Au Théâtre du Grütli, on aborde des sujets sombres. Avec Un si gentil garçon, le metteur en scène Denis Lavalou nous emmène dans la musique des années 90, en compagnie de cinq amis d’université. Sex, drugs and rock… et quelque chose de plus violent encore.

Lui, c’est Ruben Polo, dit « Polo », trentenaire sans histoire. Il porte un costard-cravate, a fait un Master aux USA, travaille dans une banque, vit avec Gaby, la femme de sa vie. Un jour, par hasard, il croise Bianca. Bianca, c’est une ancienne copine d’université. C’est la sœur de Nathan, un autre ami de Polo. Aujourd’hui, elle vit avec Chino et elle est enceinte. Dans les années 90, Polo, Bianca, Nathan et Chino étaient étudiants. Ils avaient monté un groupe. Le rock, c’était leur vie. Les concerts, les fêtes, l’alcool, la drogue… c’est du passé, tout ça, non ?

Du passé – sauf que là, Polo se retrouve assis face à Bianca, pour boire une bière. Le passé, c’est le passé. Et Polo n’aime pas en parler. Ce qu’il aime, c’est le présent, où tout va bien dans sa vie, vraiment. Vraiment ? Et voilà comment Polo plonge dans des souvenirs qu’il aurait préféré oublier, cuisiné par un psy inquisiteur, poursuivi par des cauchemars, rongé par une culpabilité dont sa compagne ignore tout…

Du roman à la scène

Un si gentil garçon, c’est d’abord un roman, écrit par l’auteur espagnol Javier Gutiérrez[1]. Salué par la critique, c’est un texte qui n’emprunte pas de faux-semblants et n’a pas peur de construire une intrigue dont la crudité se révèle progressivement. Il n’en fallait pas plus pour séduire le metteur en scène Denis Lavalou. Pour comprendre la lente et progressive mise en place de ce thriller psychologique, il faut la déconstruire, afin de mettre en évidence ses trois principales caractéristiques.

L’inondation sensorielle.Un si gentil garçon, ce n’est pas simplement un texte joué sur scène ; c’est également une déferlante sensorielle qui nous désoriente, nous incommode et nous traumatise. Tout commence en pénétrant dans la salle : ambiance sombre, faibles lumières… et écran de fumée digne des meilleures scènes de rock. Un voile plane sur les gradins et brouille la vue. L’odeur, c’est celle des salles de concert bondées, des afters dans les backstages, des fêtes qui finissent à l’aube. Vue et odorat : nous voilà déjà dépaysés.

Sur scène, trois espaces sont délimités : si l’histoire se déroule principalement sur la zone centrale, les côtés Jardin et Cour sont occupés par des invités inattendus – mais indispensables. À Jardin, un trio affûte ses instruments : guitare, clavier, basse et batterie. Les amplis clignotent, les câbles s’enroulent… on y est, c’est bien le monde du rock. Discrète ou marquée, la musique va accompagner l’ensemble de la pièce, s’arrêtant uniquement pour souligner une surprise, une violence, une révélation. Ce sera un voyage sonore dans l’univers musical rock des années 90. Mais plus encore : ce sera un rappel de ce qui unissait Polo et ses amis – la musique.

En face, à Cour, se dresse celle qui constitue pour moi la plus belle découverte d’Un si gentil garçon : Manon De Pauw, une performeuse visuelle aux doigts de fée. Grâce à un savant mélange de matières (sable, eau, peinture…) et de technologie, elle habille la pièce d’ambiances très différentes. Un écran blanc géant constitue sa toile, en arrière-plan de la scène. Sur cet écran se jouera le destin des personnages. Leur amour, leurs rêves, leur folie, leurs drames… Par touches discrètes, souvent cruelles, Manon De Pauw fait comprendre au-delà du texte, pour nous plonger dans l’esprit de ceux qui ont commis le pire. L’inondation sensorielle, c’est donc celle qui nous prend à la gorge en pénétrant dans l’univers d’Un si gentil garçon. Celle où on a de la peine à s’installer. Et celle qui, une fois qu’on s’y est fait, éclate nos certitudes sans aucune pitié.

Les niveaux de narration. – Pour soutenir cette inondation sensorielle, Un si gentil garçon repose sur une narration à la fois efficace et éclatée. Efficace, car les différentes étapes, les différentes scènes de l’histoire sont clairement identifiables. Éclatée, car ces scènes constituent un patchwork qui s’entremêle sombrement, révélant les détails essentiels au compte-gouttes. Ainsi, si tout commence bien pour Polo, lorsqu’il rencontre Bianca dans la rue, on comprend vite que ces retrouvailles recouvrent des enjeux plus tragiques. On a d’abord de la peine à articuler cet épisode avec les discussions et relations que Polo entretient avec d’autres personnages – notamment Gaby, Nathan, ou son psychologue. De plus, si Polo dialogue avec eux, il a également des longs moments de monologues, seul face à un micro, en aparté. Dans ces moments, Polo est observateur de lui-même, se décortiquant par le jeu de la focalisation intérieure, se parlant à la deuxième personne du singulier. Et que dire de ces scènes qui se jouent derrière l’écran blanc, en ombres chinoises par rapport à la scène ? Comment articuler tout ça ?

Peu à peu, c’est tout un univers narratif qui se (re)construit. On comprend qu’il est bâti sur différents niveaux : le passé et le présent, la réalité et le fantasme. Le passé lointain, celui des années 90, celui du groupe de rock ; le passé plus récent, celui d’une rencontre fortuite avec Nathan, des premiers baisers avec Gaby. Le présent, celui des multiples rendez-vous chez le psy, de la vie avec Gaby, de la bière avec Bianca. La réalité, celle que Polo a construit après l’université… et celle, plus secrète, qu’il a tenté d’enfouir. Et le fantasme ? Le fantasme, c’est ce qui s’exprime dans la musique, sur l’écran blanc, dans la tête de Polo. C’est ce qu’il pense avoir fait, ou sait avoir fait, ou cauchemarde avoir fait, ou nie avoir fait… ce dont, au final, il se cache.

Le suspense. – Cet agencement de niveaux narratifs conduit à la construction d’un maillage resserré de tensions. Nous n’en savons pas plus que Polo ; nous en savons peut-être même moins que lui, car nous n’avons accès qu’à ce qu’il prétend avoir ou pas fait… et non à ce qui est réel. Que s’est-il passé, dans cette maison, pendant cette fête, il y a quinze ans ? Que s’est-il passé, alors que l’alcool et la drogue coulaient à flots ? Que s’est-il passé, que Gaby n’a jamais su, que Bianca n’a jamais compris ? Qu’est-ce qui a conduit Nathan en prison – et peut-être plus loin ? Que s’est-il vraiment passé… ?

Ne comptez pas sur moi pour vous le dire, car c’est là tout l’intérêt d’Un si gentil garçon. Pour trouver la réponse, il faudra pousser la porte du Grütli… et vous prendre en pleine face une pièce au questionnement résolument contemporain. Et redoutablement sombre.

Infos pratiques

Un si gentil garçon de Javier Gutiérrez, au Théâtre du Grütli du 5 au 15 avril 2018.

Mise en scène : Denis Lavalou

Avec Jean-François Blanchard, Manon De Pauw, Cédric Dorier, Joëlle Fontannaz, Hubert Proulx, Ines Talbi, et les voix de Sébastien René et Denis Lavalou

Musique live : Daniel Bergeron (guitare, clavier) Jérémi Roy (basse) Marc-Olivier Savoy (batterie)

http://www.grutli.ch

Photo : ©Théâtre du Grütli

[1] Comme l’indique le dossier de presse de la pièce : « Un bien chico (Un si gentil garçon) de Javier Gutiérrez est paru en 2012 en Espagne aux éditions Mondadori et a été traduit en français par Isabelle Gugnon pour les éditions AUTREMENT en 2013. »