est derrière l’écran, tire au hasard une boule dans un saladier, à la façon du jeu télévisé « Motus ». Le public ne pourra pas voir ce qu’il y a dans les boules, mais d’après ce que l’artiste en dit, il semble que chacune contienne un papier avec, écrit dessus, une phrase, ou un mot. Les sketches vont être inspirés par ces mots.
On connaît bien cette technique que l’on retrouve souvent dans les spectacles d’improvisation. Cependant, alors qu’en improvisation théâtrale ces papiers – le plus souvent rédigés par le public – servent à établir un lien avec celui-ci, à le faire participer au spectacle et surtout à prouver que tout est authentiquement improvisé, ici, on ne comprend pas le sens de cette mise en scène. Le public ne voit pas le papier, ne peut pas apprécier la part de « hasard » et ne comprend pas, en définitive, pourquoi il fallait en passer par là. (Hormis l’image du tirage au sort qui est mise en scène de façon ingénieuse).

Les sketches qui en découlent ne sont malheureusement ni assez spontanés pour laisser croire à de l’improvisation, ni assez percutants au niveau du texte pour être réussis.

Par ailleurs, il n’y a pas de structure entre les différents plans du spectacle (comédien en scène, comédien sur l’écran et sketches) pour que le public puisse se laisser embarquer et entraîner dans une folie que le comédien finira par vivre seul, de son côté. On aimerait croire que lui, au moins, s’amuse un peu. Encore plus dommage, les passages d’un mode de jeu à l’autre finissent par se parasiter et le jeu de l’acteur en pâtit. On s’accroche pourtant, parce qu’on se dit qu’à un moment tout va s’éclairer, qu’une pirouette brillante va révéler ce qu’on ne comprend pas. On s’accroche aussi parce que malgré tout, le début nous a ravi, ça ne peut pas déjà nous déplaire.

On s’accroche, donc, quand soudain, un deuxième larron va « entrer en scène ». Le moment sera surprenant, agréable, amusant, mais effacera complètement David Gobet et tout ce qui a précédé.
On rit, un peu, et soudain…

Tout s’arrête. Le spectacle est terminé.

Reste à la fin un sentiment étrange. Et si l’on m’avait menti ? La sensation aussi d’être passé à côté de quelque chose. Un tableau éclaté en guise de souvenir. Un bon début de spectacle, une séquence sympathique à la fin. Au milieu ? Un méli-mélo de séquences sans trop de rapport. On réfléchit alors au rire. Aux rires au pluriel. Enfin, c’est ce qu’on espérait. Le rire de surprise, une réussite, qui disparaît dans ce spectacle après que les trois modes de jeu ont été exploités. Le rire noir, un peu. Pourrait mieux faire avec un texte plus incisif. Le rire absurde, soit, mais qui manque de cadre avec lequel trancher pour prendre sa pleine potentialité d’absurdité. On se souvient surtout du rire de répétition qui, à trop forcer, devient un rire d’usure. Et puis, le pire de tous, le rire embarrassé dans lequel un public se réfugie lorsqu’il est mal à l’aise.

En sortant de la salle, on se dit : « Quel gâchis !» Le comédien est très bon, la mise en scène, intelligente, le projet, ambitieux mais le résultat… Décevant. Peut-être qu’il y avait trop de bonnes idées. Peut-être qu’il y a, dans ce spectacle, de quoi faire trois spectacles qui exploreraient entièrement les idées qui n’ont été que croquées ici. Peut-être qu’il y a eu un trop-plein d’astuces qui ne devaient pas cohabiter et qu’on a forcées à fonctionner ensemble.

On sort dans la rue et nos yeux se posent sur l’affiche : « Dis-lui bien que tu viens de ma part ! ». Ah oui, tiens, il y avait un titre…

Lia Leveillé Mettral