C’est un vrai soldat, un authentique poilu qui s’est aventuré au Théâtre du Grütli. Entre brèves de comptoir et boucherie héroïque, La Ballade du soldat Bardamu s’est jouée du 28 novembre au 3 décembre. Une création d’Éric Salama inspirée du Voyage au bout de la nuit de Céline.

« Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure. Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. »[1]

Jeté dans la Grande Guerre, voilà ce qu’a été le poilu Bardamu ! Lancé, comme ça, sans rien demander, au milieu d’un conflit qu’il ne comprend pas, contre des gens qu’il ne connaît pas, pour des causes qu’il n’imagine pas. Ah ça, s’il s’en souvient !… Il ne s’en souvient que trop et le voilà, à traîner dans les bistrots, à poser son casque sur le zinc des bars et à parler, sans trêve, aux foules interlopes et noctambules qui peuplent les cafés, les tavernes… ou les théâtres. Une immersion dans l’expérience de guerre d’un soldat aussi lâche que cynique, voilà ce que proposait La Ballade du soldat Bardamu. Sous les traits de Bardamu, Frédéric Polier, jouant sous la direction du metteur en scène Éric Salama. Et, comme souvent dans les histoires, tout commence dans un bar…

Éthylique métalespe

Tout commence dans un bar – eh oui !… puisque, pour bousculer les habitudes de ses spectateurs, le Théâtre du Grütli a transformé sa salle du 2e étage en véritable bistrot de la Première Guerre mondiale. Grand comptoir métallique, piles de verre et rangées de bouteilles alignées sous des affiches appelant à la mobilisation ou vantant la valeur des armées : voilà ce qui s’offrait au regard du public. Mais n’allez pas croire qu’il s’agissait uniquement d’un décor, ah ça non ! Installés à des tables rondes, disséminées dans la salle, les spectateurs avaient tout loisir d’aller commander au bar, avant le début de la pièce. Qui une bière, un ballon de rouge, une limonade… et hop, on retournait s’asseoir ! Où commençait le décor, où finissait la réalité ? Impossible à savoir. Et puis, il y avait ce type, accoudé tout seul, avec son grand blouson râpé…

Ce type, justement, c’était Bardamu. Le public assis, il n’a pas attendu : on se disait encore « santé » qu’il commençait sa tirade, sa longue ballade. En pleine lumière, il déambulait devant le bar, s’emparait des verres, prenait parfois une chaise au milieu du public, regardait les uns, s’adressait aux autres. Dans La Ballade du soldat Bardamu, chacun était ainsi figurant et spectateur, témoin de l’expérience tragique d’un poilu jeté dans les combats… L’avantage de cette mise en scène ? Faire entrer son public au plus intime du héros. En écoutant Bardamu, c’est le soldat revenu des conflits qu’on écoute : celui qui a été blessé, dans son corps et dans son être ; celui qui est incompris, aussi, une fois revenu à l’arrière… celui qui, peut-être, n’a plus que les bars à hanter, pour effacer les voix et les cris qui résonnent dans sa tête. La ballade de Bardamu résonne ainsi comme l’appel de ceux (et de celles) qui, quelle que soit la guerre, ont dû apprendre à vivre avec.

Le Pinson et les quatre cavaliers

Et des histoires, Bardamu en avait de belles à raconter ! Une guerre incompréhensible, des Allemands tirant à tout va, un colonel insupportable, un supérieur trompe-la-mort (le détestable Pinson), des éclaireurs à cheval (les quatre cavaliers, dont faisait partie Bardamu), des villages en flammes, des maisons pillées – et cette envie de déserter l’enfer, car on n’est pas assez brave, pas assez courageux ou pas assez inconscient pour continuer de se faire charcuter ! Avec Bardamu, sous la plume de Céline, la lâcheté devient une sorte de courage et l’envie de se battre, une folie haineuse et incompréhensible.

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? »[2]

Voilà ce que raconte Bardamu et ce que transmet Éric Salama, dans sa mise en scène. Pourtant, sans être porté par la présence forte, épaisse et massive de Frédéric Polier, La Ballade de Bardamu aurait été bien fade… C’est lui qui porte les mots, les récits et les peurs de Bardamu. Dans sa voix, il y a la gouaille des fins de bouteilles, le plaisir éthylique des récits de bistrots – et la sanglante boucherie de la Grande Guerre. Alternant lenteur et précipitation (selon les épisodes racontés), il fait passer à travers sa diction toute la ponctuation de Céline – les pauses, les reprises, les points de suspension ou d’exclamation. La guerre, avec lui, devient quelque chose de sale, de franchement dégueulasse, de totalement dépourvu de sens – du moins, pour celui qui la subit. Face à lui, provoqué par cette création pas comme les autres, le public endosse un rôle étrange : celui des clients du bistrot (ceux de l’arrière, peut-être ?), obligés ou contraints d’écouter les élucubrations d’un poilu survivant, d’un pilier de bar.

Dès lors, malgré l’humour que Frédéric Polier donne à son Bardamu (mais un humour acide, corrosif et sans complaisance, comme la plume de Céline), on est un peu mal à l’aise. Sommes-nous ces gens de l’arrière, ces civils qui ont laissé faire la guerre – celle-ci et toutes les autres ? Sommes-nous ceux qui demandons aux soldats de nous protéger, qui les acclamons comme des héros quand ils se battent – mais nous détournons d’eux quand ils reviennent, brisés, manchots, gueules-cassées ? Si ces questions ne naissent pas immédiatement, elles tournent dans la tête, quelques jours après la pièce… et c’est peut-être là que La Ballade du soldat Bardamu prend une résonnance actuelle toute inattendue. Jusqu’à quand, la guerre ?

« Combien de temps faudrait-il qu’il dure leur délire, pour qu’ils s’arrêtent épuisés, enfin, ces monstres ? Combien de temps un accès comme celui-ci peut-il bien durer ? Des mois ? Des années ? Combien ? Peut-être jusqu’à la mort de tout le monde, de tous les fous ? Jusqu’au dernier ? »[3]

 Infos pratiques :

La Ballade du soldat Bardamu, d’après Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline du 28 novembre au 03 décembre 2017 au Théâtre du Grütli.

 Mise en scène : Éric Salama

Avec Frédéric Polier

http://www.grutli.ch/spectacles/view/152#.WiV0sq17QxE

Photo : © Isabelle Meister

 [1] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

[2] Id.

[3] Id.