Chaque lundi, REEL vous offre dans ses pages numériques un éditorial. Tribune d’expression, cette chronique a souvent un pied dans l’actualité la plus immédiate. Elle reflète les opinions de son auteur, que la Rédaction s’engage à publier sans forcément toujours les partager.

 

Dimanche 25 septembre, la Suisse a voté sur trois objets au niveau fédéral : le renseignement, la solidarité pour les retraites et l’écologie. De son côté, Genève réforme son système d’élection et sa politique des transports.

Lorsqu’avec l’ensemble de la Rédaction nous avons décidé que j’écrirais cet éditorial, deux d’entre nous avons pris un pari (pari est un grand mot puisque nous étions d’accord) : les résultats de ces votations iront entièrement à l’opposé de mon propre vote. Et bien sûr, ça n’a pas manqué. La Suisse – avec 42,5% de participation dont 45,67% à Genève – vote pour moins de liberté et plus de sentiment sécuritaire ainsi que pour garder la solidarité et l’écologie au niveau le plus bas. De son côté, Genève vote une proposition reprise comme anti-frontalière et moins de démocratie.

Moins de liberté

Soyons lucide, les résultats de la loi sur le renseignement ne sont guère étonnants et un refus n’aurait surement pas changé grand-chose. Tous ces États qui votent des lois de ce type le font probablement en grande partie pour que la loi rejoigne les pratiques réelles des services de renseignement intérieur. Sinon, cela voudrait dire que ces pays, ici la Suisse, auraient des années de retard dans le domaine. Après le scandale des révélations de Snowden ou les divers scandales Wikileaks, nous avons appris que d’autres pays avaient le même type de pratiques que la NSA, notamment l’Allemagne. Mais parmi ces États, combien ne se sont simplement pas fait découvrir ?

Outre la question de la réalité des pratiques, la Suisse ne fait pas exception au mouvement politique qui touche l’Occident : on a peur donc on vote avec notre peur, nos émotions en première ligne. Peur du terroriste. Peur de celui qui est différent. Peur de l’étranger. On pense que la surveillance est la solution mais elle n’augmente pas les chances d’éviter une attaque. En revanche, les lois sur le renseignement diminuent nos libertés, augmentent les injustices ainsi que les risques de dérives.


Pas de solidarité

Le refus de l’AVSplus n’a rien d’une surprise non plus. Seuls cinq cantons le défendent (Genève, Jura, Neuchâtel, Tessin et Vaud) et le reste de la Suisse démontre l’absence d’un sentiment de solidarité chez les Suisses. Un sentiment dont l’absence dans la vie politique suisse n’est pas nouvelle. Au pays du secret bancaire, la richesse et l’individualisme sont rois. Les Suisses ont décidé de protéger leurs intérêts personnels en évitant une hausse d’impôt qui serait redistribuée vers les plus défavorisés plutôt que de jouer sur la solidarité nationale. Cette mesure va dans le sens d’un refus du revenu de base inconditionnel, des cadeaux fiscaux pour les entreprises, des coupes budgétaires dans les services publics… Mais au moins, on a de belles montres !

L’écologie au placard

Et pour le dernier objet fédéral, Genève représente l’exception. Unique canton en faveur de l’initiative « Pour une économie verte » avec 51,9% de votes favorables. Ce résultat représente un nouvel échec pour l’écologie. Avec le spectre de conséquences défavorables pour l’économie nationale, on sacrifie la Terre. Pourtant la Suisse est directement touchée par le réchauffement climatique et le recul des glaciers. Il n’empêche que sa population se dit que consommer l’énergie de trois planètes Terre n’est pas si terrible et un problème très probablement exagéré – notons le sarcasme de l’auteur. Le fait est que nous n’avons aucune autre planète sur laquelle vivre pour l’instant et que l’ensemble de la biodiversité paie les conséquences des actions humaines. Un bel exemple d’égoïsme à l’échelle d’une espèce !

Quant aux peurs économiques de la population suisse, elles sont fondées. Oui, l’application de mesures diminuant considérablement notre consommation d’énergie aurait des conséquences sur l’économie qui pourraient être négatives, mais cela à la seule condition que la Suisse ne restructure pas son économie. Or, changer l’économie pour la rendre plus propre est une nécessité vers laquelle se dirigent des pays qui deviennent précurseurs dans le domaine écologique. La Suisse pourrait avoir sa place parmi eux mais préfère l’ancien monde de l’industrie de la surconsommation et de la pollution.

Moins d’expression démocratique

Avec la modification du système d’élection majoritaire, Genève élira désormais tacitement les candidats lorsque ces derniers seront autant qu’il y a de postes à pourvoir. Si cette nouveauté peut paraître pratique et économique, elle a en réalité un certain nombre d’effets pervers. Le premier d’entre eux est qu’il limite l’expression démocratique. En effet, par cette réforme, on oublie le vote blanc, on oublie le refus de voter. Genève acclame ses nouveaux élus… mais dans le silence. Car outre le fait qu’on ne peut pas dire que les candidats uniques ne sont, à nos yeux, pas compétents ou inadaptés pour les fonctions qu’ils briguent, Genève votera en silence, sans forcément le savoir.

Une telle mesure a pour conséquence un manque de transparence, une minorité choisit ainsi les nouveaux élus tandis que le reste du canton n’en saura rien. L’information pourra être publiée mais l’élection se fait désormais sans le citoyen qui devient un figurant de la démocratie. Or un figurant ne fait rien, il est dans le paysage, il ne se fait pas remarquer. Une des conséquences les plus vraisemblables est aussi le désengagement de la vie politique. Une application de ce système est visible dans notre Faculté des Lettres où les membres étudiants du Conseil Participatif sont élus de manière tacite à cause d’un manque de candidats. Je suis un de ces membres, vous m’avez élu. Si mon nom est visible en bas de cette page, combien sauraient m’interpeller dans le hall des Bastions en me demandant ce que je peux faire au sein de ce Conseil ?

Genève la Francophobe

C’est un sentiment latent chez les Genevois, cette discrimination, ce mépris du Français. Globalement, les Genevois se sentent supérieurs aux Français, leur démocratie est tellement mieux, leur système éducatif plus efficace, leurs politiciens moins corrompus. Si ces trois énoncés sont discutables (le premier est plutôt vrai, le second de moins en moins et le troisième serait signe de naïveté), les Genevois oublient ce que la France a pu leur apporter, oublient qu’elle a propagé les idéaux humanistes des Lumières et de la Révolution en Europe, qu’elle est le berceau des droits – misogynes, certes – de l’Homme, oublient que si ces faits relèvent de l’Histoire, ils continuent d’influencer les relations entre les peuples au présent. La liste serait plus longue mais à quoi bon la continuer, le Français est chauvin, hautain, élitiste, méprisant, malpoli. Et nous ? Les Genevois ne sont-ils pas les Parisiens de la Suisse ? Certains me diront que tous les Genevois ne sont pas comme ça, et ils auraient raisons, mais la francophobie genevoise – et plus largement romande – est extrêmement présente et plusieurs médias suisses ont abordé le sujet. Cette discrimination se fait de manière assumée parfois, mais aussi de manière détournée par un rejet de la France et de ce qu’elle représente à nos yeux, en oubliant qu’on n’est pas si différent. Un ami m’a un jour dit « certaines personnes ne sont pas prêtent à accepter ce qu’impliquent leurs idées » mais ces derniers temps, la xénophobie s’accepte et s’assume toujours plus…

Ce vote qui a pour but de diminuer les déductions d’impôts dues aux transports a cela d’ironique que si elles pénalisent les travailleurs frontaliers (qui peuvent être tout aussi Genevois que les habitants du canton) comme le relève la campagne du MCG, il s’en prend aussi aux habitants des communes genevoises périurbaines. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nombre d’entre elles ont rejeté la proposition aux côtés des Suisses de l’étrangers tandis que le centre genevois, dans un élan d’entre-soi, approuve. Si, pour ces derniers, le réseau TPG est suffisant, pour les autres, il n’a rien de satisfaisant. Outre le temps d’attente quand on habite loin du centre, le fait que tous les recoins du canton ne soient pas desservis, il est parfois nécessaire passer par le centre du canton pour aller simplement dans le village voisin, pouvant plus que doubler les temps de trajets. D’autre part, si le prix des abonnements TPG augmente au-dessus de 500.-, les déductions d’impôts, elles, ne devraient pas augmenter et même les habitants du centre pourraient être pénalisés.

Noé Rouget

Photo: © (KEYSTONE/Salvatore Di Nolfi)

Sources:

http://www.swissinfo.ch/fre/politique/r%C3%A9sultats-des-votations-du-25.09-2016/42441012
http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/ce-grand-fr%C3%A8re-que-l%E2%80%99-aime-d%C3%A9tester
https://www.letemps.ch/opinions/2016/07/12/francophobie-apres-leuro-internautes-se-exprimes-page-facebook-temps