Enquête – La mafia italienne et la Suisse, une relation d’omertà

septembre 21, 2011 / by / 0 Comment

À l’heure où l’économie mondiale agonise et où les révolutions éclatent à la figure de grands potentats autocrates au service d’immenses fourberies occidentale ; à l’heure où l’insécurité locale semble subir un marasme semblable à celui des réformes policières et où la Suisse neutre devient un axe partial du crime organisé ; finalement, à cette heure d’éveil international où les organisations criminelles s’insinuent dans tous les milieux sociaux et politiques, la question d’une thérapie irradiante contre les régimes mafieux devient centrale.

      Comment endiguer ces institutions métastasiques ? Notre Helvétie est-elle victime ou complice de ce fléau mafieux ? La commission parlementaire antimafia italienne établit des insurrections suicide contre ces grossistes de pharmacopées peu orthodoxes ; mais a-t-on déjà pensé à la prévention en aval du réseau mafieux ? Entre trafic d’armes, trafic de drogues, traite d’êtres humains, blanchiment d’argent – que les mafiosi appellent le « recyclage des denrées communes » – et infiltration, à quel point notre Suisse est-elle embourbée en gardant des airs d’éternelle épargnée ? Une mise au point s’impose afin d’époumoner un premier souffle sur une vérité volontairement laissée sous un amas poussiéreux de faux-semblants.

Portrait esquissé de la mafia italienne

       La mafia est définie selon Nicolas Giannakopoulos, fondateur et président de l’Observatoire du Crime Organisé à Genève, comme « un ensemble d’acteurs connectés entre eux de manière stable et structurée agissant de manière autonome dans le but de s’assurer un enrichissement maximal ». Il ajoute que cette organisation se fait « principalement par l’exploitation systématique et coordonnée d’opportunités criminalisée par le droit ou toutes autres formes de régulations (traditions, coutumes, etc.)». En Italie règne cinq grandes organisations criminelles aux influences internationales : Cosa Nostra (Sicile), Stidda (Sicile), Camorra (Campanie : Naples), `Ndrangheta (Calabre), Sacra Corona Unita (Pouilles). La mafia peut être décrite selon l’interrelation de trois aspects lui permettant d’asseoir un monopole occulte et insaisissable sur l’ensemble de notre continent : une méthode très coercitive de dissuasion, une intimidation par un serment d’appartenance à l’organisation inspiré de la vassalité médiévale et, finalement, l’omertà, une loi du silence qui assure à l’organisation criminelle une impunité illimitée. La Cosa Nostra, la Camorra ainsi que la `Ndrangheta représentent de loin les mafias les plus hégémoniques du territoire italien (voire du monde) ; elles sont, de ce fait, des modèles d’associations illégitimes paradigmatiques ainsi que des acteurs géopolitiques de premier plan. Afin d’éclaircir ce dernier point, une immersion historique au sein de la diaspora mafieuse permettra une circonscription de la problématique.

Bref historique de l’expansion de la mafia italienne vers le Nord

      Extradé des États-Unis d’Amérique vers l’Italie dans les années 40, le mafioso camorriste Salvatore Lucania, dit « Lucky Luciano », prend le monopole de la péninsule de manière endémique en y répartissant trois parrains dans trois villes stratégiques : Naples, Milan et Rome. Ainsi, le précurseur du réseau moderne de la drogue, Lucky Luciano, tente d’établir un plan de marché intra-européen avec l’aide financière des services secrets américains qui voient leur investissement en la mafia comme un moyen de faciliter le débarquement allié en Sicile. L’ère Luciano s’achève dans les années 60 et une collaboration prometteuse se profile avec les Corses et les Marseillais. Une alliance inéluctable est tissée. Une solide confiance entre l’expérience française des réseaux méditerranéens et la diplomatie mafieuse envers les forces exécutives en place permet l’expansion du fléau mafieux.

      En 1980, Toto Riina se hisse au rang du padrino dei padrini (i.e. le parrain des parrains). À partir de cette année et malgré le nombre croissant de repentis, « la péninsule [italienne] apparaît comme la plaque tournante la plus importante du trafic international de stupéfiants » selon Giuseppe Muti, président de l’Observatoire milanais sur la criminalité organisée dans le Nord. Un canal de la drogue est formé, traversant les villes du Nord pour arriver…en Suisse. Notre concupiscente et intransigeante Hélvétie usera d’une démocratie élargie en écartant sa vertu afin d’y laisser pénétrer volontiers les perditions mafieuses. Pour les organisations criminelles italiennes, la Suisse devient, selon G. Muti, « un véritable pivot du trafic de stupéfiants » et une buanderie de l’argent mafieux grâce à la beauté de ses paradis fiscaux, et ce, depuis 1970. Dans un article du Nouveau Quotidien paru le 25 juillet 1992, lors d’une interview d’Anna Lietti et Pascal Auchlin, le Professeur Umberto Santino, Président du Centro Siciliano di Documentazione « Giuseppe Impastato » fustige déjà : «  Ce n’est pas une conspiration : si elle [la mafia] s’installe chez vous, c’est que l’on consent à sa présence ». Touchant à une caste sociale désireuse d’intérêts financiers, les collaborateurs de la Cosa Nostra et de la `Ndrangheta s’étoffent. Personnalités internationales, politiciens européens, services secrets des deux blocs et d’autres organisations secrètes comme la Franc-maçonnerie (particulièrement la loge P2) rejoignent la squadra mafiosa.

Où agit-elle et quelles sont ses activités ?

      La mafia devient une entreprise de la mondialisation 50 années avant la chute du mur de Berlin, comme le souligne G.Muti, devenant ainsi un pouvoir économique à elle-seule. L’embryon primitif qu’est la mafia a crû en désobéissant aux lois naturelles ; son accroissement a permis l’innovation du mal et le malheur du développement socio-économique mondial.

      La Confédération verra son économie s’accroître de 20 à 30 milliards de francs suisses depuis 1970 environ. Le mécène de cette transaction juteuse ? La`Ndrangheta. Le Tessin, le Valais, Genève ainsi que le canton de Vaud sont les hôtes de ce virus persuasif. Agissant sans violence, cette dernière famille est souvent sous-estimée voire oubliée, contrairement à sa collègue tortionnaire, la Cosa Nostra, comme le souligne Stéphanie Oesch, chercheuse zurichoise en politologie. La somme colossale de 30 milliards est blanchie puis investie à travers les entreprises multinationales, la gastronomie, la construction et l’immobilier. De fait, la promiscuité de nos amis transalpins et la langue ont permis une première percée dans le Tessin pour déboucher sur les finances agraires valaisannes. Les stratagèmes subtils de la mafia italienne incarnent un génie de la perversion se dévoyant au sein des erreurs de la nature humaine, dans le but ultime d’un profit sanguinaire. Contrairement aux dires ingénus du porte-parole de la police genevoise, Jean-Philippe Brandt, nous assurant, lors d’une interview téléphonique, que Genève n’est pas un pivot repu de drogues, le marché suisse devient une cave de cocaïne importée directement de l’Amérique du Sud et un dépôt du trafic d’armes à l’échelle internationale comme le souligne le procureur genevois Alexandre Graber en affirmant que Genève est un véritable « supermarché de l’héroïne ».

La prévention

      L’échec, à Genève, du remplacement des peines privatives de courtes durées par un système de « jours-amendes » ajoute une faille au code pénal au lieu de colmater un problème névralgique : l’insécurité. La législation fédérale, malgré sa solide complexité et intégralité, n’est pas totalement immunisée contre le blanchiment d’argent. Seuls les banquiers et les caisses d’épargnes y sont soumis selon l’article 2 de la loi concernant la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme dans le secteur financier. Selon Stéphanie Oesch, le marché de l’art, les avocats et autres professions libérales devraient s’y soumettre dans le but d’une prévention financière multisectorielle. Nicolas Giannakopoulos avoue cependant qu’ « il y a des nouveautés législatives, telles les normes anti-corruption, ou le projet de loi sur les écoutes préventives.» en ajoutant : « […] reste à appliquer les normes légales ».  En effet, la législation a été revue et la répression des actes liés aux organisations criminelles passent par l’établissement des ces lois. On peut déplorer l’absence de prévention en amont qui viserait principalement les consommateurs ainsi que les migrations selon la convention de Schengen car, comme le souligne Michael Perler, chef de la police judiciaire fédérale, « la ‘Ndrangheta utilise en fait surtout la Suisse comme zone de repli pour des membres recherchés par la justice ». Filtrer les migrations mafieuses, sans toucher au point controversé de l’immigration étrangère, est un obstacle supplémentaire à la prévention et un exercice périlleux au niveau législatif ; l’amalgame est à éviter en tous points. Dans le domaine de l’immobilier, Stéphanie Oesch avance une proposition de resserrement des conditions d’accès à la propriété immobilière et aux conseils d’administration.

      Malgré vents et tempêtes judiciaires, les organisations criminelles s’accrochent à leurs impunités et lancent la canne de la connivence tacite au fin fond des mers de la consommation effrénée. Au bout de leur hameçon, concussion et sournoiserie ; au bout de leur hameçon addiction et vies meurtries. Jusqu’à présent, aucune initiative préventive à l’égard des consommateurs de drogues n’a été concrètement mise sur pied malgré les efforts vains et dégressifs du Parlement européen à travers leur programme d’action « Prévenir la consommation et informer le public. » Des préventions à travers une sensibilisation de la population permettraient d’endiguer le phénomène banalisé de la consommation de drogues et d’agir, par là même, en aval de la mafia tentaculaire et non uniquement en amont ; cela entraînerait une dépréciation des stupéfiants ainsi qu’une diabolisation des sphères responsables de la logistique des ventes.

La fin des parias mafieux ?

      À l’heure actuelle, une défection totale de la lutte contre le trafic de drogue, le trafic d’armes, la traite d’êtres humains, le blanchiment d’argent (…) signifierait pour les hautes instances de notre pays honnête la fin d’une économie luxuriante. Car, contrairement aux croyances communes, le secret bancaire n’est pas le seul paradis financier que notre pays comporte. Les infiltrations de la mafia dans les différents secteurs politiques, dont le chef de la Police fédéral dit ne pas avoir assez de preuves tangibles, éduquent sournoisement et sciemment au langage de la corruption. Une corruption qui touche une Suisse gourmande d’intérêts mais aveugle face à sa morbidité dont l’addiction fait les frais. L’omertà suisse est un jeu psychologique agissant sur le psychisme politique et gouvernemental avec des effets de détérioration sur une économie au teint faussement halé. On peut, en définitive, se poser la question : la Suisse est-elle sous psychotropes ? Lever l’omertà suisse, fomentée par des propositions menaçantes mais alléchantes financièrement, demande une reconnaissance inhérente aux limites du marché libre ainsi que du libre échange. Ne plus comprendre le langage persuasif de la violence mafieuse et de sa rhétorique coercitive, serait-ce une solution ? L’Alliance entre la mafia et la Suisse est pour le meilleur et pour le pire ; alors que certains profitent du meilleur, d’autres périssent du pire.

Romain Iantorno

Sources :

Bibliographie :

  • SAVIANO Roberto, La Beauté et l’Enfer, Robert Laffont, Paris, 2010, 321 pages.

Articles de presse :

  • FOCAS Catherine, « La directive de Zappelli qui épargne les dealers », in Tribune de Genève, 2 septembre 2011, Genève, page 23.
  • MAURISSE Marie, « La Suisse n’est plus un havre de paix », in Le Figaro, 1 septembre 2011, Paris.
  • MAYENCOURT Judith, « La Suisse, terre d’accueil des mafias étrangères », in Tribune de Genève, 24 juin 2011, Genève, page 3.
  • DE GRAFFENRIED Valérie, « Critiques italiennes sur la ‘Ndrangheta en Suisse », in Le Temps, 10 mars 2011, Genève.
  • DE GRAFFENRIED Valérie, « Freiner l’extension de la ‘Ndrangheta en Suisse », in Le Temps, 19 octobre 2010, Genève.
  • GUMY Serge, « La mafia calabraise blanchit les milliards du crime en Suisse », in Tribune de Genève, 21 janvier 2010, Genève.
  • LIETTI Anna et AUCHLIN Pascal, « La mafia européenne existe déjà », in Le Nouveau Quotidien, 25 juillet 1992, Lausanne, page 7.

Documents électroniques :

Webographie :

Entretien :

  • Entretien téléphonique avec Jean-Philippe Brandt, porte-parole de la police genevoise.

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