Rien ne se perd, rien ne se crée. Tout se transforme.

– Maxime à méditer dans une bibliothèque.

 

 

            Et nous sommes là, immobiles, en silence, dans la lumière dorée du presque soir, du presque nuit. Les marronniers se balancent derrière les fenêtres à la peinture écaillée, aux gonds qui grincent. Les marronniers se balancent dans le parc, comme ils l’ont toujours fait et le feront toujours.

Mais nous, nous sommes là, à l’intérieur. Nous retenons notre souffle. – Immobiles, en silence.

Il n’y a rien, presque rien dans la lumière dorée : le frémissement d’une poussière, une page qui se tourne, un soupir, une toux. On joue Mozart dans des écouteurs – le Kyrie du Requiem. On joue Mozart, on tape sur un clavier, mais personne ne dit rien, personne ne nous regarde. Tout est immobile, silencieux autour de nous. Même la poussière se tait ; elle a le goût triste des adieux.

Nous sommes là, dans la lumière dorée. Nous nous rappelons. – Chaque instant passé ici, à l’intérieur.

Il y a ce sol gris moucheté, que les anciens se souviennent différent. Il y a les murs blancs aux marques plus sombres, là où on s’est cogné, où on a griffonné. Il y a les grandes tables, les sous-mains, les affiches sur les étagères. Il y a la moquette où tant de pieds ont traîné, tellement de pieds que nous n’avons jamais bien su si la couleur d’origine était ce brun étrange, entre la fibre synthétique et la boue du parc, ou une autre depuis longtemps effacée. Il y a les fenêtres qui ne s’ouvrent qu’en grinçant, mais qu’on aime bien quand même – parce qu’au printemps, ce sont les premiers oiseaux ; en été, la fraîcheur moite du parc ; en automne, le tourbillon des feuilles. Et l’hiver… l’hiver, elles sont fermées, mais on voit quand même la neige et on s’étonne, on s’est toujours étonné de voir cette neige si blanche, à deux pas de nous – cette neige comme une page qui attend d’être écrite.

Et puis aussi… les recoins, entre les étagères blanches, ces étagères qu’au début, nous trouvions froides, sans âme et métalliques comme une prison. Dans les recoins, il y a des objets oubliés, stylos ou papiers froissés qui restent là un temps puis finissent par être jetés – et nous, nous les voyons disparaître depuis nos étagères, ces étagères que nous avons appris à aimer, parce que finalement, on se fait à tout et nous y sommes bien. Il y a donc les étagères blanches où nous voyageons entre les siècles, où se disent des échos de poèmes, des souvenirs de diatribes, des tirades de romans, des pirouettes de philosophes et des stances de troubadours. Il y a les étagères, les chaises, les radiateurs – qui ne fonctionnent pas ou qui fonctionnent trop, selon les années, le budget, la chance et les caprices de la chaudière. Et puis, il y a aussi les minuscules tiroirs, ce classement lilliputien adossé à un mur, que nous aimons regarder parce qu’il nous rappelle les jours anciens où on faisait des fiches, où on naviguait sans boussole numérique entre les cotes et les titres.

Cette ordonnance de fourmi viendra-t-elle avec nous ? Nous ne savons pas ; même les anciens ne savent pas. – Alors nous restons là, immobiles, en silence.

Si le trait est noirci, c’est que nous avons peur – l’inconnu fait toujours peur. Et partir d’ici, pour nous tous, c’est l’inconnu, l’exode. Nous savons que demain, après-demain ou dans une semaine, on nous enlèvera des étagères métalliques. On nous mettra dans des cartons bien fermés, en ordre thématique ou bien alphabétique, par section, par auteur, ou… On nous mettra dans des cartons sans rien nous dire, sans rien nous expliquer et là dans le noir, nous ressentirons la peur de l’inconnu, et le frisson qui va avec, celui qui annonce une aventure, de celles qu’on ne vit pas plusieurs fois, de celles que nous avons trop rarement vécues. On nous mettra dans des cartons et nous attendrons, un jour, dix jours ou deux semaines. Nous attendrons dans le noir, immobiles, en silence. – Et puis, on nous sortira. Nous serons tous ensemble ou on nous séparera : nous avons peur, nous ne savons pas. On nous sortira. Mais ce ne sera plus pareil, ce ne sera plus comme avant. Il y aura toujours eux, les gens, ceux qui vont et qui viennent, qui tirent les chaises, ouvrent les fenêtres grinçantes, nous attrapent, nous emportent, nous ramènent ou nous égarent.

Mais ce ne serait plus comme avant. D’autres tables, d’autres murs… ce ne seront plus les fenêtres qui surplombent le parc, et nous nous demanderons, anxieux, s’il y aura toujours les oiseaux au printemps, la moiteur de l’été, les feuilles dans le vent – et la page vierge de la neige. Ce ne sera plus comme avant. Alors nous resterons là, nous apprendrons à rester là, à aimer un nouveau lieu, une nouvelle lumière, une nouvelle poussière.

            Nous resterons là, immobiles, en silence, comme toujours ; mais ce ne sera plus comme avant. – Avant, dans la lumière dorée du presque soir, du presque nuit, sur les étagères blanches de la Salle Thibaudet.

Magali Bossi