Les célébrations marquant la 409ème fête de l’Escalade ont battu leur plein tout au long des semaines précédentes. Vendredi dernier, ce sont plusieurs centaines de jeunes élèves, en provenance de divers collèges genevois, qui ont à leur tour marqué l’évènement d’une pierre blanche, en se rassemblant au parc des Bastions à 10 h. Rien n’a cependant préparé la néophyte que je suis au spectacle qui l’attendait à sa sortie des cours. Incrédulité, inquiétude et amusement, tels sont les sentiments qui se sont tour à tour emparés de votre reportrice médusée.

Comme dans un mauvais  film d’animation, divers personnages des animés de mon enfance se côtoient, se bousculent et se battent à tour de bras, sans aucun respect pour ma sensibilité artistique. « Pocahontas » se lance à la poursuite de «  Mario » en hurlant telle une furie tout droit sortie des enfers ; «  la panthère rose », l’air d’une tigresse, se jette sur «  Naruto » dont le  kunaï est resté coincé dans une cannette d’Energy drink.  « Lucky Luke » quant à lui, n’a plus de munitions et s’en fiche royalement : il s’écroule touché à mort par une salve de mousse à raser blanchâtre, sur « Astérix » qui se demande, l’air hagard, si le ciel lui est tombé sur la tête.

Vision totalement irréaliste, et pourtant elle se produisait là sous mes yeux.  En effet, le parc des Bastions, le parc des Vieux Messieurs Protestants à l’air si sage, s’est transformé en une vaste scène d’antichambre de l’enfer, où s’ébattent littéralement des jeunes filles et garçons en cosplays, riant à gorge déployée, et tranchant ainsi avec l’idée que je me suis toujours faite des Genevois, d’habitude si … austères… comme les Vieux Messieurs Protestants.

 Incapable de repartir en cours sans comprendre la raison de cet étalage de bonne humeur et de folie, je fonce tête baissée dans la mêlée, recommandant auparavant mon âme à une quelconque force supérieure. Je finis par tomber sur Karil du Collège de Saussure  et vampire dans une autre vie, qui a la bonté d’émerger des vapeurs éthyliques qui imprègnent le parc, méconnaissable sous sa  chape blanche, pour daigner bien vouloir répondre à l’une de mes préoccupations : «  C’est la fête de l’Escalade, les Savoyards sont venus dans le but de s’emparer de la ville, mais Genève a réussi à tenir tête aux envahisseurs et bla bla bla, et bla bla ». Il n’ira pas plus loin, fauché de plein fouet par un œuf surgi de nulle part. Je bats rapidement  en retraite.

Bon l’histoire, je la connais. Mais ce qui me tracasse, ce sont ces déguisements et surtout ce comportement plutôt…déluré ? Je m’approche prudemment de ce qui s’apparente à une infirmière au vu de son déguisement plutôt réussi ; cet honorable membre du corps sanitaire pour l’occasion  – et collégienne au lycée de Saussure – Clémentine, va se faire un devoir de m’éclairer sur ce sujet : «  En fait c’est une manière de nous amuser. Tout le monde lance des œufs, de la farine… Le fait de se déguiser n’a aucun rapport avec la bataille elle-même, mais c’est une manière de marquer l’évènement d’une manière forte, la nôtre en quelque sorte. C’est un jour dans l’année durant lequel on peut se lâcher, on peut se retrouver entre ados, au même endroit, sans les parents, et tout le monde fait la fête ensemble, même si on ne se connait pas ».

Ok, mais d’après ce que je constate, les jeunes collégiens sont passablement éméchés et j’assiste à de véritables débordements, dont je préfère épargner la description au lecteur, surtout en provenance d’une sorte de caisson monté sommairement sur 4 roues fatiguées, dans lequel s’agitent une bonne vingtaine de jeunes. À la question à peine formulée de leur sécurité face à une telle promiscuité, Céline, déguisée en héroïne de Manga, répond spontanément : «  Il y a des autorités, il y a des ambulances, des policiers un peu partout même si on ne les voit pas. Certains collégiens finissent souvent trop ivres, et les accidents dans ce cas sont prévisibles. Mais nous pouvons à tout moment aller retrouver un représentant de la loi pour lui dire si quelque chose ne … ».

Le reste de sa phrase est couvert par un éclat de rire hystérique presque aussitôt suivi d’un cri de guerre et me voilà plantée au beau milieu du parc des Bastions, recouverte de la tête aux pieds de mousse à raser ; ok, j’exagère, je n’en ai eu qu’un tout petit bout sur mon bonnet. Je m’extirpe rapidement  de cette foule de fous furieux avant de chopper le virus et retourne vers la sécurité des murs d’Uni Bastions. « César » en toge et laurier (il fait 3° !) qui me coupe illico le chemin me fait immédiatement penser : « ils sont fous ces Genevois !!! »

 Ariane Mawaffo