Veuillez vous diriger calmement vers la sortie. Please move to the exit in the calm… Grelottant sous une pluie froide, nous attendions que les portes s’ouvrent à nouveau.

Après avoir eu l’insigne honneur d’avoir pu participer à l’exercice d’évacuation du Poche qui ne s’effectue qu’une fois tous les dix ans, quelle ne fût pas notre surprise d’être accueillis dans la pièce par un individu plus que suspect, visage cagoulé, vêtements flashy et portant un legging de sport. À côté de lui, se trouve une jeune… zèbre. Elle porte une culotte rose, style superman et trois ballons flottent derrière elle, deux noirs et un rose. Sans laisser le temps au public de comprendre la situation, les deux énergumènes se mettent à danser, à se trémousser sur la scène vide, exception faite du mur derrière eux. Une fois que les téléspectateurs se sont tous assis confortablement, car il s’agit bien là d’une émission, la télévision s’allume. La chaîne choisie est M6 : Recherche appartement ou maison.

La cité Diorama. La cité idéale. Pensée pour tous, elle propose une grande variété de quartiers pour que chacun y trouve son unité idéale. Des emplois sont également disponibles en grand nombre pour satisfaire n’importe quelle qualification. Devant l’audience, le représentant et la représentante filent le parfait amour. Une histoire qui pourrait arriver à n’importe quel habitant de la cité :

− Vous desserreriez votre cravate, vous accrocheriez votre veston sur une des lettres en métal que vous auriez accrochées au mur et qui épellerait le mot patère.

Gros plan sur vous qui détacheriez votre coiffure, vous souririez et au ralenti vos cheveux tomberaient délicatement sur vos épaules.

Seul bémol à leur première nuit, l’amie d’enfance de la représentante qui, malgré son absence, arrive à déranger, à imposer le spectre de sa présence au jeune couple. Les années passent, mais petit à petit, un malaise s’installe. Le représentant enlève son masque, la représentante sa perruque. La tension monte et c’est la représentante qui s’agite. Elle veut partir, se libérer de cette cité, de cet idéal. Et le climax de la pièce arrive : le retour à la réalité. La femme se lance dans un long monologue dans lequel elle narre à l’audience une histoire bien différente, l’histoire d’une femme qui essayait d’être ce qu’elle n’était pas. L’histoire d’une femme vide qui tentait de s’approprier une vie qui n’était pas la sienne. Cette histoire, c’est celle de l’amie d’enfance. Mais ce n’est pas un souci puisque la Cité Diorama propose aussi des unités adaptées pour les personnes en difficulté financière, les réfugiés et les hommes et femmes nécessitant un soutien émotionnel. Diorama est donc bel et bien équipée pour satisfaire n’importe quel type d’occupant.

Voici un bref résumé de Unité modèle. Cette pièce, écrite par Guillaume Corbeil, est une véritable parodie de la publicité ou, dans un sens plus global, de la place qu’occupe l’image au sein de la société capitaliste. Plus qu’un appartement idéal, c’est bien face à l’illusion d’une vie idéale que les consommateurs sont confrontés. La mise en scène de Manon Krüttli met d’ailleurs très bien en exergue cette notion d’irréalité.

Ayant opté pour un décor presque vide, la metteuse en scène permet à chaque spectateur de se représenter son unité modèle. Le seul élément du décor est un mur, formé de quatre cases. Bien qu’il soit en arrière-plan, il marque une séparation symbolique entre les deux protagonistes de l’histoire. En effet, les acteurs ne se touchent pas durant la pièce, comme pour souligner encore davantage la frontière entre la réalité et la fiction. Un couple qui vit une histoire d’amour passionnée sans jamais se toucher. Mais Manon Krüttli va encore plus loin dans son interprétation du texte dans le dernier retournement de la pièce. Après le ton très dur et critique du monologue de la représentante, l’image reprend le dessus et les deux représentants, tout sourire, reprennent leur présentation de la cité. Ce dernier rebondissement est mis en scène de telle sorte que la brève lueur de réalité que nous avions entraperçue chez la représentante nous semble n’avoir été qu’un mirage. En cela, elle suit la volonté qu’a l’auteur de nous montrer que le modèle capitaliste a cela d’effrayant, car il est capable de transformer n’importe quelle contre-image en image. Un exemple marquant donné par l’auteur, lors de la rencontre qui a suivi la représentation, est le suivant : nous avons critiqué Ikea pour la traite d’enfants dans ses usines et Ikea a utilisé cette critique pour se faire de la publicité en présentant une campagne de don contre le travail des enfants qui incite les gens à acheter chez eux. Il y a dans notre société un mécanisme très pervers de conversion en image.

Parlons maintenant des acteurs. Tout d’abord, il faut souligner la difficulté du rôle. D’une part, l’absence de support physique leur donne, certes une plus grande liberté d’expression, mais elle les oblige également à être particulièrement expressifs pour réussir à transmettre au public ce qui doit l’être. D’autre part, l’usage répété du conditionnel rend la fluidité des dialogues extrêmement difficile à garder. Malgré ces difficultés, les deux acteurs s’en sont franchement bien sortis. Les petits indices du malaise grandissant ont notamment été très bien joués. Il semble simplement parfois trop évident que la représentante se force à être extravagante, mais peut-être est-ce là encore une volonté de la mise en scène.

Voilà donc Unité modèle. Malgré un début très déroutant durant lequel on ne sait pas trop de quoi parle la pièce ni à quoi s’attendre, Unité modèle arrive à revenir sur des bons rails et reste une très bonne pièce avec un malaise de plus en plus présent, mais sans oublier non plus son humour qui vient alléger les moments trop oppressants.

À noter que cette pièce lance le début d’une série de quatre pièces toutes jouées au POCHE/GVE : Unité modèle, Les Morb(y)des, Nino et J’appelle mes frères. Il s’agit du Sloop3 nommé i-monsters et dont le thème principal est le questionnement de nos habitudes de vie, la manière dont nous cataloguons dans des catégories idéales.

Lam Hao Tuan

Image : © Samuel Rubio