Vengeance, trahison, folie, amour… Et si c’étaient les personnages de Hamlet eux-mêmes qui vous racontaient leur version des faits? Plongez dans l’histoire! 

Journal d’Ophélie

Mon très cher Journal,

Dernièrement, beaucoup de choses sont arrivées, certaines belles, d’autres plus tristes.

Pour commencer, cette journée a été consacrée au départ de mon frère Laërte. Il est parti il y a environ une heure, pour la France. Je t’ai déjà dit qu’il avait l’intention de continuer ses études et qu’il n’était revenu à la maison que temporairement, pour le couronnement de Claudius. Il me manque déjà… Ce matin, il a demandé l’autorisation de partir au roi, qui la lui a concédée. Il savait depuis son arrivée que Laërte n’avait pas l’intention de rester beaucoup de temps : il était revenu ici, à la cour du Danemark, en l’honneur de son mariage et couronnement et Claudius comprenait bien son désir de continuer à enrichir son savoir.

Pendant qu’il s’apprêtait à embarquer, mon père s’est empressé de lui donner sa bénédiction et de lui prodiguer ses dernières recommandations :

– Encore ici, Laërte ? Allez, allez, à bord ! Le vent est prêt à transporter ton bateau sur de nouvelles côtes !

– Oui, père, je ramassais les derniers bagages et j’attendais de vous saluer, a répliqué mon frère, plaçant une main devant son visage, pour se protéger du soleil couchant.

– Justement : attends donc que je te donne ma bénédiction… Mon père a poussé un soupir profond et s’est placé devant mon frère. Garde bien ces préceptes en tête, mon fils ! Ne parle pas de tes pensées et n’agis pas de façon irréfléchie et démesurée. Sois aimable envers tout le monde, mais fais attention à ne pas devenir vulgaire. Garde bien près de toi les amis dont tu as pu vérifier et tester la loyauté: ne passe pas ton temps à serrer, de façon amicale, les mains de n’importe quelle nouvelle personne que tu rencontres. Prête à tout le monde ton oreille…

– … mais à peu ta voix, termina Laërte, qui connaissait bien ces préceptes.

– Récolte les opinions de tout le monde…

– … mais garde tes jugements pour toi.

– Exactement. Ils se sont échangés un regard complice. Et aussi : méfie-toi des querelles. Par contre, si jamais tu rentres dans une – ce que je ne te souhaite pas bien sûr! – mène ton combat au mieux, de sorte que ton adversaire se méfie de toi. Et fais attention aux habits! N’achète que ce que tu peux te permettre et, en tout cas, ne t’habille pas de façon excentrique et bizarre – car c’est souvent l’apparence, l’habit, qui fait l’homme et en France les gens font très attention à cela : ils montrent leur raffinement à la façon dont ils s’habillent. Ne prête pas de l’argent à des amis – car tu risques de perdre la somme prêtée ainsi que ton ami – et n’en demande pas, car quelqu’un qui se fait prêter de l’argent a beaucoup de chance de devenir un gaspilleur. Mais surtout, Laërte…

– Oui, père?

– Sois fidèle à toi-même, car si tu le fais tu ne pourras être faux envers aucun homme.

– Je n’y manquerai pas, père : je tâcherai de suivre vos conseils, répliqua mon frère, touché par cette dernière recommandation.

– Très bien. Voilà, adieu mon fils : tu as ma bénédiction !

Mon père et mon frère se sont embrassés rapidement : une étreinte trahissant l’affection qu’ils portent l’un envers l’autre.

En les regardant durant ce bref mais intense instant, j’ai pensé que j’étais heureuse d’avoir une famille aussi belle. Je pense que la mort de ma mère, au lieu de nous diviser, a au contraire renforcé les liens qui nous unissaient, poussant chacun de nous à prendre soin des autres et à se réunir malgré toutes les difficultés que nous avons dû affronter et les tensions que nous avons subies.

Laërte nous a lancé un dernier « adieu ! » et je l’ai embrassé fort, avant de le voir se diriger vers le bateau, s’y embarquer en agitant une dernière fois une main vers nous, et devenir un point de plus en plus petit sur l’horizon.

Je suis restée longtemps à contempler la mer et le ciel, sans bouger, mes cheveux agités par un vent doux et agréable, savourant tous les moments que l’on avait passés ensemble. Tu vois, je n’arrive pas encore à réaliser qu’il est parti… C’est bizarre : une partie de moi en est parfaitement consciente, alors qu’une autre s’attend à le retrouver à la maison, assis sur son fauteuil en train de lire un livre… J’ai hâte de lire ses lettres – il m’a promis qu’il m’écrirait régulièrement.

L’encre, le papier… c’est une façon magnifique pour maintenir les liens unissant deux personnes qui s’aiment, mais qui pourtant sont éloignées. Quand je reçois une lettre et que je vois écrit dessus « Pour Ophélie » je me sens spéciale: cette lettre a été écrite pour moi seule, les mots ont été choisis soigneusement par quelqu’un qui tient à moi et sa calligraphie contient un peu de son âme. Hamlet a bien saisi mon amour pour les lettres, tu sais ? Il n’a fait que me faire parvenir – par les moyens les plus divers et surprenants – les plus beaux messages que je n’ai jamais lu. Notre relation, notre histoire, est faite de lettres imprégnées de sentiments. Elle est comme une fleur qui a grandi timidement dans la terre lors des derniers mois, pour enfin ouvrir ses pétales au soleil et monter aux autres toute sa beauté.

Une beauté qui est, malgré tout, discutée… En effet, Laërte et mon père m’ont mise en garde contre cet amour qu’ils jugent illusoire et léger. Au fond, une fleur, bien que belle, est aussi éphémère et flétrit assez rapidement:

– Peut-être t’aime-t-il aujourd’hui, mais qui sait s’il éprouvera les mêmes sentiments pour toi demain ! s’est exclamé Laërte, pendant que je lui parlais de ma relation avec Hamlet. Ouvre les yeux Ophélie : regarde son rang ! Ses choix, qu’il le veuille ou non, sont déterminés par sa place. Il devra toujours penser au bien de l’État, à la santé de ce corps qu’est le Danemark dont il est à la tête : ses intérêts ne sont que secondaires. Il sera peut-être obligé de prendre des décisions utiles et nécessaires, certes, mais qu’il ne partage pas… Donc, aie peur de lui ! C’est à toi de déterminer si ce qu’il te dit est vrai – s’il t’aime vraiment. Mais considère ta perte, ta souffrance – ton déshonneur ! – si tu te laisses séduire par ses chansons faites de vent et une relation qu’il conçoit uniquement comme un jeu et un divertissement ! Méfie-toi ! Garde toujours cela à l’arrière de tes pensées, dans un recoin que la tentation et le danger du désir ne peuvent pas atteindre : fais attention aux actions auxquelles tes sentiments pourraient conduire ! Tout le monde peut être aveuglé, surtout dans sa jeunesse ! Rappelle-toi: la meilleure sécurité réside dans la méfiance !

Et mon père n’en est pas moins sceptique. Il me considère comme une jeune fille naïve, qui croit que les cadeaux et les belles déclarations de Hamlet sont une preuve d’amour éternel :

– Et tu crois à tout cela ? À ces «cadeaux» ? Ils ont moins de valeur qu’ils n’en ont l’air, ce sont des miroirs qui t’éblouissent, qui t’attirent, te faisant croire qu’ils sont les manifestations d’un amour sincère, alors qu’ils n’en sont que le reflet tordu. Tu ne sais pas à quoi peuvent conduire les passions ! Quand ton sang brûle, ce qu’il peut te pousser à dire et à faire ! Malgré tout, ces flammes font plus de lumière qu’elles ne réchauffent, et elles meurent rapidement… Bref, Ophélie : ne crois surtout pas à ses vœux ! Ses déclarations portent le masque d’un amour sacré, mais en réalité elles vont te conduire à la disgrâce ! Ne fréquente plus Lord Hamlet ! Je te l’ordonne: évite-le !

Pendant que j’écris ces mots, mes doigts sont en train de jouer distraitement avec la chaîne du collier qu’Hamlet m’a offert pour mon anniversaire, en avril… « Méfie-toi ! Évite-le ! » Que faire? Les paroles de ma famille m’ont, tout de même, fait réfléchir. Je me suis dit : peut-être ont-ils raison… Il se peut que je sois trop éblouie par mes rêves et mes désirs pour voir clairement la réalité en face… J’ai donc décidé de mettre Hamlet à l’épreuve et ces deux dernières semaines je me suis montrée plus distante : plus de promenades dans le parc, plus de sorties à cheval, plus de lectures communes en bibliothèque, plus de nombreuses danses lors des soirées, plus de regards discrets et de moments volés passés ensemble dans les recoins du palais… J’ai refusé ses visites et ses lettres. Nos entrevues sont devenues brèves, presque fugitives. Un sourire, un regard… Son regard blessé était ce qui me blessait le plus. « Pourquoi me rejettes-tu ? » semblait-il me demander? Mais je m’obligeais à fermer les yeux: comme l’a dit mon père, s’il tient vraiment à moi, il fera tout pour se rapprocher de sa « chère Ophélie ».

Et c’est ce qui s’est passé. L’autre jour, par exemple, il a réussi à s’infiltrer dans ma chambre – ne me demande pas comment ! – et à laisser sur ma table une merveilleuse fleur en papier: il fallait la déplier pour y lire un des plus doux – et passionnés aussi – messages d’amour qu’une femme puisse recevoir:

À la céleste, et l’idole de mon âme, à celle qui a été rendue la plus belle, Ophélie.

À son superbe sein candide, etc. etc. cette lettre.

 

« Doute que les étoiles soient de feu,

Doute que le soleil, dans le ciel, se traîne,

Doute que le vrai soit faux,

Mais ne doute jamais que j’aime ».

 

Ô ma chère Ophélie, je me sens mal à l’aise dans l’écriture de ces vers, je n’ai point le talent pour exprimer mes souffrances en poésie, mais que je t’aime par-dessus tout, ô par-dessus tout, crois-le. Adieu.

 

Tien pour toujours, ma plus chère demoiselle, tant que j’occuperai cette machine mortelle qu’est mon corps,

Hamlet

Il est littéralement fou de moi, tu ne crois pas? De quelles autres preuves de son amour ai-je besoin ? Il est clair que mon refus est en train de le déchirer ; il a bien écrit: « mal à l’aise » et « exprimer mes souffrances ». Je crains qu’il ne sombre dans son chagrin et que la situation n’empire : il faut que je parle à nouveau avec mon père.

En tout cas, je suis vraiment inquiète pour Hamlet, et non seulement pour ce qui concerne notre relation : qu’est-ce qui se cache derrière sa souffrance ? Est-elle due uniquement à mon refus ? J’ai quelques doutes. En effet, j’ai remarqué qu’il était de plus en plus mélancolique et maussade, même avant mon comportement distant. Parfois, je voyais une ombre lui obscurcir le visage et rendre ses yeux – d’habitude verts – noirs, comme un puits sans fond. J’en frissonne même maintenant que je t’écris.

Hier, avant que Laërte ne demande son autorisation de partir, il s’était niché dans un angle de la grande salle du trône, ignoré par tous, écoutant d’une oreille distraite les paroles de son oncle. Lui, prince de ce pays, est invisible dans sa propre maison ! Il est enfermé à l’intérieur d’une prison transparente qui se construit autour de lui chaque jour… Comment le délivrer ? Je suppose que la mort de son père l’afflige encore, bien plus que je ne le pense. Je crains qu’il n’ait pas encore totalement digéré le couronnement de Claudius, tout comme il n’a pas eu le temps, peut-être, de digérer la mort de son père: tout est arrivé si rapidement!

Depuis que Claudius a marié sa mère, il capture l’attention de tout le monde, et se comporte en roi autoritaire, distribuant des ordres à droite et à gauche, pour faire face aux temps difficiles de notre pays. « Le souvenir de la mort de notre cher roi – mon frère – est encore tristement vif en nous », a dit Claudius ce matin « et il est juste de rendre hommage à cet homme par le deuil. Cependant, si nous nous souvenons encore avec tristesse de son existence, il faut aussi que nous nous souvenions de nous-mêmes et de ce royaume en guerre. C’est pour cela qu’avec un sentiment de joie défaite, dans un climat à la fois gai et triste, brisé entre les larmes et les sourires, j’ai épousé ma belle-sœur, maintenant reine et guide, avec moi, de cet état. Parce que le danger approche ! Fortinbras avance avec ses troupes et exige que nous lui rendions ces terres que nous avions légalement obtenues jadis ! Pourquoi ? Il profite de ce moment en pensant que nous sommes affaiblis par la mort du roi ? Il pense – à tort – que nous lui sommes inférieurs ? En tout cas, il constitue une menace. C’est pour cela que je vous envoie, Cornélius et Voltemand, chez son oncle, le roi – et quel roi, rendu impuissant et maladif… – pour le prier d’intervenir et arrêter son neveu. » Tu vois ? La politique passe en premier. La situation instable a demandé avec insistance le couronnement de ce nouveau roi, qui a pris rapidement la place de son frère dans la direction de ce pays, qui s’occupe de tout et de tout le monde, sauf de son propre neveu.

Hamlet est tout le temps sous ses yeux, mais pourtant il semble ne pas le voir. Figure-toi que c’est seulement après s’être occupé de Voltemand, Cornélius et mon frère qu’il s’est adressé à lui. Et pour lui dire quoi ? Pour l’inviter à abandonner cet air triste et sombre, son deuil :

– Qu’est-ce qui a l’air si difficile pour toi ? lui a demandé sa mère, debout et serrée contre Claudius.

– « a l’air » ? Vous pensez donc cela de moi? a rétorqué Hamlet. Que je joue avec mon apparence de façon exagérée pour peindre à vous tous le portrait d’un Hamlet souffrant ? Mes vêtements sombres, mes larmes, mes soupirs… Oui cela « a l’air » d’être de la souffrance, cela reste des actions que je peux jouer et modifier à mon goût. Mais ce que je vis pour de vrai à l’intérieur de moi ne peut pas être dissimulé et c’est bel et bien de la souffrance pour la mort de mon père, qui est mort il n’y a même pas deux mois ! Chaque jour qui passe, je ne fais que réaliser une fois de plus qu’il n’est plus là… et que personne ne pourra jamais le remplacer ! a-t-il ajouté, jetant à Claudius un regard tranchant comme la lame d’un couteau.

– Il est juste de manifester du deuil et d’être souffrant suite à la mort d’un être cher, cela fait partie de notre nature, a donc répliqué le roi. Mais ton père aussi a perdu un père, c’est comme cela : tout ce qui vit doit aussi mourir. Persévérer dans une souffrance continue et obstinée est… de l’inflexibilité ! C’est contre-nature ! Cela montre un esprit faible et indiscipliné, qui refuse d’accepter et de suivre les règles de l’existence ! Ne pas accepter cela c’est une rébellion contre le ciel, contre les morts, contre le cours de la vie ! Donc, je t’en prie: arrête cet inutile air misérable, et commence à me considérer comme un père. Je tiens à toi comme si j’étais ton père et toi mon fils, tu es l’immédiat successeur à mon trône. C’est parce que je t’aime que ta mère et moi souhaitons que tu restes ici avec nous, chez ta famille, au lieu de poursuivre tes études à Wittenberg !

Justement : ses études. Je sais que c’est un ordre difficile à suivre pour lui, un ordre qui lui pèse sur les épaules comme le monde qui pèse sur Atlas, et qu’il est forcé de porter. Depuis que je le connais, il m’est impossible de séparer sa passion pour la littérature de son caractère. Il désire ardemment continuer à étudier… Mais, comme Laërte l’a dit, son rang est contre lui : il est obligé de suivre les ordres de son oncle, le roi.

Je soupire en relisant les pages que je viens d’écrire. Tant de choses se passent, et moi je suis si confuse… J’ai l’impression que quelque chose m’échappe… mais quoi ? Peut-être que demain j’aurai les idées plus claires. Demain, je parlerai à mon père: je veux tant pouvoir alléger les souffrances de mon cher Hamlet…

 La suite au prochain épisode…

 

Donatella Avoni

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