Lorsque les votations approchent, la Suisse se remplit d’affiches soutenant ou s’opposant aux objets concernés. Parmi elles, certaines cherchent seulement à persuader le votant tandis que d’autres n’exposent qu’une partie de la question, oubliant les discriminations impliquées.

Le système politique suisse pour quelqu’un qui a grandi en France, c’est à la fois une sorte de petit paradis démocratique et de non-sens étatique. On peut très facilement critiquer la monarchie républicaine française : on élit un roi tous les cinq ans et on l’appelle « Président » en lui laissant de larges pouvoirs. Et ne soyons pas dupe, si le chef du gouvernement est constitutionnellement le Premier Ministre, les pouvoirs présidentiels sont tels que c’est bien le Président qui gouverne à moins que la majorité de l’Assemblée Nationale soit à l’opposition. En Suisse, on élit sept Conseillers Fédéraux qui président le gouvernement à tour de rôle (en simplifiant), c’est en quelque sorte sept présidents venant de partis différents. Pour un jeune français habitué à l’élection d’un roi après en avoir décapité un 200 ans auparavant et en déchoir un autre tous les cinq ou sept ans, ce système est singulier.

En revanche, un amoureux de la démocratie ne peut que rêver de cette démocratie directe : on élit des députés, oui, mais on vote aussi des lois ! Le peuple ne se contente pas de la souveraineté, il est aussi – partiellement – le pouvoir législatif ! Dans cet exercice de la démocratie, la Suisse a pu, à plusieurs reprises, comprendre que c’est un système à double tranchant : avec une base suffisante de personnes soutenant l’initiative, on peut proposer au vote son projet et avec une participation qui tourne autour des 50%, c’est à peine 25% de la population qui prend les décisions.

Le parti d’extrême-droite de l’Union Démocratique du Centre (UDC), premier parti au Conseil National (34%) a pu, a plusieurs reprises, faire passer des initiatives xénophobes et discriminantes sans qu’elles aient parfois une réelle logique sociétale : une initiative contre la construction de minarets pour les mosquées en 2009 alors que seules quatre mosquées suisses en ont[1] ; une autre initiative contre « l’immigration de masse » est votée en 2014, l’initiative passe à 50,3% et vise à limiter l’arrivée de migrants par des quotas ; un retour au système précédant les accords avec l’Union Européenne et remettant en cause l’appartenance de la Suisse à l’espace Schengen ayant notamment pour conséquence la sortie de la Suisse du programme Erasmus. Toutefois, l’initiative n’est ni appliquée ni applicable pour une bonne santé du pays et de son économie.

Pour ces initiatives, les stratégies de communication des partis politiques sont très importantes et le pays se couvre d’affiches approuvant ou dénonçant le bien-fondé de l’initiative. L’UDC est réputée pour la force de persuasion de ses affiches, des messages simples et imagés qui font vite réagir : un mouton blanc expulsant de Suisse à coups de pied un mouton noir[2] avec un slogan « pour plus de sécurité », une femme en burqa devant une Suisse avec des minarets en forme de missile, des pieds foulant une représentation de la Suisse avec une vue de l’affiche depuis le sol qui va se faire écraser. Le message est simple et clair. Le premier joue sur les stéréotypes xénophobes du migrant délinquant ou criminel tandis que le deuxième fait appel à la peur du terrorisme et le troisième rappelle la grande peur de l’extrême droite européenne : le « grand remplacement », où les populations étrangères viennent envahir et remplacer les autochtones.

Dans le cas de l’initiative contre « l’immigration de masse », certains partis, comme le Parti Socialiste, ont reconnu une mauvaise campagne contre l’initiative. Derrière ces campagnes se cachent toujours des stratégies politiques de communication. Pour les nouvelles votations du 28 février, l’extrême-droite revient avec une demande d’application d’une loi votée précédemment par le peuple : l’initiative « pour le renvoi effectif des étrangers criminels ». Si cette initiative peut sembler légitime à certaines personnes, elle pose un certain nombre de problèmes moraux, le plus flagrant est qu’un étranger qui a vécu toute sa vie en Suisse et n’a aucun lien avec son pays d’origine pourrait être renvoyé pour un délit mineur. Outre des problèmes moraux auxquels chacun ne réagira pas de la même manière, l’initiative va aussi à l’encontre de la Constitution et d’un certain nombre de traités internationaux signés par la Suisse, depuis la libre circulation des personnes avec l’Union Européenne jusqu’aux droits de l’Homme.

Mais cette proposition n’est pas celle où la communication risque de jouer le plus grand rôle, l’initiative « pour le couple et la famille – Non à la pénalisation du mariage » est sans doute la plus fourbe car son but n’est probablement pas seulement ce qu’elle met en avant, c’est-à-dire que les couples mariés n’aient pas à payer plus d’impôts que les couples non mariés lorsque c’est le cas, mais aussi l’interdiction d’une quelconque législation en faveur du mariage homosexuel. En effet, l’initiative vise à inscrire dans la constitution que « le mariage est l’union durable et réglementée par la loi d’un homme et d’une femme » et inscrit ainsi une définition constitutionnelle du mariage. S’il s’agit de la vision du mariage qu’applique aujourd’hui la Suisse, elle empêcherait tout changement législatif du mariage en faveur d’une union pour les couples homosexuels autrement qu’en changeant une nouvelle fois la constitution.

On ne doute pas de la volonté du comité d’initiative de chercher à mettre à égalité l’institution traditionnelle du mariage et les couples concubins, on ne doute pas non plus que des partis comme le Parti Démocrate-Chrétien (PDC), l’UDC et le Parti Evangélique (PEV) qui se disent généralement défenseurs des valeurs traditionnelles sont loin d’être de fervents défenseurs de la cause LGBT. Il se trouve que les membres du comité viennent essentiellement de ces partis, qu’ils soient chrétiens ou d’extrême-droite avec en plus un membre du Parti Bourgeois Démocrate (PBD, issu de l’UDC), un membre de la Lega et un membre du Christlichsoziale Partei (CSP)[3].

C’est ainsi que, en faisant passer un message simple et sans argumentation à travers une affiche qui fait appel aux peurs de celui qui la regarde (le méchant et dangereux immigré, le musulman-terroriste), ou en omettant de préciser une autre conséquence d’une initiative populaire, des partis où l’ouverture et la tolérance sont aussi présentes que le mot glycosylphosphatidylinositol dans une dissertation de BA1 en Histoire Générale mettent en péril le progrès de notre société vers l’acceptation de tous, indépendamment de nos différences.

Noé Rouget

Crédit photo : KEYSTONE/Salvatore Di Nolfi https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/conseil-federal/systeme-politique-suisse/elire-voter/_jcr_content/par/image/image.imagespooler.jpg/1429791802694/Staatskunde_Waehlen_Keystone.JPG.jpg

[1] http://www.lemonde.fr/europe/article/2009/11/29/les-suisses-se-prononceraient-en-faveur-de-l-interdiction-des-minarets_1273728_3214.html

[2] Certains membres du comité rédactionnel avanceraient que le mouton noir dessiné est bien trop mignon pour qu’on veuille l’expulser et qu’il s’agit là d’un argument suffisant pour rejeter une telle initiative.

[3] http://www.egalitefiscaledumariage.ch/comite/