Sans oublier les bombardements et le quotidien de 1942 qui part en fumée, la troupe du Théâtre Montmartre danse la java, récite les répliques d’une pièce à venir, divertissent et se divertissent mais tous veillent sur l’heure du Dernier Métro. Le film de Truffaut est revisité par Dorian Rossel, du 7 au 9 mars 2018 au Théâtre Forum Meyrin.

Paris a beau être occupée, la foule empoigne sa misère et s’empresse dans les salles de cinéma et de théâtre. On veut de la distraction, de la gaité, des intrigues, on veut vibrer et ne pas se laisser submerger par cette brume de frayeur, recouvrant le Nord de la France jusqu’à la ligne de démarcation. La troupe de Lucas Steiner, au théâtre Montmartre, porte justement sur scène une nouvelle création norvégienne, La Disparue, un drame nouant amour et exclusion pour le bonheur et la cohésion des spectateurs, dont la vie vacille au lendemain de la guerre. Mais La Disparue pourra-t-elle amadouer le critique-sangsue Daxiat du journal Je suis partout toujours à l’affût de la moindre bavure à l’égard des autorités ? N’oublions pas qu’il a le bras long, si long qu’il connaît quelques têtes bien pensantes de la Propagandastaffel.[1]

La politique tueuse des Allemands s’immisce entre les planches du Théâtre, veut débarrasser les Juifs du plancher et ne compte pas épargner l’auteur et créateur juif Lucas Steiner, condamné à suivre La Disparue, l’oreille collée aux conduits d’air reliant le plateau à la cave. Les comédiens du Montmartre ne cessent d’être tiraillés entre la peur et l’appréhension joyeuse de leur entrée sur scène et nous font croire avec brio que nous sommes le public qu’ils souhaitent conquérir. Du théâtre au théâtre, pour nous faire revivre les années de guerre et de menaces, cette proposition de Dorian Rossel ne nous laisse pas de marbre, mais suscite notre étonnement.

Les fins connaisseurs de Truffaut reconnaîtront là, bien sûr, le déroulement fidèle du Dernier Métro et se rappelleront les personnalités phares qui avaient décroché les Césars lors de la sortie du film en 1980. Gérard Depardieu alias Bernard Granger et Catherine Deneuve en Marion Steiner aux côtés de Jean Poiret qui jouait le metteur en scène Jean-Loup Cottins. Quant aux autres, et nous sommes nombreux, ils découvrent un intérieur de théâtre fait de bric et de broc, des tables en bois qui feront office de scène pour la troupe de La Disparue, de comptoir de cabarets en sortant de répétition ou de barricades, pour se protéger en cas d’alerte aux bombardements. On retrouve les Gavroches parisiens, de nombreux bérets et tissus à pois, les femmes en blouse aux cols Lavallière et cols Claudine propres aux années 40. Mais Rossel sème le trouble entre les deux pièces. S’agit-il là du décor de La Disparue ou du Dernier Métro ?

Ce va-et-vient entre les deux pièces se cristallise notamment dans la personnalité de Marion Steiner. La directrice ad interim du Théâtre Montmartre est partagée entre l’amour qu’elle porte à son mari Lucas, qui est voué à l’échec, faute d’un avenir commun dans la France occupée et celui qu’elle ressent pour son nouvel amant, depuis les scènes d’amour entre elle et Bernard dans La Disparue. Des envies, des objectifs et des attirances contraires – un trait de caractère pourtant inné à la nature humaine – suffisent-ils pour scinder un personnage en deux comédiens ?

L’enchaînement de nombreuses scènes, comme par exemple le début de La Disparue en mode ralenti ou le changement soudain de perspective nous poussant à incliner la tête pour suivre le fil de la pièce, entraîne une perte d’orientation chez le spectateur et cela donne l’impression qu’il manque parfois du liant. Cet enchevêtrement des deux histoires suscite pourtant à diverses reprises une envie de rire, comme si l’on venait de louper le dernier métro et que l’on restait bon gré mal gré sur le quai. Certains s’émoussent, d’autres ricanent, ensemble. Et l’on n’oublie pas ce que cela signifiait pour ceux qui quittaient le Théâtre Montmartre et devaient presser le pas avant le couvre-feu.

Infos pratiques :

Le dernier métro, de Truffaut, revisité par Dorian Rossel, du 7 au 9 mars 2018 au Théâtre Forum Meyrin

Mise en scène Dorian Rossel

Scénario et dialogue François Truffaut, Suzanne Schiffman et Jean-Claude Grumberg

Avec la Compagnie STT : Sophie Broustal, Antoine Courvoisier, Mathieu Delmonte, Thomas Diebold, Erik Gerken, Leslie Granger, Delphine Lanza, Bérangère Mastrangelo, Pauline Parigot, Julie-Kazuko Rahir, Aurélia Thierrée

Photos : ©Carole Parodi

[1] La Propagandastaffel était un service des autorités allemandes, dont la mission était de contrôler la presse et l’édition dans la zone occupée française. La Propagandastaffel répertoriait les œuvres censurées en plusieurs listes. Voir : Anton Ridderstad, « L’édition française sous l’Occupation (1940-1944) », XV Skandinaviske romanistkongress, 2002, in : http://www.denys-raffarin.com/wp-content/uploads/2012/09/Ridderstad.pdf   (consulté le 08 mars 2018)