Quel meilleur endroit que la scène, cet espace entre illusion et réel, pour parler du rêve ? C’est ce que la compagnie théâtrale Emmet a décidé de faire pour sa pièce Dream Duplex, présentée lors du festival Commedia, avec peut-être un peu trop de zèle…

Le défi de la représentation théâtrale consiste dans la mise en harmonie – ou en tout cas, la mise en dialogue – de deux choses : un texte et un espace, avec tout ce que cela comporte de difficultés liées au corps, à la diction, au sens, etc. La matière textuelle choisie par Emmet pour Dream Duplex elle-même est difficile, la compagnie ayant sélectionné des textes anglophones datant du 16ème au 20ème siècle[1], en vers et en prose, tous ayant pour point commun la thématique du rêve. Mais l’on retrouve aussi des textes écrits dans d’autres langues (par exemple, un extrait de Dante) et d’autres inspirés des théories scientifiques sur le rêve. Une telle complexité et une telle richesse du texte demandent à être mises en valeur, autant par la mise en scène que par le jeu, afin de toucher le spectateur et de le faire entrer dans le rêve. De plus, la langue peut être un obstacle pour la compréhension du public – si la question du bilinguisme genevois peut faire débat[2], on ne peut pas nier la difficulté de l’anglais littéraire de la Renaissance : le texte demande donc d’être soigneusement dit, pour être bien entendu – aux sens sensitif et cognitif du terme.

Le défi que s’est prescrit Emmet et son metteur en scène Nicholas Weeks est donc énorme ! Et le résultat est, à mon sens, mitigé. Beaucoup de choses sont réussies : on sent la recherche d’un mimétisme entre le dispositif scénique et l’atmosphère du rêve. Le spectateur s’installe sur des chaises et des coussins – quoi de mieux pour évoquer le rêve ? – disposés de chaque côté de l’espace scénique, dont il finira d’ailleurs par faire partie puisque les acteurs passent parfois murmurer leur texte derrière lui, chuchotant en chœur comme les fantômes irréels sortis de ses rêves. Les draps blancs, qui servent à la fois d’écrans pour les images projetées durant la pièce et de décor pour les acteurs, évoquent les rideaux d’une chambre et participent à plonger le spectateur entre rêve et réalité. Malgré cette ambiance bien posée, il est difficile d’entrer dans la pièce car la mise en scène, très travaillée, apporte une quantité d’informations difficile à digérer pour le spectateur – passant outre la frustration éprouvée par celui-ci, on pourra cependant arguer que cela contribue au mimétisme dont je parlais plus haut : dans un rêve comme dans cette pièce, on ne comprend pas forcément tout. Le dédoublement des comédiens, chacun faisant face à une part du public, va dans ce sens-là – l’irréalité se retrouve dans l’écho, la variation – mais il met aussi à jour une difficulté majeure dans le jeu des comédiens : l’énonciation. Au-delà du problème posé par l’accent dans une langue non-maternelle, certains d’entre eux manquent de rigueur dans leur diction (et cela rend un texte déjà complexe difficilement intelligible), alors même que la troupe, malgré son statut non-professionnel, insiste dans sa présentation sur le fait « d’explorer l’impact de la diction ». Certains choix de mise en scène sont parfois déroutants : l’utilisation de chaussures dans un caddie par exemple ou le changement de costumes vers la fin de la pièce (les comédiens passent des vestes par-dessus leurs pyjamas) ou encore l’idée de « mimer » certains textes – deux comédiens semblent jouer au centre de l’espace scénique la scène décrite dans le texte énoncé au micro par un troisième comédien.  Les animations graphiques rythment la pièce mais ne semblent pas être directement attachées au texte ni vraiment lisibles, peut-être pourra-t-on les comparer à ces images qui nous restent d’un rêve au réveil ?

En fin de compte, la pièce essaie de jouer sur les sens autant que sur le sens, malheureusement, la quantité d’informations suggérées pour y parvenir peut être un obstacle pour le spectateur : celui qui voudra comprendre à tout prix ne se sentira pas intégré à la pièce. Un choix qui pourra paraitre délibéré à la lecture de la présentation du spectacle par le metteur en scène[3], mais qui fait de cette pièce une recherche plus académique, intellectuelle, que théâtrale. Dans Dream Duplex comme dans un rêve, plus on cherche à donner un sens aux choses, moins on en trouve, ce n’est qu’au réveil que l’on peut réaliser que c’est l’expérience qui compte, non pas son contenu – tout décevant que celui-ci ai pu sembler sur le coup.

Anaïs Rouget

Infos pratiques : http://festivalcommedia.ch/film/dream-duplex/

Photo : © Audrey Baans

Retrouvez aussi notre article de présentation de la pièce par Fredrik Blanc: http://www.reelgeneve.ch/emmet-presente-dream-duplex/

[1] On retrouve par exemple: Shakespeare, Hobbes, Wordsworth, Byron, Shelley, Lessing, Coetzee ou Jung.

[2] D’ailleurs, la question du besoin de sur titrage pour les pièces en anglais a été sujette à discussion au sein même de la Rédaction de votre journal préféré.

[3] « le spectateur-auditeur se verra plongé dans la logique métaphorique d’une autre parole: le verbe tentant de rendre compte de ce qui nous échappe lors du sommeil mais qui, parfois, évoque, éveille et trouble notre rapport au présent. »