La Comédie squatte le Théâtre du Loup pour offrir au public « Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing » mise en scène par Jean Jourdheuil. Et malgré la longueur du titre, quand on a dit ça on n’a encore rien dit.

Lorsque vous attendrez dans le bar du théâtre du Loup, avant le début de la pièce[1], ne vous inquiétez pas de la présence d’hommes bottés, vêtus comme pour un enterrement et au visage cadavérique. Ce sont juste des comédiens. Et ils n’ont pas oublié l’horaire du spectacle, non, c’est tout à fait normal qu’ils soient en train de boire un coup là, maintenant. Ne vous faites pas de souci, ils rentreront avec vous dans la salle et commenceront leur affaire pendant que vous choisirez si vous voulez vous asseoir dans les gradins de droite ou de gauche[2] et ainsi choisir votre point de vue sur la scène… et sur les autres spectateurs en face de vous. Pendant que vous vous installerez, vous pourrez constater que les comédiens sont réunis autour d’un cercueil et qu’en fait, vous squattez une veillée funèbre (mais personne ne vous tiendra rigueur de votre manque de respect pour le mort).

Une fois que les comédiens auront emporté le cercueil, vous pourrez enfin connaître la vie de Fréderic de Prusse, en commençant par une scène symbolique d’humiliation des intellectuels en la personne de Gundling. Puis, différents tableaux (commentés en direct par un dramaturge, accompagné de sa charmante petite machine à écrire.) vous illustreront comment un jeune homme, dont le naturel l’inclinait plutôt vers le raffinement et les arts, est devenu un empereur guerrier à la tête de la Prusse et qui, bien que très intéressé par les Lumières, avait une conception extrêmement autoritaire de la Raison. Tant et si bien que lors de sa mort (ce n’est pas du spoil, tout le monde finit par mourir un jour. Vous aussi.), ses proches vous avertiront gentiment, vous public, que « Il crève. Il crève ».

Mais il n’est pas le seul.

Et si vous ne connaissez pas la pièce et que vous ne voulez pas vous faire spoiler, vous sautez ce paragraphe et ne reprenez qu’au suivant.

Je vous aurais prévenu.

… Vous êtes toujours là ? C’est de votre plein gré ? Et bien alors continuons.
Vous aurez après ça le droit à une petite scène intermédiaire « Heinrich von Kleist joue Michael Kohlhaas » (non mentionnée par le titre de la pièce), où Kleist apparait comme un échec des Lumières sous Fréderic de Prusse[3].

Petite scène relativement violente, soit dit en passant, mais la partie « Vie de Gundling Frédéric de Prusse » vous aura déjà servi pas mal de violence avec une sauce d’humour acide[4]. Puis, comme la pièce[5] est finie, Lessing (et oui, c’était lui le dramaturge. Et il est le dramaturge de la pièce au point même où on le sent comme un porte-voix pour un Müller tout à la fois sous l’influence de ses séjours aux USA et de sa vie en RDA) va redevenir un simple vieillard.

Un vieillard avec des souvenirs. Violents encore. Et qui a besoin de ses infirmières pour aller se coucher, tant il est grabataire. Mais il aime ça, dormir, car il ne rêve pas. L’idée même d’aller au plumard le met même dans une telle joie qu’alors les infirmières se transforment en pompom-girls et entament une chorégraphie endiablée (je tire mon chapeau à Nalini Menamkat et Mirjam Ellenbroek pour leur énergie formidable). Mais Lessing est très vieux. Lui aussi va claquer sous vos yeux.

Un autre homme vient, qui lira les notes de Lessing. Celles qu’il a rédigées durant « Fréderic de Prusse » en vous cassant les oreilles avec les percussions de sa machine à écrire. Et, avant la mise en bière, arrivent les personnes que vous avez vues lors de la veillée funèbre, deux heures plus tôt. La boucle est bouclée.

La construction de la pièce est extrêmement intéressante. Les mises en abîme et la pièce qui se déroule comme un ruban de Moebius nous égarent, mais c’est un égarement qui nous force à la réflexion pour tenter de nous retrouver. Quand on a bien tous les morceaux en place dans notre pauvre petite cervelle, on est content d’avoir compris, mais ce que l’on voit enfin ne nous rend pas heureux. Et le fait que dans cette pièce on meurt beaucoup n’aide pas vraiment…
Dans un entretient donné à La Comédie[6], le metteur en scène, Jean Jourdheuil, traducteur et surtout ami de Müller[7], explique que ce dernier cherche à briser les illusions des spectateurs, qu’il veut qu’ils ne se sentent pas heureux à la fin de ses pièces, mais très seuls.
Cela marche vraiment bien : évitez la pièce si vous êtes déprimés, sinon vous risquez d’avoir envie de vous jeter dans l’Arve en sortant.

Ce sentiment poisseux et minant est encore accentué par une scénographie qui sert la pièce d’une façon si efficace que ça en serait presque indécent.

Les moindres détails sont travaillés et pensés de manière à faire ressortir l’absurdité violente et drôle de la déliquescence de l’humanité dépeinte par Heiner Müller.
Il y a tant de détails allant dans ce sens qu’un seul visionnage de la pièce ne pourrait permettre de les remarquer tous. Attardons nous donc sur un des points les plus marquants : les marionnettes de chiffons.

Elles sont nombreuses, il y en a de toutes les sortes, de toutes les tailles, mais elles ont quasiment toutes un point communs : elles peuvent être démembrées et étripées. Les seules exceptions sont les marionnettes de la France et de l’Angleterre colonialistes qui, pour leur part, sont cannibales.

Ces petits acteurs de tissu, manipulés par des personnages de chairs et de sang, sont sans doute un des plus beaux accessoires de Jourdheuil pour créer de la violence qui fait rire jaune.

On a également à faire à une mise en scène qui va à l’encontre du théâtre usuel et qui n’a que faire de tenter de représenter le réel. On peut citer les changements de décors à vue, les personnages joués par plusieurs acteurs ou encore le choix d’encadrer l’espace scénique par des gradins qui se font face, mais l’exemple qui souligne sans doute le mieux ce point est l’utilisation des placards : absolument parfaits pour ranger les costumes… et les comédiens !

Un point encore : pour ceux qui ont vu L’illusion comique de Corneille, mise en scène par Geneviève Pasquier et Valentin Rossier (à la Comédie du 28 octobre au 2 novembre 2014), Vie de Gundling… en constitue un pendant réflexif intéressant, de par les façons qu’ont ses deux pièces d’aborder le théâtre dans le théâtre ainsi que leurs représentations de l’humanité.

En résumé, donc, un petit bijou riche philosophiquement et théâtralement que je vous conseille chaleureusement d’aller voir : vous en sortirez peut être avec un regard sur le monde un peu changé, mais ce n’est pas un mal.

Référence : Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing, de Heiner Müller, mise en scène par Jean Jourdheuil.
La Comédie, au Théâtre du Loup, du 11 au 30 novembre 2014.

Audrey Tissot

Image: Bundesarchiv, Bild 183-1989-1104-047 / Link, Hubert / CC-BY-SA

[1] On va admettre que vous y allez, hein.

[2] Si vous n’aimez pas spécialement vous faire enfumer, je vous conseille ceux à gauche en rentrant, plutôt vers le fond

[3] http://www.youtube.com/watch?v=qNTeqFG-Tjo (interview de Jean Jourdheuil à La Comédie, partie 2/3)

[4] Le pH est au moins de 2 !

[5] Fréderic de Prusse, pas celle pour laquelle vous avez payé.

[6] http://www.youtube.com/watch?v=qNTeqFG-Tjo (interview de Jean Jourdheuil à La Comédie, partie 1/3)

[7] https://www.youtube.com/watch?v=OpzVQBVrEr0 (interview de Jean Jourdheuil à La Comédie, partie 2/3)