Vengeance, trahison, folie, amour… Et si c’étaient les personnages de Hamlet eux-mêmes qui vous racontaient leur version des faits? Plongez dans l’histoire! 

Journal de Hamlet

 

Mon cher Journal,

Cela fait bizarre, je sais, que de s’adresser à un objet. Mais il suffit de penser tu n’en es pas un: au fond, même si tu es fait de papier et d’encre, tu n’es qu’une oreille prête à m’écouter et à recueillir ma conscience. Et cela suffit amplement pour la mission que je te confie: révèle au monde qui je suis quand cela sera trop tard, quand Hamlet ne sera plus et sera rappelé seulement en tant que fou – ce qui revient à ce qu’il ne soit pas rappelé du tout. Est-ce la Folie qui fait l’homme? Ou bien le contraire? De toute façon, cela n’a pas bien d’importance dans mon cas: lorsque je serai enfoui sous terre, mon visage sera masqué par celui de la Folie dans les esprits de ceux qui se souviendront de moi. Et savoir si c’est moi qui ai endossé son masque ou bien elle le mien ne changera rien au résultat. Mon visage sera brisé. Je ne serai plus : seule l’encre désespérée que j’ai crachée sur tes pages prouvera mon identité.

Tu me demanderas: « veux-tu te suicider? Tu ne fais que parler de mort… » Non, pas du tout, mais tu as raison: ma vie-même tourne autour de la mort et n’aurait pas de sens si le poison de la mort n’existait pas. Disons que je sens que ma fin est proche… J’ai des raisons de croire que mon père n’est pas mort d’une mort naturelle: un assassin l’a tué et figure-toi avec quoi ? Du poison. Ce lâche n’a même pas eu le courage d’être le responsable de sa mort : il a voulu qu’un liquide fatal agisse par lui-même. Ce n’est pas la même chose que d’enfoncer un poignard dans une poitrine et voir la vie laisser le regard stupéfait de ton adversaire ! Bref, si quelqu’un – pas n’importe qui, quand-même! – a tué mon père pour lui voler la couronne, qui sait combien d’autres intrigues politiques se cachent dans ma maison ? Qui peut garantir ma survie à moi, surtout maintenant que j’ai entre les mains cette vérité inacceptable ?

Mais je suis encore trop confus: trop d’informations en même temps, trop de nouveautés. Trop, pour mon esprit. J’ai besoin de temps pour y réfléchir… Alors, laisse-moi raconter comment ma vie s’est renversée d’un seul coup…

*  *  *

Tout a commencé un soir à onze heures et demie, il y a quelques jours, quand mon ami très cher, Horatio, est venu me voir. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, donc j’étais très content de le retrouver. Tu dois savoir que, désormais, Horatio – en plus de ma très chère Ophélie – est devenu le seul visage qui me soit vraiment ami dans ce palais qui me semble, hélas, si petit et écrasant depuis la mort de mon père. J’ai l’impression de ne plus vraiment me sentir chez moi, de vivre dans une famille que je ne reconnais plus. Figure-toi que seulement un peu plus de deux mois se sont passés depuis la disparition de mon père : tu t’imagineras une atmosphère triste et souffrante dans notre famille, et tu aurais raison. Cependant, tout le contraire est arrivé: il y a quelques semaines, ma mère Gertrude a épousé mon oncle Claudius, le frère de mon père. Est-ce que cela te semble possible? Mon père meurt et peu après ses funérailles on célèbre, lors d’un énorme festin, les noces de ma mère ! À peine deux mois après la mort de son mari ? Comment l’amour peut-il être si éphémère ? Suffit-il de seulement deux mois à ma mère pour changer de mari comme l’on ferait avec un habit ? Et avec quelle insolence mon oncle ose-t-il encourager ce mariage, lui qui n’a rien de son frère et qui, pourtant, est proclamé – à ma place! – comme le roi de ce misérable pays aux côtés de ma mère ? Mais, d’ailleurs, que peut-on espérer d’un monstre comme lui, me dis-je maintenant que je connais la vérité ? Tout faisait partie de ses calculs : il ne faut pas se méprendre… Dès que j’ai appris la nouvelle de ce mariage, mon coeur s’est obscurci de tristesse et de souffrance face à ce présent tellement subtil et traître : je me suis renfermé sur moi-même, ne pouvant plus supporter la vue de ma mère et de mon oncle, le roi ; j’ai fait du deuil mon vêtement quotidien, car l’amour que je nourris envers mon père est sincère et profond, capable de continuer même après sa mort.

Mais retournons à Horatio. Dès qu’il est apparu, j’ai compris que quelque chose n’allait pas : son regard, d’habitude calme et ferme, était inquiet et confus, il se regardait autour avec circonspection, ses cheveux étaient ébourriffés et il ne faisait qu’entrelacer et défaire ses mains, indice de nervosité chez lui.

– Horatio, mon ami, qu’est-ce…

– Chut ! dit-il.

Il s’écarta de la porte de ma chambre et la ferma soigneusement, puis il mit une main sur mon épaule et me regarda droit dans les yeux :

– Ce que je vais te dire est extrêmement important. Ses yeux brillaient et je compris que ce que j’avais interprété comme de la nervosité était plutôt… de l’excitation ? Les gardes et moi-même avons vu un fantôme sur les remparts, depuis plusieurs nuits déjà : mais ce fantôme c’est celui de ton père!

– Quoi ? Tu délires j’espère…

– Non ! Je te le jure : viens parler avec les gardes, tu comprendras bien plus.

Je décidai de le suivre. Nous allâmes sur les remparts : il faisait sombre et le silence était froid comme celui d’une tombe. Bientôt, j’entendis les pas des gardes résonner dans l’air glacial.

Le nombre des gardes a presque doublé après la mort du roi. En effet, le Danemark est soudainement menacé par Fortinbras, le fils du roi que mon père a tué lors de la guerre contre la Norvège, qui maintenant rempli de fureur et d’envie de se venger veut récupérer les territoires que mon père avait pris au sien après sa victoire. Quelle ironie du sort : Fortinbras et moi, deux ennemis, mais tellement semblables car maintenant nous voici rendus tous les 2 orphelins… La tension est donc haute chez nous : il vient vers nous avec ses troupes et semble vouloir attaquer à n’importe quel moment. Une invasion est vraiment le mieux qu’on puisse désirer au moment où la couronne change soudainement de tête…

– Qui va là ? Montre-toi !

La voix tremblante de Bernardo nous rejoignit.

– Longue vie au roi mes amis, lança Horatio. C’est moi, j’amène Hamlet !

– Heureusement ! soupira Bernardo. Tout ça me donne la chair de poule, j’ai l’impression que chaque brique du mur a des yeux fixés sur moi. Et puis, l’obscurité… bref. Mon seigneur, dit il en s’inclinant, aussitôt suivi par Marcellus et Francisco.

– Bonsoir, dis-je en croisant mes bras pour me protéger, tant bien que mal, du froid. Alors, qu’est-ce que toute cette histoire de fantôme ?

– Tout est vrai, mon seigneur, c’est comme Horatio vous a dit, répondit aussitôt Marcellus. Cela faisait deux nuits qu’on voyait cette figure traverser notre chemin. On était pétrifié de peur, surtout parce qu’elle se limitait à marcher lentement en face de nous et à nous regarder sans parler, avec ce regard sinistre, comme si elle cherchait le moment exact pour nous dire quelque chose. Mais surtout parce que… c’était la copie exacte de votre père, mon seigneur! Il était armé de la tête aux pieds, comme quand il a combattu contre la Norvège, le visage pâle et les cheveux grisonnants. C’était lui, vous dis-je ! Cependant, vous savez, nous avions peur que l’imagination et la superstition nous aient joué des tours: c’est pour cela que nous avons demandé à Horatio de venir voir lui aussi. Au fond, il est un scholar, il sait mieux que nous faire la différence entre le vrai et le faux. Mais lui aussi, mon seigneur, a pu confirmer que cette figure glaciale était bel et bien vraie et que c’était votre père !

– Bon d’accord, je vous crois : qu’a-t-il fait ? Ne vous a-t-il vraiment rien dit ?

– Non, intervint Horatio. Rien du tout. Il est juste passé devant nous. Il n’a servi à rien que je lui parle et lui demande avec insistance de me dire ce qu’il voulait, de quoi il avait besoin. Au contraire, il semblait presque que ma parole le dérangeait : c’est pour cela qu’il est parti. Moi aussi j’étais assez sceptique quand j’ai appris ce fait des gardes, mais quand je l’ai vu, Hamlet… là je ne peux plus douter. Je suis convaincu qu’il parlera, mais à toi seulement: au fond, tu es son fils n’est-ce pas ? À toi, à toi il te parlera!

– Il faut que vous le voyiez, mon seigneur, ajouta Marcellus. Normalement, il passera dans quelques instants: il vous suffira d’attendre quelques minutes…

– D’accord, je le ferai. On verra bien ce que mon père désire de moi…

Bien-sûr que je l’aurais fait! Les fantômes sont des esprits à ne pas prendre à la légère : ils sont restés sur terre après leur mort car ils ont encore quelque chose d’inaccompli à terminer, une action à léguer à leurs descendants. Ce que mon père avait à me dire concernait donc mon futur ?

Je n’eus pas à attendre beaucoup: vers minuit une lumière douce apparut au fond du couloir et se dirigea vers nous à grande vitesse. Je vis donc mon père, comme l’on m’avait dit: tout de ce fantôme était sa copie, moi je pouvais le savoir mieux que quiconque ! La main qui serrait l’épée était la même que celle qui m’avait caressé, enfant ; ses yeux, les mêmes que ceux qui regardaient, amoureux, ma mère ; ses cheveux, ceux que je vis pendant ses funérailles ; enfin, toute sa démarche indiquait sa détermination et son autorité. Il nous fixa pendant quelques instants, tout en marchant lentement, entouré de cette aura lumineuse et diaphane propre aux fantômes. Mon coeur martelait dans ma poitrine. Bien que j’aie été formé pour combattre et faire face à la guerre et à l’horreur, je peux dire qu’à ce moment-là, j’eus peur de voir mon père dans un tel état, réduit à un esprit errant arraché à l’au-delà, transformé en une créature diaphane et froide à laquelle le repos était nié. Ses yeux se lièrent aux miens et avec la tête et la main il me fit signe de le suivre. Aussitôt, je m’empressai, mais Horatio me retint :

– Oh non, attend Hamlet ! Fais attention ! Qui te garantit qu’il n’est pas le diable en personne, guettant le moment pour te jeter dans les bras de la Folie? Il y a des crétures qui remplissent d’illusions et poussent les personnes à se jeter depuis une falaise en leur montrant je ne sais quels trésors et vérités dans les profondeurs de l’océan : n’y va pas! Reste ici avec nous, c’est plus prudent !

– Non ! Je sens que c’est mon destin qui m’appelle : je ne peux pas l’ignorer. Il faut que je fasse mon devoir et que j’honore la mort de mon père !

Les gardes s’empressèrent de me retenir davantage, mais je me libérai violemment de leur étreinte en criant :

– Lâchez-moi vous dis-je ! Il faut que je sache ce qu’il veut de moi !

Et je courus derrière le fantôme de mon père.

Nous n’allâmes pas très loin : le fantôme me guida vers un petit recoin sombre et sans fenêtres, à l’abri des regards de mes amis qui, comme ils me le dirent par la suite, m’avaient suivi de peur qu’il ne m’arrive quelque chose. Le fantôme commença donc à me parler d’une voix profonde et grave :

– Ô mon fils, j’ai peu de temps : l’heure où je dois retourner aux flammes du tourment approche. En effet, j’ai été condamné à être un fantôme pendant la nuit et à brûler pendant le jour dans les flammes de l’au-delà, afin de purger tous les crimes odieux que j’ai commis durant ma courte existence. Ah, s’il m’était permis, je te raconterai des histoires à te faire hérisser tous les cheveux sur ta tête ou à faire sortir les yeux de tes orbites tellement tu ne croirais pas aux terribles secrets de cette prison divine ! Mais l’aube approche… Alors, mon fils, prépare-toi à me venger !

– Comment ? Pourquoi ?

– Oui, prépare toi à venger mon meurtre terrible, étrange et inhumain !

– Ton meurtre ? Mais non ! Ce n’est pas possible ! Tu est mort dans le jardin pendant que tu dormais, à cause de la morsure venimeuse d’un serpent !

– Ah, mon fils, c’est ce que l’on dit et ce que tout le monde au Danemark croit injustement et naïvement ! Réveille-toi: le serpent dont tu parles porte ma couronne en ce moment !

– Quoi? Claudius ? Mon oncle ?

– Exactement, Hamlet : mon propre frère, sang de mon sang ! L’histoire de Caïn et Abel ne fait que se répéter encore et encore sans jamais s’arrêter ! Oui, mon frère : une bête incestueuse et adultère ! Où est donc partie son humanité ? Il n’est désormais plus qu’une bête, esclave de ses passions et de son désir de pouvoir ! Un monstre qui, avec sa sorcellerie, ses cadeaux venimeux et son esprit pervers a séduit ma propre femme soi-disant vertueuse, en l’entraînant dans une honteuse relation de luxure ! Oh quelle tragédie : j’en deviens fou ! Je ne comprends pas : comment a-t-elle pu briser si facilement le voeu d’amour que nous nous sommes faits pendant notre mariage ? Comment a-t-elle pu consentir à s’unir à cet être mauvais et méchant, dénué de mes qualités ? Tu vois donc: si la vertu est incorruptible lorsque la luxure la tente, ainsi cette dernière étanche sa soif sur n’importe qui, y compris des déchets ! Mais oui : ce fut ton oncle qui prépara la mixture empoisonnée et qui la fit couler dans mon oreille afin de m’ôter la vie ! Mais pas seulement : de me l’ôter lorsque j’étais en plein dans le péché, sans avoir eu le temps de me faire pardonner par Dieu ! Tu comprends: condamné au tourment !

Sa voix était devenue de plus en plus forte – les murs en tremblaient presque – et le léger écho qu’elle faisait en touchant les parois semblait appuyer davantage ses propos en leur donnant un air péremptoire :

– Ainsi, venge-moi ! Ne laisse pas le lit du Danemark devenir la maison de la luxure et de l’inceste ! Mais quoi que tu décides de faire, ne t’occupe pas de ta mère : laisse-la au Ciel et à sa propre souffrance, causée par les épines qu’elle cultive elle-même dans sa poitrine ! Adieu, adieu, mon fils: rappelle-toi de moi !

– Non ! Non ! Père !

Le fantôme se dissolva dans les airs aussi rapidement qu’il était apparu. Je restai bouche bée face à l’endroit où il s’était tenu. Les mots « vengeance » et « luxure » explosaient dans ma tête ainsi que la dernière frase qu’il avait prononcé: « adieu, adieu, mon fils: rappelle-toi de moi! ». Et comment pourrai-je l’oublier ? Comment oublier la colère qu’il m’a exprimée et la haine pour son propre frère ? Comment oublier la blessure lancinante que ma mère lui a infligé, en le trahissant? Comment oublier son désespoir face à son sort ? Non, je ne pourrai pas. Mon père veut que je devienne l’arme de sa vengeance et que je punisse son assassin : et moi, je ne peux pas refuser ce devoir. Oui, père : j’accomplirai ta vengeance !

La suite au prochain épisode…

Donatella Avoni

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