Vengeance, trahison, folie, amour… Et si c’étaient les personnages d’Hamlet eux-mêmes qui vous racontaient leur version des faits ? Plongez dans l’histoire !  

Journal de Gertrude

Mon cher Journal,

Oh horreur ! Quelle horreur! Ma main ne cesse de trembler, mes lèvres luttent pour s’ouvrir et laisser s’échapper le plus désespéré hurlement que mes poumons puissent délivrer! Oh Dieu! Comment peux-tu permettre de telles horreurs? Pourquoi ne nous offres-tu pas ta main consolatrice, pour essuyer de nos joues nos larmes amères et nous protéger de la violence de ce monde?

Désolée. Ce n’est pas de ta faute. Ce sont nos actions – mes actions – qui ont conduit à tout cela, je le sais très bien. Comment un choix de notre passé peut-il avoir des conséquences tellement néfastes dans le futur, sans que nous l’ayons voulu? J’ai l’impression d’avoir contribué à déclencher une avalanche qui déferle sans qu’on puisse l’arrêter, une arme qui, sans que je l’aie prévu, est maintenant pointée à la tête de ceux que je ne voulais pas. La Mort agit en obéissant à des ordres que je lui ai involontairement – naïvement – donnés.

Je suis encore… Je n’ai pas de mots. Tout m’est tombé dessus en quelques heures…

*    *    *

Ce matin était un matin comme tous les autres. Un de ceux où il fallait encore déterminer la santé mentale de mon fils. Entrée dans la salle du trône, j’ai trouvé Claudius qui parlait avec Rosencrantz et Guildenstern: ils disaient que Hamlet les avait bien reçus le jour d’avant, mais qu’il faisait preuve d’une “folie rusée”, si bien qu’il se dérobait rapidement aux questions qui auraient pu jeter de la lumière sur son intériorité. Il s’était aussi montré enthousiaste de l’arrivée des comédiens. Polonius, présent également avec Ophélie, a ajouté qu’Hamlet avait insisté pour que Claudius et moi assistions au spectacle que les comédiens devaient réaliser ce soir même. Soit.

Ensuite, une fois Rosencrantz et Guildenstern partis, Polonius et le roi m’ont révélé leur plan: ils avaient appelé Hamlet à venir dans la salle du trône. Là, il aurait trouvé comme par hasard Ophélie en train de lire. En même temps, ils se seraient cachés derrière les colonnes de la salle, afin de regarder la situation sans être vus. Ils espéraient ainsi pouvoir vérifier si la folie de Hamlet était bien due à un amour malheureux – comme soutenait Polonius – ou bien si elle était la conséquence d’autres faits. J’ai donc dit à Ophélie que je souhaitais de tout mon cœur qu’elle soit la raison de la folie de mon fils. Ainsi, ses vertus auraient pu le ramener enfin à la raison. La jeune fille m’a souri, répondant qu’elle le souhaitait également, puis elle s’est installée avec un livre en main sur une chaise posée à un angle de la salle près de la fenêtre, derrière le trône, prête à mettre en scène la rencontre. Entendant les pas de Hamlet s’approcher, je me suis donc empressée de partir.

Journal de Polonius (extrait)

[…] Le jeune homme est entré d’un air pensif. Ses mains frémissaient nerveusement, ses cheveux étaient ébouriffés et sa chemise blanche mi-ouverte. Ses pas résonnaient dans le marbre de la salle du trône. Il murmurait sans cesse une phrase, qui accompagnait sa démarche de façon cadencée:

– Être ou ne pas être?… Être ou ne pas être?…

Ne voyant personne – il faut admettre aussi que la salle est assez sombre le matin – il s’est assis par terre, dos contre le mur, près de la grande fenêtre donnant sur le balcon. Et là, il a prononcé – selon ma modeste opinion – un de ses plus beaux discours :

– Être ou ne pas être? Telle est la question. Est-il plus noble pour l’esprit de souffrir les flèches blessantes que la fortune nous tire ou bien de se préparer à combattre une mer de dangers et, par le combat, y mettre fin? Mourir, dormir… rien d’autre ! Et par le sommeil faire cesser le mal au cœur et les centaines d’autres troubles que notre chair mortelle hérite… Voilà, celle-ci est une situation qui doit être désirée ardemment, une condition qui remplit tous nos désirs et tous nos buts. Mourir, dormir… dormir et rêver, peut-être…

Son regard a parcouru le plafond de la salle, sur lequel figure une magnifique fresque du ciel, allant de l’aube à un jour ensoleillé, de celui nuageux à celui dominé par la tempête et les éclairs et du crépuscule jusqu’à une nuit calme sans nuages où des étoiles dorées parsèment la voûte et où la lune blanche resplendit calmement. En le regardant ainsi, l’on a l’impression que ceux qui se trouvent dans la salle du trône sont en contact direct avec les éléments célestes.

Entendant les paroles de Hamlet, j’ai compris que, au-delà de sa folie, sa souffrance était bien plus profonde que je ne le croyais. S’il en est arrivé au désir de se suicider – au désir de la mort, la plus profonde ataraxie – son chagrin et le fardeau qu’il porte dans son cœur sont des plus lourds. Je me suis fait encore plus attentif pour écouter la suite :

– Ah, mais c’est bien cela l’obstacle, a-t-il murmuré, pensif, son regard fixé sur les étoiles. Parce que, dans ce sommeil de mort, lorsque nous nous serons dépouillés des liens de la chair et des tourments qui l’accompagnent, quelles sortes de rêves viendront nous trouver? Voilà ce qui devrait nous faire arrêter un instant pour réfléchir… C’est bien cette considération qui nous pousse a faire face au malheur pendant tout ce temps. Car, qui consentirait à supporter les coups de fouet et le mépris du temps, les abus de ceux qui nous oppressent et les insultes d’hommes arrogants, les tourments d’un amour non partagé, les retards de la loi, l’insolence de ceux, pleins d’autorité, qui ont des responsabilités importantes et le dédain dégradant que ceux possédant du mérite reçoivent de ceux qui en sont dépourvus… lorsque l’on pourrait apporter de la paix avec un simple poignard?

Aha : il a dit «amour non partagé». Cela ne fait que confirmer mon intuition.

Son regard s’est fixé sur une des nombreuses épées qui ornent le mur. D’un seul bond, il s’est levé et s’en est approché, afin d’en effleurer la lame avec son index.

– Qui voudrait porter des fardeaux, souffrir et suer sous le poids d’une vie pleine de labeurs ? a-t-il murmuré. Mais c’est la peur de ce qui se trouve après la mort, la contrée inexplorée de laquelle aucun voyageur ne retourne, qui suffit à confondre la volonté et nous fait plutôt supporter ces maux que nous avons, au lieu de partir vers d’autres que nous ne connaissons pas. Ainsi, la conscience nous rend tous des couards, la couleur originelle de la résolution est rendue maladive avec l’ombre pâle de la pensée et les grandes actions dévient des voies qu’elles devaient suivre et perdent leur vigueur…

Quelle pensée profonde et vraie, bien que triste et pessimiste. La peur de l’inconnu nous pousse à nous agripper à ce que nous connaissons, bien que cela nous fasse souffrir.

-… Mais, attends ! Ophélie est-ce bien toi dans le coin là-bas ?

Entendant son nom, Ophélie s’est levée et s’est approchée de lui :

– Bonjour, my lord. Comment allez-vous aujourd’hui ?

– Merci, je vais bien.

Silence gêné. Ophélie a croisé ses bras sur sa poitrine.

My lord, j’ai encore des cadeaux de votre part : cela fait un moment que je souhaite vous les rendre.

– Je ne vous ai jamais rien donné.

Pourquoi nier l’évidence ? Les faits parlent d’eux-mêmes…

-Oh, vous savez très bien que vous l’avez fait. Et avec eux, des paroles composées avec tellement de douceur ! Or, vu que leur parfum s’est estompé, il est temps que vous les preniez, car ce qui est riche devient pauvre, une fois que celui qui a offert le cadeau n’est plus aussi bon… Prenez-les.

– Ah, ah, vous êtes sérieuse ?

– Pardon ?

– Vous êtes sérieuse ? s’est exclamé Hamlet, plus fort.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Je veux dire que si vous êtes honnête et belle, votre chasteté ne devrait pas avoir de rapports avec votre beauté.

– Mais la beauté peut-elle avoir de meilleurs rapports qu’avec la chasteté ?

– Mais oui, sûrement. Le pouvoir de la beauté transformera une fille honnête et chaste de ce qu’elle est en une prostituée bien avant que que le pouvoir de l’honnêteté ne transforme sa beauté en honnêteté. Ceci était un paradoxe jadis, mais maintenant le temps y donne raison…

Ophélie l’a dévisagé avec un air glacial. Pourquoi ces discours sur la beauté et la chasteté ? Hamlet ose-t-il croire que ma fille se conduit sans aucun principe moral ? Je suis dégoûté par ses propos : il a sous-entendu que MA fille deviendra une prostituée ! Il est fou !

– … Je t’ai aimé, autrefois.

– Justement, my lord, vous me l’avez bien fait croire, a-t-elle répondu doucement.

– Tu n’aurais pas dû me croire ! S’est à nouveau exclamé Hamlet, en la foudroyant du regard. Car la plante de la vertu peut grandir sur notre nature corrompue par le péché, mais le fruit qu’elle produira aura toujours la saveur de la corruption. Je ne t’aimais point, a-t-il sifflé.

– J’ai été davantage illusionnée !

– Va dans un couvent[1] ! Pourquoi voudrais-tu cultiver des péchés ? Je suis moi-même raisonnablement vertueux, mais je peux m’accuser d’un tas de choses, si bien qu’il eut été mieux que ma mère ne m’ait jamais mis au monde: je suis très orgueilleux, à la recherche de la vengeance, ambitieux, avec plus de crimes à l’intérieur de moi que de pensées pour les y emprisonner, d’imagination pour leur donner une forme ou de temps pour les réaliser. Pourquoi des hommes comme moi devraient ramper entre Ciel et Terre ? Nous sommes des gens malhonnêtes : il ne faut croire aucun de nous. Va donc dans un couvent…

Mmm, ces discours qui tournent autour du péché trahissent la préoccupation de Hamlet. Il ne voit que corruption autour de lui et en lui : il est bien pessimiste. Mais pourquoi recherche-t-il de la vengeance ? D’après son discours, j’ai l’impression qu’il se peint comme une bombe pleine de crimes qui va bientôt exploser…

-… Où est donc ton père ?

– A la maison…

– Et bien fais en sorte que ses portes restent bien fermées, de sorte qu’il puisse faire l’idiot seulement dans ses appartements. Adieu !

Quoi ? Les mots de Hamlet m’ont frappé avec la force d’une claque. Pourquoi a-t-il cette opinion de moi ? Que lui ai-je fait donc ?

Ophélie a arboré un visage interdit et est devenue subitement pâle :

– Oh Ciel, je t’en conjure aide-le, a-t-elle murmuré.

– Ah oui, et si jamais tu dois te marier, je te donne cette malédiction en tant que dot : puisse-tu avoir une mauvaise réputation, même si tu sera aussi chaste que la glace et aussi pure que la neige ! Va dans un couvent, adieu ! Et si jamais tu auras besoin de te marier, marie au moins un idiot, car les hommes sages savent très bien dans quelles sortes de monstres cornus tu les transformes ! Va dans un couvent, vite !

– Oh Dieu, s’il Te plait, rends-lui la raison ! Des larmes ont commencé à couler sur le visage blanc de ma pauvre fille. Le maquillage qu’elle avait mis sur les yeux coulait, et laissait des fines traces noires sur ses joues.

– Ah, oui, j’ai entendu aussi de vos maquillages, que vous, les femmes utilisez tellement ! Bon sang, Dieu vous a donné un visage et vous, vous voulez le changer en un autre ! La voix de Hamlet, transfigurée par la colère, ricochait, majestueuse et terrifiante, dans toute la salle. Oh, disparais : j’en ai eu assez de cette fausseté ! Cela m’a rendu fou ! Je l’ai dit : on n’aura plus de mariage. Ceux qui sont déjà mariés – tous, sauf un ! – vivront. Le reste, il faut qu’il demeurent ce qu’ils sont. Va dans un couvent, va !

Qui est donc ce “un” ? Pourquoi doit-il mourir ? Et surtout : comment ? Assassiné ? Il est vraiment devenu fou !

Hamlet est sorti en claquant la porte. Ophélie est éclatée en sanglots. Je me suis empressé de courir vers elle et de la prendre dans mes bras, afin de la consoler :

– Oh, un si noble esprit, père… détruit par la folie ! Celui qui constituait l’espoir et l’héritier de cet État, celui que tout le monde admirait et imitait, l’observateur le plus attentif… maintenant n’est plus ! Et moi, père, de toutes les demoiselles la plus malheureuse et désespérée, qui ai bu le miel de ses vœux mélodieux, maintenant je vois la noble et sublime voix de sa raison chanter faux et sans respecter le temps, corrompue par la Folie qui compose désormais pour cette même voix une mélodie horrible ! La mélodie de sa maladie. Oh misère de moi! Vous comprenez père ? Je ne peux pas voir Hamlet maintenant sans voir, en même temps qui il était auparavant !

Claudius s’est approché de nous :

– Folie d’amour ? Non : ce n’est pas dans cette direction que tendent ses émotions. Et aussi, la façon qu’il avait de parler… non, ce n’était pas de la folie. Son discours sur la mort et la souffrance était bien trop philosophique et, surtout, extrêmement sérieux. Il y a quelque chose dans son âme qui est dominée par la mélancolie la plus puissante : je crains que, une fois libérée, elle ne puisse provoquer un grand danger. Il faut empêcher cela à tout prix !

Le roi a fixé son regard sur la mer, que l’on pouvait voir depuis la fenêtre du balcon, l’air sérieusement pensif. Des vagues agitées parcouraient sa surface et attaquaient violemment les rochers de la falaise :

– J’ai décidé, cela fait un moment que j’y pense : je vais l’envoyer en Angleterre. Je suis certain que l’exploration de nouvelles contrées chassera ce quelque chose qui trouble son cœur. Un folie puissante ne doit pas être négligée. Qu’est-ce que tu en penses ?

J’ai dit au roi que j’étais absolument d’accord avec lui, même si j’étais encore convaincu que la mélancolie de Hamlet avait été déclenchée, au départ, par un amour interdit et ensuite qu’elle avait été probablement renforcée par d’autre facteurs. Cependant, j’ai aussi conseillé à Claudius de faire une dernière tentative : ce soir, après le spectacle, il faudrait laisser Hamlet seul avec sa mère pour qu’elle puisse tenter de le raisonner en lui parlant de façon totalement sincère. Ainsi, peut-être, arriverait-elle à percer son secret et à comprendre à quoi est due sa mélancolie. Si, finalement, ceci ne se révèle pas être le cas, j’ai dit a roi qu’il pouvait envoyer Hamlet en Angleterre ou dans tout autre pays qu’il voudrait. J’ai aussi ajouté que, s’il le souhaitait, je me serais caché derrière un rideau afin d’entendre la conversation sans être vu. En effet, Gertrude, en tant que mère, risquerait d’être partiale : avoir plusieurs points de vues sur une même situation nous aidera sûrement à mieux comprendre.

La Roi a accepté toutes mes propositions […].

Journal de Horatio (extrait)

[…] Peu avant le spectacle, j’ai croisé Hamlet dans les coulisses de la salle de théâtre. Il était en train de donner des instructions aux comédiens. Notamment, il leur a dit de ne pas exagérer leur jeu, mais plutôt de se montrer maîtres des passions auxquelles ils devaient donner vie. Il fallait qu’ils “accordent l’action aux mots et les mots à l’action”, pour qu’ils semblent les plus naturels possibles et qu’ils puissent donc d’autant plus plonger les spectateurs dans les vies qu’ils mettaient en scène. Comme il a déclaré : “réciter doit servir à placer un miroir en face de la Nature, à montrer à la vertu ses caractéristiques, au mépris son image et au temps présent tel qu’il est sa forme et ses traits”. Je ne puis être plus d’accord : un jeu surjoué est un théâtre qui parodie soi-même et perd sa crédibilité.

Ensuite, une fois les comédiens partis, Hamlet m’a pris de côté :

– Horatio, mon ami, ce soir un spectacle va être joué face à mon oncle, comme tu le sais : « Le Meurtre de Gonzago ». Or, une scène va représenter de façon très fidèle les circonstances dans lesquelles mon père est mort – d’après la version du fantôme. Je t’en prie : lorsque cette scène aura lieu, avec la plus grande attention de ton esprit, observe Claudius. Si sa culpabilité pour le meurtre commis ne se révèle pas suite aux répliques qui seront délivrées, si son visage ne trahit aucune émotion qui puisse le rattacher, d’une quelque façon, à la figure de l’assassin, c’est bien un fantôme maudit que nous avons vu sur les remparts. Il faudra observer Claudius ce soir – pendant le spectacle ! – car c’est quand il croit que l’attention de tous est concentrée ailleurs qu’un homme change son apparence et, par ce fait, révèle son essence. Un spectacle en cache toujours un autre… Observe-le bien car mes yeux aussi seront fixés sur lui et, après le spectacle, nous nous raconterons les impressions que nous avons eues afin de juger son apparence.

– D’accord, Hamlet. Je vais l’observer aussi attentivement que le ferait un voleur : rien ne va m’échapper.

– Très bien. Mais j’entends les trompettes qui signalent le début de la comédie. Il faut maintenant que je sois fou. Trouve-toi une place.

« Il faut maintenant que je sois fou » ? Comment, Hamlet réussirait-il à diriger la Folie selon ses envies ? Qui possède qui, donc : est-ce Hamlet qui contrôle la Folie ou bien le contraire ? Mais bon, peut-être est-ce la Folie elle-même qui tente, par cette réplique, de reprendre le contrôle sur un esprit qui a réussi momentanément à se libérer de son emprise… Il y a des choses que les hommes ne sont pas en droit de connaître : probablement le rapport entre identité et folie – identité et non-identité – est une d’entre elles.

Je me suis donc installé sur un des bancs de la salle, veillant à choisir une place qui me permette de bien voir le roi en face. Hamlet, quant à lui, a échangé quelques mots avec Getrude et Claudius, puis s’est dirigé vers Ophélie et s’est assis près d’elle. Polonius et le roi se sont lancés un regard interrogatif et incrédule, j’ignore pourquoi. Quant à moi, au début je me suis réjoui : il m’a semblé que, finalement, Polonius ait autorisé leur amour. Cependant, j’ai eu la sensation que quelque chose clochait : Ophélie était bien trop froide et rigide face aux caresses et aux câlins que Hamlet tentait – peut-être trop insistant – de lui faire, impassible et indifférente face à ses tentatives de conversation. Mais, je n’ai pas eu le temps d’y penser davantage car le spectacle a commencé.

Au début, les comédiens se sont exhibés en une scène de mimes qui devait exposer en bref l’histoire. Un roi et une reine s’aiment à la folie, s’embrassent et dansent joyeusement. Soudain, le roi se montre fatigué et s’endort dans un jardin. Sa femme le quitte peu après. Cependant, un homme suspect et habillé sombrement entre en scène, s’approche du roi et admire sa couronne, avant de la prélever de l’embrasser. Ensuite, il verse du poison dans les oreilles du roi et part avec la couronne. Lorsque la reine retourne et découvre l’assassinat, elle se désespère passionnément. L’assassin s’approche avec d’autres hommes pour la consoler. Le corps du roi est enlevé de la scène. L’assassin cherche de séduire la reine avec des cadeaux et des câlins. Au début elle résiste, mais elle tombe enfin amoureuse de lui.

Le spectacle qui a suivi a, en pratique, donné des mots aux gestes – dans un style purement baroque visant à broder de métaphores et d’un style grandiloquent un tissu bien petit et sans éclat. Lorsque le moment où l’assassin empoisonne le roi est venu, je me suis concentré sur Claudius. Il était resté très immobile pendant toute la comédie, le visage serré. Au moment où l’assassin a versé le poison dans l’oreille du roi, il a pâli subitement et s’est levé, de façon très troublée, en s’écriant qu’il fallait mettre fin au spectacle, et il est enfin sorti de la salle d’un air extrêmement agité.

Il n’y a pas de déclaration plus évidente : Claudius a bien tué le roi. La comédie n’a fait que reproduire en face de tous, et surtout en face de lui, une vérité qu’il voulait cacher à tout prix et surtout sa peur la plus terrible, refoulée dans son inconscient le plus profond : celle d’être démasqué.

Journal de Hamlet (extrait)

[…] Après cela, Rosencrantz et Guildenstern sont venus précipitamment me voir, en disant que mon comportement avait frappé ma mère d’émerveillement (quelle surprise!) et qu’elle désirait me parler en privé dans sa chambre. […] Polonius les a rejoints peu après pour me dire la même chose.

Je me suis donc dirigé vers les appartements de ma mère. Il fallait que je sois dur envers elle, cruel sans être dénaturé : mes paroles auraient été des poignards, mais je n’en aurais levé pas un seul contre elle […].

Journal de Gertrude (suite)

[…] J’étais choquée par le coup qu’avait fait mon fils, et je le suis encore ! Insulter ainsi son oncle, le roi, de la façon la plus effrontée qui soit, en l’accusant indirectement de la mort de mon précédent mari en face de tous !

Polonius est arrivé dans ma chambre, disant que Hamlet allait arriver. Il m’a conseillé d’être directe et dure envers lui, avant de se cacher derrière un des épais rideaux en velours rouge qui masquent les fenêtres de ma chambre. Hamlet est arrivé peu après avec un air étonnamment jovial :

– Me voici, mère : quel est le problème ?

– Hamlet, avec ton spectacle tu as offensé ton père ! ai-je dit, glaciale.

– Moi ? Mère c’est vous avez offensé mon père !

– Arrête, tu parles en disant n’importe quoi !

– Arrêtez, vous m’interrogez en disant n’importe quoi !

– Quoi ? Comment ?

– Quel est le problème maintenant ?

– Tu as oublié qui je suis ?

– Mais non, pas du tout ! Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari et, même si je ne le voudrais pas, vous êtes ma mère… Allez, allez, asseyez-vous et ne bougez pas. Je ne vous laisserai pas partir jusqu’à ce que je ne vous aie pas placée en face d’un miroir pour que vous puissiez voir la partie la plus profonde de vous.

– Que feras-tu ? Tu n’as pas l’intention de m’assassiner, oui ?

Le visage de Hamlet était blanc, des traces bleuâtres autour de ses yeux injectés de sang, son corps tendu et ses mains secouées de frissons. Mais c’est son sourire qui m’a horrifiée le plus : un sourire de fou, dénaturé et cruel. J’ai été envahie par une immense terreur : jamais, dans ma vie, je n’avais été mise face à face avec la mort :

– A l’aide, ai-je murmuré. A L’AIDE ! ai-je crié.

Polonius, jusqu’à alors silencieux derrière le rideau, a dû penser au pire et s’est exclamé :

– Quoi ? Que se passe-t-il ?

Hamlet s’est alors brusquement retourné vers le rideau :

– Qui se cache là derrière ? Un rat peut-être ? Viens donc ici, je parie que tu vas mourir !

D’un seul bond, il s’est élancé vers le rideau et sous mes yeux horrifiés il a empoigné une épée enfilée dans sa ceinture et, sans la moindre hésitation – SANS LA MOINDRE HESITATION ! MON FILS ! MON FILS QUI N’AURAIT FAIT DU MAL A PERSONNE AUPARAVANT ! – il a fiché la lame en plein milieu du rideau !

– Qu’as tu fait ? QU’AS TU FAIT !

– Quoi ? Je ne sais pas. N’y a-t-il pas le roi derrière ? a-t-il déclaré le plus calmement du monde, avec l’air d’un enfant malin qu’on aurait surpris en train de voler une part de gâteau dans la cuisine.

– Oh, mais quelle action violente et irréfléchie !

– Mais oui, mère, une action aussi violente que tuer un roi et marier son frère à la place, n’est-ce pas ? m’a-t-il dit, en me foudroyant du regard.

– Tuer un roi ?

Pourquoi a-t-il dit cela ? Je n’ai pas tué son père, je ne suis pas responsable de sa mort !

– Exactement.

Il s’est dirigé à nouveau vers le rideau et l’a écarté, révélant Polonius. Ses vêtements s’étaient imprégnés rapidement de la couleur écarlate du sang. Portant une main sur sa poitrine, a lancé un dernier regard surpris à lui et ensuite à moi. Puis, avec un gémissement, il s’est écroulé lentement par terre, baignant dans son sang. Mort. MORT !

– Oh le pauvre curieux, adieu ! Je t’ai pris pour quelqu’un d’autre… mais tu as reçu ce que tu méritais. Être trop curieux cause des dangers, a murmuré Hamlet. Mère, arrêtez de tordre vos mains : laissez-moi plutôt tordre votre cœur et laissez-moi vérifier s’il n’est pas fait de pierre et si le feu de la méchanceté, ravivé par l’habitude, ne l’a pas rendu une armure contre les sensations.

– Mais qu’ai-je fait pour que tu me parles si violemment ?

– Qu’as-tu fait ? Une action qui insulte la grâce et la modestie, qui rend la vertu une hypocrite, qui remplace la rose qui couronne le front de l’amour avec une horrible verrue. Ton action enlève l’âme au mariage et transforme la religion en un charabia incompréhensible. En ce moment même, le Ciel regarde vers la Terre plein de colère comme si c’était le Jugement Dernier et est rendu malade seulement par la pensée de ce que tu as fait !

– Mais quelle est donc cette action si terrible ?

Hamlet a soudain indiqué deux portraits placés au-dessus de ma commode et s’est placé derrière moi, posant une de ses mains gelées sur mon épaule et levant l’autre pour montrer les tableaux tour à tour.

– Vois-tu ces deux portraits ? Hamlet et Claudius, deux frères. Regarde le premier : il a la beauté du Soleil et la force de Jupiter, un regard comme celui de Mars pour menacer et commander et un portement qui fait honneur à Mercure. Une combinaison de traits où chaque dieu semble avoir laissé sa signature. Voilà : lui, il était ton mari. Regarde maintenant l’autre. Voilà ton mari, maintenant, un parasite à coté de son magnifique frère. Mais n’as-tu pas des yeux ? Comment as-tu pu abandonner cette montagne pour aller te nourrir dans un désert ? N’as-tu pas des yeux ? Tu ne peux pas appeler ça de l’amour, car à ton âge la passion est affaiblie et soumise à la raison : et quelle raison te pousse à passer de ça (Hamlet indiqua son père) à ça (il indiqua Claudius) ? Laquelle, bon sang ? M’a-t-il crié en face, la voix de plus en plus aiguë par la colère et l’incrédulité.

Je n’ai pas répondu, regardant résolument dans le vide.

– Je crois que tes sensations sont paralysées, a-t-il continué, plus calmement. Même dans un état de folie les sensations gardent un minimum de pouvoir servant à distinguer cette différence. Quel diable t’a ainsi aveuglée ? Tu vois sans regarder et regardes sans voir, tu as des sens qui fonctionnent sans être en relation les uns aux autres. Mais même l’utilisation d’un seul de ces sens ne t’aurait pas conduit à une si grave erreur ! Où est donc ta honte ? Ah, mais le mal qui est en toi fais en sorte que te n’aie pas « honte » quand ta passion explose sauvagement, puisque ton âge et ta raison ne contrôlent plus ton désir, mais au contraire l’alimentent !

Sa voix était devenue de plus en plus forte, résonnant dans ma chambre. Elle ricochait sur les murs et l’écho créait une prison autour de moi, de plus en plus serrée, de plus en plus serrée…

– Arrête ! Tu me fais voir au profond de mon âme, où les marques du péché révèlent des taches noires, tellement obscures que nul ne peut les laver ! l’ai-je supplié, des larmes qui commençaient à couler sur mes joues.

– Oui: tu ne vis que dans la corruption, dans ton lit dégoûtant, en train de faire l’amour dans ce qui est devenu une porcherie !

– Arrête ! Tes mots sont comme des poignards !

– Un assassin et un méchant, un esclave qui ne vaut pas le dixième de ton précédent mari, le roi du vice, voleur de l’empire et de la couronne! Un roi de rien qui…

Soudain, Hamlet a mis fin à son invective. Son regard s’est tourné vers le milieu de la chambre et ses traits énervés se sont soudain relaxés. Il semblait voir quelque chose, mais pourtant il n’y avait rien ! La folie l’avant à nouveau pris dans son étreinte…

– Oh, père, sauve-moi avec tes ailes ! Tu es venu réprimander ton fils, c’est bien cela ? Parce que, emprisonné dans sa passion, il ne s’occupe pas de la mission que tu lui as confiée ? … Oui, je vois ma mère… oui je vais lui parler…

« Père » ? La Folie lui donnerait-elle des hallucinations, de visions de de lui ?

– … Comment allez-vous, ma mère ? M’a-t-il demandé, calmement et en souriant.

– Co- comment je vais ? Comment vas-tu plutôt, qui parles avec de l’air ! A qui parles-tu ? Ai-je demandé, stupéfaite par ce changement soudain d’attitude.

– Avec lui, avec lui! Regarde comment il est pâle… (il s’est tourné vers « lui ») Oh, père, ne me regarde pas comme-ça, sinon je vais pleurer !

– A QUI PARLES-TU ? Me suis-je écriée, décontenancée.

– Ne vois-tu rien ? N’entends-tu rien ?

– NON !

– Mais regarde mon père qui part maintenant !

– Ceci n’est qu’une création de ton esprit, une fiction crée par la Folie, ai-je dit, la voix tremblante.

– Folie ? Non, non ! Si vous me le demandez, je peux vous raconter ce que j’ai vu : or, si j’étais fou, je ne pourrai pas. Oh mère, par amour du Ciel, ne te persuade pas que le problème n’est pas ton crime, mais plutôt ma folie. Tu ne fais que cacher encore plus la maladie qui te ronge et te corrompt, sans que cela se voie à l’extérieur. Repentis-toi du passé et évite les erreurs futures : change et n’alimente pas ton crime !

– Oh Hamlet, tu as brisé mon cœur !

– Mais alors jette la mauvaise partie et vis une vie plus pure avec l’autre moitié ! Bonne nuit. Mais ne vas pas dans le lit de mon oncle : ne cède pas aux mauvaises habitudes, mais habitue-toi à faire du bien. Changer, au début, c’est dur, mais l’habitude rend tout plus facile. Bonne nuit encore…

Il s’est dirigé vers la porte, puis s’est retourné soudainement :

– Ah et quand tu voudras mon pardon, je te demanderai le tien aussi. Je suis désolé pour ce qui est arrivé à Polonius, mais le Ciel a voulu me punir avec ce meurtre et punir cet homme avec moi : j’ai donc exécuté la volonté divine. Il faut que je sois cruel pour être bon. Mais des choses pires encore auront lieu…

Quelles choses ? Cette souffrance, ce tourment, ne nous suffisent donc pas ? La mort et la folie ne sont pas assez pour nous punir de nos fautes ? Oh, Dieu, je t’en conjure : prends pitié de nous et de notre sort ! Prends pitié de moi, je t’en supplie…

– …Ah, une dernière chose…

– Oui ?

– Quoi qu’il arrive, ne laisse pas Claudius te tenter dans son lit et, à force de câlins, te confondre et te convaincre que moi, je ne suis pas fou, mais que je fais semblant. Ne te laisse pas persuader par ce perfide ! Dis-lui la vérité : je suis vraiment fou !

– Ne t’inquiète pas : je me sens trop morte pour pouvoir parler… ai-je murmuré.

– Très bien. Mère, bonne nuit à nouveau. Ce malheureux conseiller qui parlait stupidement alors qu’il était en vie est maintenant muet comme une tombe : allons-y donc, il faut que je finisse de m’occuper de lui…

Et il est sorti en trainant Polonius derrière lui, sous mes yeux horrifiés.

Je me suis affaissée sur mon lit, et je suis éclatée en de sanglots amers. On avait prévu par cette rencontre de pouvoir découvrir ce qui affligeait Hamlet. Et je l’ai compris : il est encore horrifié par la mort tragique de son père et le fait que j’aie trahi son amour en me laissant séduire par son frère. Il est dégoûté de ce monde corrompu, il est dégoûté de moi. Et il a raison de l’être…

Par contre, si Hamlet m’a laissé voir ce qui l’afflige, il a aussi utilisé mon stratagème contre moi, en profitant pour me mettre face à face avec mes actions et avec ma trahison. Pour me mettre face à face avec mon choix : Claudius. Mais que prétendait-il ? Que je reste seule pendant tout le reste de ma vie ? Le cours des choses a fait si que je tombe amoureuse de Claudius, après l’avoir été de Hamlet : à quoi bon combattre les sentiments ? Pourquoi vivre une vie que n’assouvit pas l’envie de vivre qui est à l’intérieur de chacun ?

Hamlet… que penses-tu de moi dans le lieu où tu est maintenant ? M’aimes-tu encore, même après ta mort ? Même après ce que j’ai fait ? As-tu pitié de moi ? Honte ? Colère ? Haine ? Est-tu en train de te venger en envoyant la Folie persécuter notre fils ? Si cela est le cas, je t’en prie : ne te venge pas sur lui. Celui-ci est un problème entre toi, moi et ton frère. Je sais que, tôt ou tard, le mal se venge toujours sur celui qui l’a commis. Mais les enfants ne doivent pas payer pour les fautes de leurs parents !

Tout le monde a ses faiblesses, Hamlet : j’espère du fond de mon cœur que tu puisses pardonner les miennes…

La suite au prochain épisode…

Donatella Avoni

Devinette :

Hamlet traîne le corps de Polonius hors de la chambre de Gertrude, mais dans sa folie il le cache dans un endroit bien précis de l’immense palais royal : lequel ?

Pour trouver la réponse, il faut suivre les pas de Hamlet, sachant qu’il répète obsessivement le même chemin, jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit qu’il cherche. On pourra considérer que chaque case de ce tableau équivaut à un de ses pas.

  • Pour trouver la case du début du chemin : qu’ont en commun Hamlet et Horatio, habitants de Helsingør au Danemark ?
  • Chemin : 3 sud, 4 est, 1 nord, 2 ouest
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n g x h d s t e c f a
f m s z q m k l p v n
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e z o c b n m u x c k
p y h s v z q t y e x
w n q f c i d j l n z

 

Si vous pensez avoir trouvé, écrivez votre réponse dans les commentaires : lors du prochain épisode, seront dévoilés l’endroit correct et pourquoi Hamlet a-t-il choisi de cacher Polonius là-bas.

Bonne chance et merci de votre participation !

Rose des vents : https://fr.pinterest.com/pin/566961040561735208/

[1] Le mot en anglais, “nunnery”, signifie “couvent”, mais il était utilisé autrefois pour désigner aussi, de façon moqueuse, un “bordel”. L’éditeur laissera au lecteur le plaisir de choisir la traduction qu’il voudra.