Eric Tistounet : entre extrêmes sociétaux et questions existentielles

mai 16, 2017 / by / 0 Comment

C’est dans son bureau du Palais Wilson, avec une magnifique vue sur le lac, qu’Eric Tistounet nous a reçus la semaine dernière, suite à la parution de la critique de son dernier roman, Et si demain…

R.E.E.L. : Eric Tistounet, merci de nous recevoir. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Eric Tistounet : Né en 1961, je suis d’origine alsacienne et occitane. Je suis entré à l’ONU en 1987. Cela fait donc trente ans que j’y travaille, principalement dans le domaine des droits de l’homme.

R.E.E.L. : En plus de votre activité professionnelle, vous êtes également auteur. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

 E.T. : J’ai commencé à l’âge de 20 ans. Quand j’ai commencé ma vie professionnelle, j’ai découvert un monde stressant. Étant un insomniaque maladif, j’ai décidé de transformer ce côté négatif en positif. J’ai donc pris l’habitude d’écrire environ deux heures par nuit sur l’ordinateur. Quitte à ne pas dormir, autant faire quelque chose d’utile ! Depuis la fin des années 90, j’écris environ un texte par an. Au début, le but n’était pas de publier. Mais, après la perte de quelques manuscrits, j’ai souhaité trouver un relais pour conserver ce que j’écrivais. J’ai donc recherché des éditeurs, ce qui m’a en plus permis d’échanger avec mes lecteurs. J’en suis aujourd’hui à une trentaine d’écrits.

R.E.E.L. : Vous êtes donc un auteur plutôt prolifique ! Quels sont vos sujets de prédilection ?

E.T. : J’ai deux préférences. Certains de mes romans parlent de questions existentielles, voire intimes, avec des personnages qui perdent le fil d’eux-mêmes. Par exemple, quand j’ai écrit Amnésie, j’y racontais l’histoire d’un homme qui a perdu la mémoire. Il la récupère petit à petit grâce aux témoignages des autres, mais n’aime pas ce qu’il est. Ce type de sujets m’a été inspiré par un film méconnu de Wajda, La ligne de l’ombre, dans lequel il traite des moments où l’humain passe du soleil à l’ombre, en se promenant par exemple, sans s’en rendre compte. Il interprète ceci, symboliquement, comme les moments où l’on fait des choix fondamentaux, irréversibles, sans s’en rendre compte. Il ne s’agit donc pas des grands choix de vie, comme un déménagement ou la signature d’un contrat, mais plutôt de petits moments qui, bien que fortuits ou anodins en apparence changent notre vie de manière fondamentale, à un moment où on ne le sait pas. Je m’intéresse donc à ces moments, ces croisements indéfinis qu’on ne comprend pas, même après qu’ils se soient produits mais dont on subit les conséquences une vie durant.

R.E.E.L. : L’autre sujet est plutôt ce qu’on retrouve dans votre roman Et si demain… j’imagine ?

E.T. : Exactement ! J’explore des sujets de société en poussant des situations extrêmes jusqu’à la rupture. Je tente de les observer pendant qu’elles arrivent et après, comme dans Et si demain… où l’on assiste d’abord à la description de la vie d’un homme qui ne réfléchit plus, où tout est automatisé, où des machines pensent pour lui et lui disent tout ce qu’il doit faire. Jusqu’au jour où tout s’arrête, que le gouvernement change totalement de fonctionnement, que les hommes sortent de chez eux, et font face à un monde qu’ils ne comprennent pas. La plupart ne font rien pour se rebeller, incapables de prendre quelque décision…

16.05 - 9h - Eric Tistounet.jpg

R.E.E.L. : Parlons justement un peu plus de ce roman. Il est sous-titré « message de Jean Ziegler », pourquoi ?

E.T. : Il s’agit d’une volonté de l’éditrice. Dans la lettre qui précède le roman, il donne son avis et je lui en suis très reconnaissant. Les éditions Eclectica avaient organisé une discussion au Salon du Livre, en 2016. Nos deux avis s’opposent. Il est plus optimiste que moi (rires). Selon lui, lorsqu’on atteindra un point de rupture, les hommes vont se remettre en question et organiser une révolte collective. Au contraire, je pense qu’avec la fragmentation de la société et l’individualisation, il y aura une impossibilité à se rebeller, comme je le décris dans mon roman.

R.E.E.L. : Quel est votre objectif lorsque vous abordez des thématiques comme celles-ci, aussi pessimistes soient-elles ?

E.T. : Quand j’écris, je cherche à me projeter une ou deux générations plus loin. Ce qui me fait peur, c’est que certaines choses dont je parle deviennent déjà vraies beaucoup plus rapidement que je ne l’envisageais, à un niveau moindre peut-être, mais on tend vers cette automatisation et cette perte de la réflexion, de l’esprit critique, qui sont l’essence de l’humain. Lorsque j’écris, j’ai toujours l’espoir de me tromper. Mais il faut reconnaître que la technologie est extrêmement rapide, tout va trop vite pour permettre une remise en question ou une prise de conscience réelle. Aujourd’hui, il y a un téléphone par humain sur la planète, alors que tout le monde n’a pas accès à l’eau potable. C’est le seul lien entre tous les Hommes. Paradoxalement, alors que le monde tend à être hyperconnecté, on perd la communication. La technologie remplace petit à petit les fonctions humaines, alors qu’on croyait que cela ne serait jamais le cas. La liberté se perd !

R.E.E.L. : C’est donc cela que vous abordez dans Et si demain… Cette perte de liberté et d’esprit critique. Pourtant, votre roman n’offre pas de dénouement. Pourquoi ce choix ?

E.T. : Je n’aime pas « finir » mes histoires. Ainsi, tout n’est pas résolu. Le lecteur doit pouvoir s’identifier aux deux personnages principaux, un homme et une femme, à l’histoire que je raconte. Il s’imagine ainsi la fin, sans savoir si elle est vraie. Je provoque comme une sorte de frustration. Un peu comme Kafka – je ne me prétends pas son égal, attention (rires)! – je sème des indices, sans donner de solution. Dans Et si demain… le narrateur constate, se lamente, mais ne comprend pas. Il n’y a aucune réflexion de sa part, il est uniquement dans le constat. Son analyse est certes très poussée, mais il n’y a aucune réaction. Il est dans une sorte de fatalité, qu’il accepte, comme tout le monde. Il n’y a aucun esprit de rébellion collective. On le comprend grâce à la division du roman en deux parties. Dans la première, tout est automatisé, les individus sont donc formatés pour ne plus réfléchir par eux-mêmes. Alors, quand dans la deuxième partie une situation extrême se présente, ils ne savent plus quoi faire. C’est là la conclusion pessimiste de ce que j’écris : on tend vers une disparition du libre arbitre, faute de recul et d’analyse. Dans la réalité comme dans le roman, cela se crée à cause de la trop grande quantité d’informations. On n’a plus le temps d’emmagasiner et d’avoir du recul sur ce qu’on apprend. De plus, on ne sait rien de véritablement concret sur le cours des choses… Heureusement, il y a une femme, celle que le narrateur accompagne, d’une volonté farouche et d’un grand sang-froid, qui est porteuse d’espoir. Mais je n’en dirai pas plus pour ne pas trop dévoiler l’intrigue.

R.E.E.L. : J’imagine que vous n’avez pas encore exploré toutes les possibilités de ces situations extrêmes. Avez-vous d’autres projets ?

E.T. : J’ai deux nouvelles publications prévues. La première est un roman intitulé Requiem pour des temps incertains, qui devrait paraître aux éditions Pierre Philippe en mars 2018. J’y explore le monde de la guerre, en prenant l’exemple de ce qui se passe en Syrie, sans la mentionner. Ce que je veux aborder, c’est le traitement des images fragmentées, pour montrer que les gens ne font plus rien. Avec les images, on est tout de suite dans l’émotionnel. Par exemple, on s’indigne devant l’image d’une petite fille violée par Daesh. Cinq minutes après, on nous montre d’autres images, celles d’un groupe de réfugiés, en donnant une image négative d’eux, décrits comme des profiteurs, certains même comme des terroristes. Pourtant, parmi eux, il y a certainement des petites filles pour lesquelles on s’était ému cinq minutes auparavant. C’est cette contradiction fondamentale que je veux montrer dans ce roman. Mon autre projet s’intitule Après-demain. Il est dans le droit fil de Et si demain… et se déroule dans un monde où la société occidentale s’est écroulée. La domination est désormais eurasienne. Des journalistes sont alors envoyés en Europe pour y voir la dégénérescence de la société occidentale et analyser ce mode de pensée étranger, tout en le rejetant. La population asiatique peut suivre virtuellement les aventures de ces journalistes. Pourtant, tout est automatiquement censuré en ligne, les informations sont modifiées pour ne pas trop en montrer ou pour démentir certains éléments évoqués. Mais cela, c’est de la musique d’avenir, il n’y a pas encore de date prévue…

R.E.E.L. : Eric Tistounet, merci de nous avoir consacré cette interview et un peu de votre temps. Nous vous souhaitons bon courage pour la suite, en espérant que vous vous trompez dans vos romans !

Propos recueillis par Fabien Imhof

Photos : © Magali Bossi (banner) et © Eric Tistounet (portrait)


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