Interview : les mots de Mélanie Chappuis

avril 19, 2017 / by / 0 Comment

À l’occasion du 15e numéro papier de R.E.E.L., Les Livrophages vous faisaient découvrir une pléthore d’ouvrages et d’auteurs. Parmi eux, Mélanie Chappuis, journaliste et romancière de la place. Rencontre avec une amoureuse des mots.                                                             

Dans le brouhaha accueillant du café-glacier Le Remor, à deux pas de la plaine de Plainpalais, le sourire de Mélanie Chappuis étincelle. Entre deux tasses de thé, le va-et-vient des serveurs et les odeurs alléchantes, cette rencontre est l’occasion de faire le plein de bonne humeur. Mélanie Chappuis signait en 2016 Un thé avec mes chères fantômes, aux éditions Encre Fraîche.

C’est, entre autres, ce roman que vous présentaient Les Livrophages, dans la dernière version papier de R.E.E.L. : l’histoire d’une vénérable demeure genevoise qui, ancienne maison de maître, est  nichée au bord de l’actuelle Avenue d’Aïre. Qu’on se le dise : ses vieilles pierres abritent toujours les fantômes de deux femmes – la châtelaine Emma Vieusseux et la sorcière Michée Chauderon. À l’occasion de la critique parue dans Les Livrophages, Mélanie Chappuis revenait pour nous sur son amour des mots et de l’écriture.

Voyager et écrire
Mélanie a eu une enfance mouvementée. Fille d’un père diplomate, elle a voyagé de longues années en compagnie de ses parents. Née en Allemagne (à Bonn, précisément), elle a vécu au Guatemala, puis en Argentine durant cinq ans et demi : là-bas, elle a tissé des liens forts avec l’Amérique latine. « L’espagnol n’est pas vraiment une langue maternelle, mais c’est la langue que je parle toujours avec mon frère », explique-t-elle. Il y a aussi eu le Nigéria durant deux ans et demi : « Des souvenirs assez durs. En Amérique latine, je parlais espagnol, j’étais à l’aise. Nous pouvions nous mélanger… mais en Afrique, j’ai pas mal souffert. Il y avait tout de suite la barrière de la peau. Lagos, où nous vivions, était une ville assez violente – par rapport à d’autres villes du continent, où je me sentais beaucoup mieux. Enfin, j’étais toute petite (j’y ai vécu de 7 à 9 ans). Mais je me rappelle quand même avoir vu des choses assez brutales. » Plus tard, la famille s’installe en Côte-d’Ivoire, pays que Mélanie a beaucoup aimé. Finalement, elle passe son baccalauréat à New York. Sur le conseil de ses parents, elle retourne en Suisse pour « retrouver [ses] racines ». Paradoxalement, cette expérience était beaucoup plus difficile que prévu : « Retrouver ses racines, ce n’est pas quelque chose qui se commande. Pour moi, c’était un recommencement aussi difficile que les déplacements dans mon enfance : je ne voyais pas pourquoi la Suisse était plus mon pays que l’Argentine, par exemple. »

Pour Mélanie, l’écriture a toujours été un rêve – « un rêve un peu inavoué. » Dès qu’elle a su lire, elle a rêvé d’écrire. « Mais je suis quelqu’un d’assez lucide… avec des parents eux aussi très lucides. Ma mère m’avait dit que ce n’était pas un métier. J’ai suivi ses conseils et abandonné ce rêve pour devenir journaliste. » Ce qui l’attire alors, ce sont les points communs entre le journalisme et l’écriture : aller à la rencontre des autres (dans la vraie vie ou en imagination), explorer des univers qui ne sont pas les siens… « C’est quelque chose qui m’a toujours plu, que j’ai découvert en tant qu’enfant (en suivant mes parents), que j’ai expérimenté comme journaliste (en faisant des reportages sur des sujets très différents – un producteur d’hydromel ou des gens travaillant dans le domaine médical, par exemple)… J’aime me retrouver dans des milieux très différents, pouvoir voyager d’une façon ou d’une autre. Le journalisme permet ça, l’enfance que j’ai eue était aussi dans cette veine et l’écriture participe du même mouvement. » Cette envie d’ailleurs et de découverte, c’est donc la continuité qui guide le parcours Mélanie Chappuis.

Entre journalisme et écriture
Journaliste, Mélanie rêvait d’écrire un roman : « J’essayais de temps en temps… mais ça ne prenait pas et je me lassais au bout de quelques pages. » Suite à un chagrin d’amour et à une période sentimentalement très difficile, Mélanie se lance : « J’ai commencé à écrire sur le trouble et la perte de repères que je ressentais… sur ce chagrin d’amour. Ça a été mon premier roman – Frida. » L’écriture était facile : « Pour ce roman, ça coulait, c’était instinctif. Je ne réfléchissais pas, je ne faisais pas de plan parce que ça venait des tripes. » L’écriture est un moteur pour aller mieux, pour guérir. Après ce roman très autofictionnel, le doute s’installe : comment écrire la suite ? Pour Mélanie, cette expérience a débloqué quelque chose en elle. Les mots ont commencé à venir – les romans à s’enchaîner. « Plus j’ai écrit, plus j’ai laissé tomber le journalisme. Maintenant, c’est plus l’écriture que le journalisme… tout en gardant des mandats pour pouvoir réussir à vivre. Même indépendamment des questions d’argent, il faut garder un pied dans la vraie vie, pour pouvoir écrire. Faire des allers-retours entre la vie et l’écriture. »

Cet ancrage dans la réalité est fondamental pour l’écriture : « Quand on écrit un roman, c’est un peu comme en journalisme. On enquête. Il faut se documenter, chercher. Pour mon roman Maculée Conception, qui parle de la mère de Jésus, l’idée était évidemment d’écrire sur la maternité… mais il fallait aussi que je me documente. J’ai fait Histoire générale à l’Université – mais avec Histoire moderne, contemporaine et nationale, ce qui ne m’aidait pas beaucoup. J’ai donc interviewé un égyptologue, des pasteurs, des curés… j’ai lu énormément. Pour moi, écriture et journalisme sont deux activités qui se ressemblent énormément. » Pourtant, le temps de l’écriture journalistique (souvent très rapide) est bien différent de celui de l’écriture d’un roman (beaucoup plus long). « Par exemple, j’ai tenu durant deux ans la chronique Dans la tête de… pour le journal Le Temps : je me mettais dans la tête de différentes personnalités qui faisaient l’actualité et j’imaginais ce qu’elles pouvaient ressentir sur tel ou tel sujet. Je me documentais donc beaucoup, comme une journaliste, mais ensuite, c’était de l’écriture d’invention. Ce travail m’a donné le goût des textes courts. Depuis ces chroniques, j’aime travailler des textes courts – comme pour la pièce Femmes amoureuses[1]. On n’est que dans l’émotion, on évite les longues descriptions. On est dans les tripes. Femmes amoureuses, ce sont des cris du cœur : c’est une écriture qui me plaît, qui a un autre rythme que l’écriture d’un roman. Du coup, j’essaie d’alterner entre ces deux façons de travailler – le court et le long. J’ai besoin de la longueur du roman, mais aussi de l’instantanéité des petits éclats ou des chroniques. »

Mélanie Chappuis est une auteure passionnée et passionnante. Pour la découvrir, n’hésitez pas à vous plonger dans les méandres de Un thé avec mes chères fantômes et à pousser la porte d’une ancienne maison de maître. Dans le secret des vieilles pierres genevoises, vous rencontrerez peut-être la châtelaine Emma Vieusseux (peintre et romancière de talent), et la sorcière Michée Chauderon (dernière sorcière tristement exécutée à Genève). À lire sans tarder !

Magali Bossi

Pour en savoir plus : https://www.melaniechappuis.com

Photos : ©Magali Bossi (banner) et ©Michel Juvet (portrait)

[1] Notre chronique Sur les planches avait d’ailleurs consacré une critique à cette pièce : http://www.reelgeneve.ch/femmes-amoureuses-voix-plurielles-a-lalchimic/.


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