Un petit village perdu dans l’État de Puebla, à environ deux heures de route de Mexico. Deux familles. Deux femmes : Ángeles et Cheba, les deux enceintes du même homme. Tandis que son mari est à l’étranger, Cheba donne naissance à Tadeo, un petit garçon. Ángeles, elle, est victime des caprices de Silvestre, le compagnon de sa mère. Les deux femmes sont obligées de faire face à la maternité dans des conditions difficiles. Peu entourées, elles risquent d’être rejetées par la société dans laquelle elles vivent, encore fortement emprunte de traditions. La situation se complique et les destins des deux femmes vont se croiser lorsque Cheba apprend le retour imminent de son mari. Elle est alors obligée de faire un choix afin de préserver son foyer. Cette décision, irréversible, va lui déchirer le cœur.

La Tirisia est le dernier film du cinéaste mexicain Jorge Pérez Solano. Paru en 2014, il a été sélectionné en compétition du Festival de Guadalajara (Mexique) en première mondiale, puis en première internationale au Festival de Karlovy Vary (République tchèque), il a finalement été primé de l’Alexandre d’Or au Festival de Thessalonique (2014).

Après son film Espiral (2010) qui traite de l’émigration mexicaine aux Etats-Unis, Jorge Pérez Solano revient au cinéma avec La Tirisia. Comme une sorte de témoignage, le cinéaste dénonce ici une réalité trop souvent occultée au Mexique. Si la vie est difficile pour tous dans cette région reculée et aride de la Mixteca[1], le poids de la communauté qui pèse sur les femmes est lourd. Cette atmosphère pesante est accentuée par un décor à la fois beau et austère : le ciel, la montagne, couverte de cactus, quelques maisons, une église. Les mots sont rares, calculés et précieux. Le silence est la norme. Ce silence dans lequel est plongé ce village isolé fait écho à celui qui entoure le viol dont est victime Ángeles. On souffre, mais sans bruit. On garde pour soi. Il faut être fort ; il n’y a pas de place pour les faibles. Dans un environnement hostile, la seule préoccupation est la survie. Le village est plongé dans l’apathie. Il n’y a pas de place pour la réflexion, pour la manifestation des émotions. Les jours passent et se ressemblent. Le temps est comme figé. L’ennui est la routine.

En intitulant son film La Tirisia, qui désigne la tristesse éternelle, une véritable maladie de l’âme, Solano dévoile une réalité encore difficile à accepter. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le film n’est pas sorti dans les salles au Mexique. Dans cette œuvre intimiste qui met en scène les relations quotidiennes des hommes et des femmes, nous découvrons un monde encore très inégalitaire dans lequel les femmes se soumettent aux volontés des hommes.

Ce sont ces derniers qui tiennent le devant de la scène sociale, qui font les discours. Les femmes n’ont pas de place propre dans cet univers-là. Ce sont les hommes qui vivent, elles ne sont que des accessoires : le bonheur et même l’humanité leur est refusé. Cheba et Ángeles, chacune à leur manière, cherchent à fuir ce cadre, à affirmer leurs droits, en étant reconnues comme des êtres humains à part entière, et non pas seulement comme les servantes des hommes, que ce soit en tant qu’épouse ou en tant que source de revenus.

Comme le rappelle Canelita, l’ami homosexuel de Cheba, se conformer est un choix, le bonheur aussi. Ce film peut être considéré comme une métaphore de l’instinct de survie dans une vie mécanisée. Le village et son paysage stérile sont telle une prison dont la fuite semble impossible. En cédant à la Tirisia, Cheba refuse de se soumettre au carcan social. Refusant de faire semblant, elle se laisse aller à la mélancolie. Inconsciemment, elle revendique le droit aux émotions, à l’abattement ; autant de réactions considérées par la communauté comme des faiblesses. Mais, en réalité, par ses larmes, Cheba brise le masque social et devient humaine.

Deux vies, un même dilemme, et enfin, deux choix. Dès lors les routes de Cheba et de Ángeles se séparent de manière irréversible.

Camille de Félice

[1] Zone culturelle, économique et politique du sud du Mexique.