Cinéphiles et mélomanes, oyez, oyez ! L’envie vous titille de découvrir des films comme vous ne les avez jamais entendus ? Rendez-vous dès aujourd’hui au collège Claparède, pour la 3e édition du festival L’orgue fait son cinéma, qui met à l’honneur un instrument étonnant.

Des instruments étonnants…

Qui a dit que les orgues étaient l’apanage des cathédrales ? Que nenni ! L’orgue de cinéma du collège Claparède est là pour le prouver. Développé à la fin du XIXe siècle, l’orgue de cinéma est un instrument encore très utilisé lors de la projection de films muets. Présent dans les salles obscures et les théâtres, il dispose d’un large éventail de sonorités : comme ses cousines plus « traditionnelles », il possède différents registres lui permettant de varier ses sons (en imitant par exemple la flûte, le tuba, la voix humaine ou encore la trompette), mais aussi de recourir à de nombreux bruitages étonnants. Sabots de cheval, sirène de train, vaisselle cassée, cloches suisses : les possibilités sont infinies !

Cloches suisses de l’orgue de Claparède : https://www.youtube.com/watch?v=77xoIM4pLXQ

Un peu de vaisselle cassée… : https://www.youtube.com/watch?v=chEYgHvbOwU

Dissimulée derrière des rangées de tuyaux, cette mécanique extrêmement précise permet à l’orgue de cinéma de remplacer un véritable orchestre, en accompagnant au mieux les péripéties des films muets ou en s’appropriant les répertoires les plus variés (variétés, jazz, blues, mais aussi classique et improvisation).

Pour en avoir un aperçu, voici une version de The Artist (2011), réalisé par Michel Hazanavicius et rendant hommage aux classiques du genre… mais aussi à la comédie musicale de Gene Kelly et Stanley Donen, Chantons sous la pluie (1952).

The Artist (2011) : http://www.orguedecinema.ch/responsive/?page_id=528

Thématisant paradoxalement les premiers pas du cinéma, The Artist, film muet, est ici accompagné par l’organiste Baptiste-Florian Marle-Ouvrard : lauréat du Conservatoire de Paris, il se profile comme l’un des improvisateurs les plus prometteurs de la jeune génération française et s’est illustré dans plusieurs concours internationaux. Compositeur, titulaire de l’orgue historique de St-Pierre de Clichy, c’est un familier de l’accompagnement de films. Cette version de The Artist fait la part belle à son jeu, en mettant en regard deux vidéos, présentées en parallèle : celle du film et celle du musicien improvisant en direct. Un exercice de haute virtuosité !

Un périple improbable…

Vous l’aurez compris, l’orgue de cinéma est un instrument exceptionnel et étonnant… et celui qu’abrite le collège Claparède ne déroge pas à la règle ! Exceptionnel, il l’est par sa qualité et sa rareté : en Suisse et un Europe, c’est l’un des mieux entretenus, ce qui en fait un instrument de choix sur lequel de nombreux spécialistes du genre se sont illustrés. Étonnant, il l’est par le parcours atypique qui l’a conduit à Genève…

L’aventure de l’orgue de Claparède commence aux Etats-Unis, durant l’entre-deux-guerres. Fabriqué en 1937, c’est l’un des derniers instruments de la marque Rudolph Wurlitzer Company à sortir d’usine : la production souffrira beaucoup de la Seconde Guerre mondiale. Installé dans la banlieue de Londres, il commence son périple en trouvant refuge dans un cinéma de la chaîne Granada et y reste jusqu’en 1979. À cette date, le cinéma ferme ses portes pour transformation. L’orgue est entreposé ailleurs, vendu aux enchères… quand un coup de théâtre infléchit son destin : averti de la vente, un passionné genevois apprend son existence et l’achète ! Proposition est alors faite au directeur alors en place au collège Claparède. L’idée ? Installer l’orgue dans l’aula où, après quelques aménagements techniques (l’ensemble du dispositif pèse en effet quelques six tonnes !), il pourra être utile aux collégiens menant une maturité artistique. L’affaire est décidée : l’orgue arrive dans sa nouvelle demeure, connaît un moment initial de gloire… avant d’être oublié peu à peu. De moins en moins joué, il est presque abandonné. C’est alors qu’une équipe de mordus lui donne une seconde chance !

À Genève, l’orgue fait son cinéma !

Ancien élève à Claparède, l’organiste genevois Nicolas Hafner est fasciné par l’instrument dès ses années de collégien : il y passe son temps libre, se familiarise avec les sonorités et les bruitages… Pour lui, c’est une évidence : l’orgue ne peut pas rester comme ça !

Aidé par la direction du collège, il crée une association en 2012 : Les Amis de l’orgue de cinéma de Claparède. Leur but est simple : réunir des fonds afin de rénover et, par la suite, d’entretenir l’orgue. De nombreux contributeurs, membres sympathisants ou donateurs privés, les soutiennent aujourd’hui activement. L’opération est un succès, comme l’explique l’association : « Les travaux, confiés à M. Alain Ott de la Manufacture de Grandes Orgues de Genève, ont apporté des résultats significatifs, permettant d’assurer une grande fiabilité à l’instrument, de restaurer des fonctions défaillantes et de mieux documenter le fonctionnement général de cet orgue. » Grâce à ce travail, Les Amis de l’orgue de cinéma de Claparède sont en mesure de mettre à l’honneur cet instrument historique, en le présentant par exemple aux élèves du DIP (lors de plusieurs rencontres par année) ou en le faisant découvrir au grand public.

C’est dans cette optique que le festival L’orgue fait son cinéma a été créé : réunissant cette année et pour la 3e édition des mordus de musique et de cinéma, il présente une musique pouvant parler à un très large public. Accompagnements de films muets, improvisations, jazz, classique, musique du monde, variété… au fil des années, il y en a eu pour tous les goûts !

Cette année ne dérogera pas à la règle. Dès aujourd’hui (20h), le public pourra découvrir un film allemand de 1922, réalisé par Manfred Noa : Nathan der Weise[1]. Ce film est adapté d’une pièce en cinq actes de l’écrivain Gotthold Ephraim Lessing, publiée en 1779. Fondée sur la tolérance religieuse et la parenté entre monothéismes (judaïsme, christianisme et Islam), l’histoire se déroule dans le milieu juif de Jérusalem, durant une trêve lors de la troisième croisade. Sous le régime nazi, la pièce comme le film furent mis à l’index et interdits. C’est l’allemand Wolfgang Seifen, improvisateur renommé et organiste titulaire de la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche à Berlin, qui accompagnera le film. Le lendemain (samedi 9 avril, 20h), le blues sera à l’honneur avec le Nicolas Hafner Bluesband : sur de petits films muets, Nicolas Hafner (orgue), Stéphane Cornioley (chant et guitare), Xavier Hafner (basse) et François Torche (batterie) s’amuseront à swinguer… jusqu’au bout de la nuit !

Après une pause, le festival reprendra le jeudi 15 avril : à 17h15, l’organiste genevois Vincent Thévenaz proposera une visite explicative de l’orgue de cinéma… curieux d’histoire et de notes, pressez-vous ! La soirée se poursuivra à 20h avec le Polonais Filip Presseisen, qui réinterprétera (en improvisant, bien sûr) la musique de La Ruée vers l’or. L’occasion idéale de (re)découvrir ce classique de Charlie Chaplin, sorti en 1925 ! Le vendredi 15 avril (20h), le festival recevra un invité de marque : l’anglais Simon Gledhill, l’un des spécialistes du genre. Pour l’occasion, il interprétera les plus grands succès du répertoire de l’orgue de cinéma. Enfin, le samedi 16 avril (20h), la 3e édition de L’orgue fait son cinéma accueillera, en clôture, Nicolas Hafner, Vincent Thévenaz, Franck Cottet Dumoulin (contrebasse) et Max Dazas (percussion)… qui vous en mettront plein les yeux et les oreilles !

Que vous soyez passionné de musique, fanatique de cinéma, amateur d’improvisation, de blues… ou de convivialité, n’hésitez pas à découvrir la 3e édition de L’orgue fait son cinéma au collège Claparède, jusqu’au samedi 16 avril !

Magali Bossi

3e édition de L’orgue fait son cinéma

Concerts et films les 8, 9 et 16 avril à 20h

15 avril à 17h15 (visite) et à 20h (concert et film)

Aula du collège Claparède, ch. de Frossard 61, 1231 Conches

Buvette et petite restauration sur place.

Infos : www.orguedecinema.ch

Photographie : ©Jonathan Imhof

[1] Nathan le Sage, en langue française.