Dans la dernière version papier de R.E.E.L., les Livrophages vous ont notamment emmenés à la découverte d’un auteur un peu atypique : Jean-Baptiste Bing, doctorant en géographie au sein de l’UNIGE. Son dernier roman, Humains, tellement humains, plongeait dans la science-fiction et l’anticipation, tout en s’ancrant sur des bases scientifiques solides, issues des expériences de terrain de Jean-Baptiste. – Rencontre avec un auteur atypique !

R.E.E.L. : Bonjour Jean-Baptiste ! Et merci de nous accorder ce moment. Nous allons donc parler de Humains, tellement humains. Dans ce roman, qui parle notamment du futur de l’Indonésie et de Madagascar, pourquoi t’être tourné vers la science-fiction et l’anticipation ?

Jean-Baptiste Bing (J.-B. B.) : Ce sont deux genres que je connais assez mal… Mais un jour, en fouillant sur un site recensant des concours de nouvelles, je suis tombé sur le sujet : « Transhumanité(s) au 21ème siècle », proposé par un petit éditeur indépendant[1]. Or, sans être spécialiste des questions liées au transhumanisme, je suis interloqué comme n’importe qui par l’intrusion toujours plus profonde de la technologie dans notre quotidien, voire dans notre corps. J’ai ainsi découvert l’un des charmes de ce genre (l’anticipation), qui permet de prendre des tendances contemporaines et de les étirer, les pousser, les triturer au bout de leurs conséquences possibles – avec bien sûr l’obligation de bâtir un récit cohérent et une belle histoire.

Cela m’a également permis d’entrer en contact avec l’éditeur en question, Dominique Deconinck, qui a connu plusieurs vies : météorologue aux Îles Kerguelen, ingénieur chez IBM, désormais éditeur. Lui-même nourrit ses romans et nouvelles de ses connaissances et interrogations, et il sait rendre le genre de l’anticipation fort attractif pour celles et ceux qui, a priori, s’y sentent un peu étrangers. Par nos romans comme dans la vie réelle, nous nous sommes rendus compte que, chacun avec sa sensibilité propre (lui très enthousiaste quant à l’impact possible de la technologie sur l’humain, moi plus sceptique), nous partagions des préoccupations communes. J’espère pouvoir poursuivre ce dialogue, avec lui comme avec d’autres.

R.E.E.L. : Comment as-tu travaillé pour mêler tes connaissances académiques et de terrain (dont le livre regorge) et la trame narrative ?

J.-B. B. : Quand j’écris une histoire, j’aime l’ancrer dans des lieux que je connais déjà au moins un petit peu. Ça me fixe un cadre, des paysages, des odeurs… Sans doute est-ce artificiel, puisque les lecteurs ne connaissent pas forcément, eux, ces lieux (ou, s’ils les connaissent, en ont une expérience différente). Mais les quelques fois j’ai essayé d’écrire sur des lieux réels que je ne connaissais pas du tout, je ne me suis pas convaincu moi-même. Ou alors, à l’autre extrême (c’est le cas dans mon recueil Contes d’Iesso), j’aime bien partir carrément dans des lieux imaginaires.

Concernant les « connaissances académiques », j’espère ne pas en avoir trop fait, au risque de pondre un machin indigeste pour le lecteur non-géographe ! Cela me permet de consolider mon propos : l’une des différences entre l’anticipation et la pure science-fiction est, je crois, que la première impose de conserver un certain réalisme. Comme pour les lieux réels, exploiter les connaissances académiques offre une sorte de garantie minimum que l’on conserve un pied dans le possible. Enfin, il y a un autre aspect qui me tient à cœur, et qui a été évoqué ci-dessus : celui du dialogue entre les disciplines, et entre le monde académique et le grand public. La fiction représente l’un des canaux possibles pour ces échanges.

R.E.E.L. : En quoi les lieux dont tu parles dans ton roman sont importants pour toi ?

J.-B. B. : Outre le côté « couleur locale » (ou plutôt « couleur temporelle ») ci-évoqué, ce sont soit des lieux où j’ai vécu (Paris, l’Est malgache…), soit des endroits où je n’ai fait que passer (quelques jours à Java Est, quelques semaines dans le Pays Basque, quelques mois sur le Merapi), mais dont je reste profondément imprégné. Les mettre en scène dans la fiction, tout comme en faire des terrains de recherche géographique et d’écriture académique, c’est une manière de les retrouver, de renforcer le lien (même imaginaire) que je garde avec eux. De plus, le côté « anticipation » me permet  d’envisager – en géographe certes un peu dilettante – des évolutions possibles à plus long terme que ce que la stricte prudence m’impose dans mes travaux à prétention scientifique.

R.E.E.L. : Est-ce que ton narrateur, par sa formation, son parcours et ses intérêts, ce ne serait pas un peu toi (avec une bonne dose d’auto-dérision, c’est vrai) ?

J.-B. B. : En partie, oui, bien sûr : désinvolte à la limite du je-m’en-foutisme, techno-sceptique mais pas mécontent de pouvoir bénéficier d’un certain confort, amateur de bonne bouffe et de café fort, brasseur de (mauvaise) cervoise, père gaga de ses enfants, etc. Cela dit, je crois que tous les personnages portent certaines interrogations d’un auteur – ou certaines tentations.

R.E.E.L. : Sur quels projets d’écriture étais-tu avant ce livre ?

J.-B. B. : J’ai déjà publié deux recueils de contes et nouvelles chez L’Harmattan (Contes du dahu-garou et Contes et légendes d’Iesso). Un troisième, qui porte sur l’Indonésie et Madagascar, est prêt ; il sortira vraisemblablement chez eux, mais je dois procéder moi-même à la mise en page – ce à quoi je mets une certaine mauvaise volonté, repoussant cela à dans quelques jours depuis plus d’un an ! Tous ces textes courts ont souvent un caractère humoristique ou parodique. Dans un autre style d’écriture, il y a aussi les articles et notes scientifiques (qui étaient quand même censés être ma contribution au renom de l’UNIGE durant cinq ans…), ou à destination du grand public via la presse ou le site www.jetdencre.ch.

R.E.E.L. : Et quels sont tes projets pour la suite ?

J.-B. B. : J’ai déjà commencé à écrire, non pas une suite, mais plutôt une variation à partir d’un personnage secondaire d’Humains, tellement humains (la préhistorienne d’Ardèche, pour être précis). Je ne sais pas si j’arriverai à aller au bout. Si c’est le cas, j’espère que cette histoire-là pourra être publiée chez le même éditeur. Je continue aussi d’écrire des nouvelles et des contes, désormais souvent centrés entre Alpes et Jura – toujours cet ancrage dans les lieux où je vis. Tout comme dans les recueils précédents, j’essaie d’allier une tendance certaine à la déconnade rabelaisienne, paillarde, avec un peu de réflexion ayant trait à nos sociétés (déformation professionnelle ?) et avec des thèmes ou des personnages traditionnels (un génie de la lampe qui se numérise, Gargantua qui est un contemporain, etc.). Par ailleurs, j’ai commencé il y a plusieurs années un recueil de textes ouvertement géographiques, à mi-chemin du carnet de voyage, de la chronique et de l’exercice de style. Cela fait de longs mois que je n’y ai pas touché ; j’espère parvenir à en tirer quelque chose, mais ce n’est pas sûr. Enfin, il y une autre activité, que j’ai découverte à Madagascar et que je pratique encore : le conte oral, face à un public d’enfants ou d’adultes. C’est un rapport très différent au texte, à l’histoire, au vocabulaire employé. Il y a un côté théâtral assez agréable…

R.E.E.L. : Merci pour toutes ces découvertes, Jean-Baptiste… et au plaisir de te lire à nouveau !

Propos recueillis par Magali Bossi

Références :

Jean-Baptiste Bing, Humains, tellement humains, Brunoy, DDK Éditions, 2016.

Contes et légendes d’Iesso. Terre imaginaire, Paris, L’Harmattan, 2016.

Les contes du dahu-garou, Paris, L’Harmattan, 2009.

Contes et nouvelles de Lémuronésie, Paris, L’Harmattan, à paraître.

Photos : ©Jean-Baptiste Bing

[1] Ndlr : à savoir, DDk Éditions (http://www.dominique-deconinck.com/anticipation/).