Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Fabien Imhof, partez dans le futur et découvrez Et si demain…, un terrible roman d’anticipation signé Eric Tistounet.

« Nous avons perdu le mode d’emploi de la vie, et cela, c’est bien pire que la peur, c’est au-delà de l’effroi, de la frayeur, ou de la panique, c’est un sentiment unique et nouveau que nous ne comprenons pas mais qui nous pousse au bout de l’incertitude, de la peine, de la souffrance et de la mort. Nous sommes paralysés par cet horrible sentiment qui n’a pas même de nom, Nous sommes ni mort ni vivant. Nous sommes dans un état différent. Tout est à refaire. Nous devons tout apprendre. Dans un contexte de grande frayeur, l’estomac noué, le thorax broyé, les nerfs tendus à l’extrême, les muscles figés, le corps transi, il ne reste rien de ce que nous étions si ce ne sont des formes dans vie des ombres sans peur. »

Et si demain… est un roman d’anticipation paru l’année dernière aux éditions Eclectica. Avec un petit côté 1984 et sous-titré « message de Jean Ziegler », il raconte les peurs, les dérives de la société, les appréhensions, tout ce qui pourrait arriver ou est déjà en train d’arriver. Lancé sur un chemin sans retour, l’humanité court droit à sa perte. Elle perd petit à petit tout ce qui fait son essence. Divers domaines sont explorés dans un futur pessimiste, alarmiste, presque apocalyptique, vers lequel nous serions en train de nous diriger. Le narrateur et ses compagnons n’y comprennent rien. Ils tentent tant bien que mal de s’en sortir, de survivre, d’appréhender le nouveau fonctionnement de cette société en mutation, constatant leur impuissance, tout en étant incapable d’agir et de réfléchir…

« En fait, nous ne comprenions rien, mais ceci était la conséquence de notre abandon de notre autonomie d’humain. Nous étions, je le comprends bien maintenant, des pions ou des choses, des objets ou mécanismes, mais pas des humains. Le pire étant que nous avions abandonné tout ce qui fait d’un humain une personne, volontairement, en le sachant et le voulant. » – p. 55.

Dans un monde où tout est automatisé, l’humain ne réfléchit plus par lui-même. Alors, quand le système s’écroule, que tout s’arrête à 3h33 exactement, plus personne ne sait vraiment quoi faire…

Et si demain… raconte cet après. Il y a d’abord ce monde vers lequel nous arrivons petit à petit, où tout est mécanise, robotisé, même ce que nous mangeons. Un exemple particulièrement frappant est celui du restaurant : calculant les données physionomiques de chacun à l’aide de diverses puces implantées dans le corps, un logiciel permet de servir le plat le plus adapté au client, qu’il l’aime ou non ! Le libre arbitre n’existe plus… jusqu’au jour où ce système s’écroule. Une lueur d’espoir ? Pas vraiment… Tout est allé trop loin, on ne peut pas revenir en arrière.

Et si demain… c’est un roman plutôt violent, qui fait peur et qui fait réfléchir. On est au courant de certaines dérives de la société, des effets de l’ultra-consommation sur l’environnement – pourra-t-on encore sauver la planète ? – du pouvoir des médias qui sont loin d’être libres, des politiciens totalement corrompus et à la botte des grandes industries, de l’hyperconnexion nocive à bien des niveaux… Eric Tistounet, dans son roman, parle de ces thématiques, les explorant, exagérant, allant jusqu’au bout de ce qu’elles peuvent donner, dans une réalité qui n’est pas belle à voir. Le pire dans tout cela ? Certaines des choses qu’il écrit en pensant qu’elles se produiraient dans une dizaine, une trentaine d’années, voire pas du tout, sont déjà en train d’arriver. Cela peut nous désoler, mais surtout c’est effrayant.

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Un chapitre m’a particulièrement marqué, sur le pouvoir des médias, la peur qu’ils sont capables de transmettre au public qui, sans esprit critique, gobe tout ce qui est dit et vit dans un incessant climat de terreur. Ce chapitre, c’est le 31ème du roman. Il raconte comment on s’est attendu à une révolution, à un changement, qu’on l’a accepté, qu’on l’accueilli, sans chercher à le comprendre, à l’analyser, sans en être vraiment capable au fond. Il raconte la rancœur du peuple contre les élus, alors qu’on aurait pu tout anticiper. Le contexte actuel, après les élections de Trump et de Macron, y donne une certaine profondeur.

« Mais, après tout, pourquoi tant de rancœur contre ces élus et dominants ? Nous avons laissé faire sans chercher à comprendre, sans nous opposer. On aurait pu. On aurait dû. Mais on n’a pas fait. On aurait dû résoudre la petite addition 2+2 = 0 et déterminer qu’il y avait des petits soucis à cet égard : Combien d’attentats effectivement dénombrés ? Combien d’armes massives, destructrices, atomiques, plutoniques, annihilées ? Combien de massacres évités ? Combien de catastrophes enregistrées en surnombre avec celles des siècles passés ? Nous avions toute l’information à disposition mais nous étions submergés par ce que l’on nous transmettait, nous étions inondés de fiel et n’avons su nous en défaire et finalement avons perdu notre libre arbitre comme cela, par une simple signature en bas de contrats ni lus ni compris, nous avons accepté l’impensable, d’êtres humains nous sommes redescendus au statut de vivant, c’est tout. »

Ce paragraphe résume bien le propos du roman : sans langue de bois, sans faire de détours, Eric Tistounet met l’humain face à une situation qui pourrait arriver, qui est déjà en train d’arriver. Un discours qu’on peut qualifier d’alarmiste, mais qui semble pourtant profondément réaliste. Une exagération qu’on pourrait croire le fruit de la science-fiction. Mais il faut se rendre à l’évidence : nombre des menaces évoquées sont en train d’arriver. Et si demain… c’est un roman violent, effrayant. C’est un message certes pessimiste, mais qui illustre ce vers quoi nous sommes en train de nous diriger, vers un monde que nous devons refuser, contre lequel nous devons lutter. Pour cela, une seule arme : nous-mêmes. Notre humanité, notre esprit critique, notre réflexion. C’est ce que nous devons utiliser face à tout ce qui arrive, face au surplus d’information qui nous submerge chaque jour. Nous devons, chacun, prendre des décisions qui changeront le monde. Ma conclusion peut paraître utopique, mais c’est le message que je retiens de Et si demain… : malgré un propos profondément pessimiste, l’espoir en l’humain qui est encore capable de tout changer, ou du moins de sauver ce qui peut l’être, pour que tout ce qu’écrit Eric Tistounet n’arrive pas.

Posons-nous une seule et unique question, afin de savoir ce que nous devons faire : Et si demain tout était vrai ?

Fabien Imhof

Référence : Eric Tistounet, Et si demain…Message de Jean-Ziegler, Genève, Éditions Eclectica, 2016.

Photo : © Magali Bossi (banner), © Fabien Imhof (couverture)

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