Hamlet : Inside the story (3)

avril 27, 2017 / by / 0 Comment

Vengeance, trahison, folie, amour… Et si c’étaient les personnages d’Hamlet eux-mêmes qui vous racontaient leur version des faits ? Plongez dans l’histoire !  

16.03 - 9h - Journal de Ophélie-ok

Journal de Polonius

Ma très chère Cécile[1],

La situation se précipite ! Que dis-je ? Elle a perdu l’équilibre du bord du précipice où elle était perchée et elle tombe – de plus en plus irréfrénable ! – vers le sol où elle se désintègre, tombe en mille morceaux, se casse irrémédiablement ! Qui aurait pu deviner que les ordres péremptoires que j’avais donnés à notre fille auraient conduit à une si désastreuse situation ?

Pourquoi, me demanderas-tu ? Et bien, ma chérie, parce que notre Hamlet, dont le cœur d’Ophélie est tellement épris, est tout simplement devenu fou ! F-O-U ! Fou, dis-je ! Car, pour être un exemple de folie, qu’est-ce que l’on pourrait être d’autre sinon que fou ? Mais, trêve d’élucubrations…

Comme je te l’ai dit, Hamlet est devenu de plus en plus souffrant ces derniers temps, je dirais presque lugubre, vu qu’il est toujours enfermé dans cet air maussade. Comme toute la cour, je croyais que ceci n’était qu’un moment passager de douleur, mais l’épisode de ce matin a modifié mes idées. En effet, Ophélie est venue dans mes appartements, avec un air tellement décontenancé que je me suis immédiatement inquiété pour elle. Son visage était pâle et son corps secoué de frissons, si bien que le tissu de sa robe semblait animé de vie. Ses traits trahissaient la peur qui la traversait (quelle jolie allitération !). Je lui ai alors demandé, inquiet, la raison de son état :

– Mon père, et bien… pendant que je brodais dans ma chambre, Hamlet est venu. Il était méconnaissable, père ! Ses cheveux étaient en bataille, sa chemise froissée et déboutonnée, ses bas sales lui tombaient sur les chevilles ! Il était très pâle, comme sa propre chemise – une pâleur, oh… si mortelle ! – et ses genoux tremblaient. Il semblait tendu comme un arc prêt à décocher une flèche ; je pouvais sentir sa tension dans mon propre corps ! Mais c’est son regard qui m’a le plus décontenancé ! Il semblait être allé tout droit en Enfer, avoir miraculeusement survécu et gardé dans ses yeux l’image de je ne sais quelles horreurs !

– Il est fou à cause de son amour pour toi ?

– Je le crains, hélas…

– Et qu’a-t-il fait ensuite ?

– Il m’a pris le poignet et l’a serré très fort, puis il a fait quelques pas en arrière et m’a dévisagée, comme s’il devait imprimer mon visage dans ses pensées pour le peindre ensuite. Vous voyez ? Il m’a juste regardée, longtemps, avec cet air misérable et infernal… Puis, il m’a lâchée et il a exhalé un soupir plein de douleur, comme s’il eût été son dernier, et… il s’en est allé, sans rien dire, toujours avec son regard fixé sur moi. Qu’est-ce que cela signifie, père, sinon que mon refus lui déchire le cœur ?

Face à ce témoignage, je ne pus que constater mon erreur, Cécile : nous avons bien affaire à une folie d’amour, à un amour fou, si le chiasme m’est concédé ! Ces passions violentes conduisent in extremis à des actes désespérés. Je suis tombé dans l’erreur, en me réfugiant dans mes suspicions et en jugeant l’amour d’Hamlet comme un lien corrupteur, qui aurait brisé l’honneur de notre fille : maudite méfiance !

Je me suis donc précipité vers la salle du trône pour faire part à la reine de mes déductions sur l’état de son pauvre fils. Le roi et elle étaient en train de demander à Rosencrantz et Guildenstern – les deux loyaux serviteurs de Claudius et amis d’enfance d’Hamlet – de rester auprès de leur ami afin de lui remonter le moral et, entre-temps, de découvrir quelle misère l’afflige tant et provoque cette si profonde transformation de son physique et de son esprit, si bien qu’il semble devenu quelqu’un d’autre.

Une fois les deux jeunes hommes partis, j’ai exposé mon raisonnement : suite au refus d’Ophélie, Hamlet est tombé dans un état de tristesse, ensuite de jeûne, ensuite d’insomnie, ensuite de faiblesse, ensuite de vertige et – suite à cette situation de déclin général – dans un état de folie dans lequel il délire à présent.

– Penses-tu que telle est la cause de son affliction ? a demandé Claudius, pensif, à sa femme.

– Cela se pourrait bien, a-t-elle répliqué.

– Mais comment en être certains ?

– Il suffira que je laisse rencontrer Ophélie et Hamlet, ai-je répondu alors. Si cela est bien une folie d’amour, leur échange le révèlera. Mais en tout cas, je suis sûr que leur discussion confirmera ma déduction (quelle rime bien placée !) : il ne peut être autrement, d’après ce que j’ai pu voir !

À ce moment-là, Hamlet est apparu au fond du couloir, le nez plongé dans un livre, errant vers nous. Soudainement, il s’est arrêté, comme s’il s’était écrasé contre un mur invisible, et il s’est effondré sur le dos dans la salle du trône, secoué par un rire fou ; le livre s’agitait dans ses mains. J’ai donc encouragé Gertrude et Claudius – qui arboraient un air interdit – à me laisser seul avec lui.

Or, la conclusion de cette rencontre ne peut être que celle-ci : Hamlet est habité par une folie, dirais-je, illuminée parfois par un brin de raison. Et s’il ne l’est pas, il est un excellent acteur.

D’abord, toujours en étant étendu par terre comme une étoile de mer, il m’a traité de « vendeur de poisson » : ceci ne peut qu’être un indice de la plus totale folie – le pauvre, il est parti bien loin… Par contre, lorsque je lui ai demandé ce qu’il lisait, il m’a répondu : « des paroles, des paroles, des paroles… » et m’a raconté que la fripouille en question soutenait que les vieux avaient une barbe grise, des rides, des yeux qui … – bref, un physique en décadence, tout comme leur intelligence – mais il a ajouté que, cependant, il n’approuvait pas le fait que l’auteur l’ait écrit comme ça noir sur blanc, car « Polonius, vous aussi vous deviendrez vieux comme moi, si seulement vous aviez le pouvoir d’aller en arrière comme les crabes !». Donc, tu vois, il y a quand-même de la méthode dans sa folie (bien que je me demande comment il puisse se considérer vieux à son âge…). Et il ne manque pas d’humour non plus ! Quand je lui ai demandé s’il voulait aller dehors, il m’a répondu : « dans ma tombe ? » (cela fait sens, puisque les tombes sont dehors… mais tu as le droit de ne pas rigoler). Et puis, lorsque je lui ai dit que je prenais congé de lui, il a rétorqué que je pouvais lui prendre tout ce dont il voulait bien se séparer, sauf sa vie, sa vie, sa vie. Or, pourquoi se préoccupe-t-il de sa vie ? Pourquoi a-t-il soudain peur de la perdre (comme le suggère aussi sa remarque sur la « tombe ») ? Décidément, sa folie est bien mystérieuse…

Rosencrantz et Guildenstern ont donc pris ma place.

Journal de Hamlet[2]

[…] Ces deux vieux bouffons idiots ! […] Ils ne sont rien d’autre que deux éponges, assurément ! Deux vielles éponges qui s’imbibent des regards favorables de leur roi, de ses récompenses et de son pouvoir ! Mais de tels officiers fournissent, à la fin, le meilleur service… Quand le roi a besoin des informations qu’ils ont glanées, il les presse pour en sortir le liquide et, en tant qu’éponges, ils redeviennent secs, prêts à s’imbiber à nouveau ! […]

Journal de Polonius (suite)

Par la suite, il m’ont raconté leur entretien avec Hamlet, qu’ils ont jugé assez déstabilisant :

– Déjà, a commencé Rosencrantz, il pense que le monde entier est une prison, avec ses murailles, ses bastions et ses forteresses, desquelles le Danemark est une des pires. Nous nous sommes permis de ne pas être d’accord…

– Pour nous, la noble cour du Danemark est tout sauf une prison ! s’est empressé de spécifier Guildenstern.

– … mais il a persévéré dans ses propos. Nous avons alors suggéré que peut-être son ambition était trop petite et l’enfermait dans son étroitesse…

– … toutefois il a répondu que son ambition était grande, mais pourtant retenue par des mauvais rêves, qui ne sont d’après lui que des ombres. Mais alors, quels rêves fait-il ? Quels cauchemars ? Nous l’ignorons encore : Hamlet cache bien son secret…

– Ensuite, il nous a demandé le motif de notre visite. Bien sûr, il n’a pas cru à l’histoire de la visite gratuite entre amis : « Qui vous a envoyés ? Quelqu’un vous a ordonné de venir me voir, je le devine dans votre attitude… Je sais que c’est le roi et la reine qui vous ont envoyés. Dites-le moi directement, au nom de notre amitié !».

Journal de Hamlet

[…] À un certain point, les comédiens ont apporté des flûtes. J’ai insisté pour en essayer une. Guildenstern était avec moi. Je lui ai demandé d’en jouer :

– Mon seigneur, je ne peux pas.

– Je t’en prie.

– Croyez-moi, je ne peux pas.

– Je t’en supplie!

– Mon seigneur, je ne sais absolument pas comment en jouer !

Quel serviteur loyal : il n’obéit qu’aux ordres de son roi. Je parie que si Claudius avait été à ma place, Guildenstern n’aurait pas hésité à obtempérer. A-t-il une vie en dehors des devoirs que le roi lui impose et qui semblent être, pourtant, le sens de sa misérable existence sur Terre ? J’ai insisté une dernière fois :

– Regarde, c’est aussi facile que de mentir. Il suffit de placer tes doigts sur les trous, d’insuffler de l’air avec ta bouche et l’instrument donnera voix à la musique la plus éloquente qui soit !

– Mais je ne pourrai créer ne serait-ce qu’un indice d’harmonie ! Je n’ai pas de talent !

Je suis vraiment dégoûté par sa fausseté. Je me suis exclamé :

– Quoi !? Par contre, tu veux bien me jouer, moi ! Tu sembles connaître toutes mes touches, tu veux arracher le cœur de mon mystère, tu veux bien me jouer, de ma note la plus grave jusqu’à la plus aigüe, pour me faire chanter ! Et en même temps, il y a tellement de musique, une voix si excellente dans ce petit instrument aussi… Mais, malheureusement, tu ne peux pas le faire chanter. Crois-tu que je suis plus facile à jouer que ce tuyau ? Appelle-moi n’importe quel instrument que tu voudras : même si tu me tourmentes, tu ne pourras pas me jouer, tu ne pourras pas te jouer de moi ! […]

Journal de Polonius (suite)

– Donc, Polonius, il est peut-être fou, mais en tout cas il n’est pas idiot. Nous avons admis avoir été envoyés, après quoi Hamlet s’est lancé dans une série de réflexions, a repris Guildenstern.

– Oui ! Il a dit d’abord que le splendide firmament entier ne lui semblait qu’un amas maléfique et pestilent de vapeur. Puis, il a parlé de cette splendide machine qu’est l’homme – de noble raison et d’infinies facultés, admirable, angélique dans ses actions et divin dans son intelligence, de la beauté du monde… – qui pourtant ne lui semble que « la quintessence de la poussière » : « les hommes et les femmes ne me plaisent pas » a-t-il dit. Pourquoi dire cela ? Quel message ses mots cachent-ils ?

– Nous avons pourtant interrompu ses propos dépressifs pour l’informer de la venue des comédiens…

– Comme il nous a été ordonné, a spécifié Rosencrantz.

– … au point que nous avons allumé sa curiosité et la lumière dans ses yeux. Il était enthousiaste de leur venue.

Justement, c’est moi qui lui ai présenté les comédiens. Ah, quelles excellentes personnes ! Les meilleurs acteurs du monde, interprétant tout : tragédie, comédie, drame historique, pastorale, pastorale-comique, pastorale-historique, drame historico-tragique, pastorale historico-tragi-comique, scènes individuelles et poèmes en nombre illimité !

Cependant, juste avant leur arrivée dans la salle du trône – out of the blue, comme disent les Anglais – Hamlet a soutenu que j’étais Jephtah, peut-être en relation avec Ophélie : « Une fille honnête, une seule,/ que [Jephtah] aimait énormément », dit la célèbre ballade. La seule conclusion que je tire de ce rapprochement est que, malgré sa folie, Hamlet est encore intéressé par ma fille, comme il l’a fait comprendre par sa visite désespérée à Ophélie ce matin. Je me demande alors : l’amour peut-il résister à la folie ? En effet, si l’un des deux amants devient fou, il s’éloigne nécessairement de l’autre, car il s’enferme dans un monde qui lui est inconnu et inaccessible. Peut-il donc y avoir union dans une situation d’éloignement ? Quel fait curieux… Je me demande à quoi cela va conduire. Bref, en retournant à Jephtah, cela m’a surpris que le jeune homme m’ait pris pour un personnage au destin si tragique ! Comme tu le sais, d’après la Bible, Jephtah est obligé de sacrifier sa fille bien-aimée à cause d’un vœu irréfléchi. Or, je n’ai jamais réalisé un vœu semblable : j’interprète donc ce fait – encore – comme une manifestation de la folie qui habite Hamlet.

Mais retournons aux comédiens. Hamlet leur a demandé de jouer un extrait d’un drame inspiré du mythe de Didon et Enée, en particulier un passage où l’on parle du massacre de Pyrrhus : il était radieux ! Il semble que le théâtre ait le pouvoir de lui redonner la vie. Quant à moi, j’espère que, en plus de la vie, le théâtre puisse lui redonner la raison aussi ! Une fois le jeu fini, j’ai conduit la troupe à ses logements, pendant qu’Hamlet s’entretenait avec le premier acteur. J’imagine que c’était au sujet du spectacle qu’ils vont réaliser demain soir. Ah, j’ai hâte d’y assister : après tous ces évènements, il y a vraiment besoin d’un peu d’insouciance et d’amusement !

Mais j’entends les coups de minuit : il est temps que je te laisse. Continue à veiller sur nous, du pays où tu es maintenant. Bonne nuit, ma chère Cécile.

La suite au prochain épisode…

 Donatella Avoni

Complément : la vérité sur l’échange entre Hamlet et le comédien

Journal de Hamlet

 […] «Comment est-ce possible ? N’est-ce pas monstrueux qu’un comédien puisse forcer son âme et utiliser tous les pouvoirs de son corps pour exprimer, à travers son apparence, des émotions précises qui rejoignent ses pensées ? Et tout cela, pour quoi ? Pour une FICTION ! Pour rien ! Qu’est-ce qu’il ferait s’il devait donner corps à ma passion ? Il noierait la scène de larmes, il assourdirait les oreilles des spectateurs avec des paroles horribles, il rendrait fous les coupables et terrifierait les innocents, il confondrait les ignorants et il émerveillerait sans doute les yeux et les oreilles de tout le monde.

Et moi ? Que fais-je ? Je me comporte en lugubre et lâche vaurien, je ne fais rien pour réaliser ma vengeance et je ne peux rien dire – RIEN, pour un roi dont la vie a été ruinée ! Suis-je un lâche ? Pourtant, qui s’oppose à moi ? Qui m’appelle « perfide » ? Qui me défie ? Qui me donne une claque plein la joue ? Qui m’appelle « le pire menteur » ? Personne ! Personne n’est contre moi – du moins pour l’instant. Telle est la vérité : je suis un faible, un imbécile !

Ah vengeance ! Ah, oncle perfide et sanguinaire ! Être sans remords, traître, dépendant de la luxure, contre-nature ! Bon sang, je suis vraiment courageux : mon cher père a été assassiné, j’ai été chargé de le venger par le Ciel et l’Enfer et le mieux que je puisse faire est de rester ici comme un imbécile en me lamentant et en maudissant ! Que vais-je faire ? »

Voilà, telles étaient les pensées qui se bataillaient dans ma tête pendant que je regardais les comédiens jouer la vie et les pensées de personnages mythologiques – de fantômes ! – devant moi. Il fallait que j’agisse et vite ! […]

Soudain, j’ai compris ce que j’allais faire. L’idée m’est venue en me concentrant sur les comédiens et en réfléchissant au pouvoir du théâtre. En effet, j’ai entendu parler de personnes qui, touchées au plus profond de leur âme par la représentation d’un drame, ont révélé en public leurs malfaisances. Et si je provoquais cette même réaction chez mon oncle demain soir ? Si j’utilisais la fiction pour extraire la vérité qui se cache à l’intérieur de lui ? […]

Après que Polonius fut parti avec le reste de la troupe, j’ai donc pu – enfin – m’entretenir avec le premier acteur. Je lui ai demandé de jouer, demain soir, une pièce de théâtre : « Le Meurtre de Gonzago », une pièce qui raconte un meurtre ressemblant drôlement à la version du fantôme dans les remparts. Je l’ai choisie avec soin : il faut que la machine théâtrale fonctionne parfaitement pour que j’obtienne le résultat désiré de la part de Claudius. J’ai aussi demandé à l’acteur d’ajouter une quinzaine de lignes supplémentaires, que j’ai écrites ce soir même et que je lui donnerai demain matin.

Pendant la représentation, je fixerai mes yeux sur Claudius : s’il tremble, s’il pâlit, j’aurai ma réponse. En effet, comme l’a suggéré mon cher Horatio, le fantôme que j’ai vu pourrait être le diable, qui s’amuse à changer d’apparence pour tromper les esprits les plus faibles et les damner. Je ne veux pas courir ce risque : la fiction sera le moyen par lequel je saisirai la conscience du roi et je saurai la vérité !

[1] Suite aux recherches de l’éditeur – et aux indices présents dans les journaux des personnages – il émerge que Cécile est la défunte femme de Polonius, à laquelle il avait l’habitude de parler tous les soirs, par l’intermédiaire de son journal. Les circonstances de sa mort restent néanmoins assez mystérieuses…

[2] L’éditeur a jugé bon d’insérer des fragments tirés du journal d’Hamlet afin de donner au lecteur une vue un peu plus approfondie de la relation entre Hamlet, Rosencrantz et Guildenstern, mais aussi de celle entre ces deux derniers et le pouvoir du roi, pour lequel ils agissent.


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