[5e semaine d’observation : cas pratiques entre PALM et Mémorant.]       

            « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. »[1] : voilà la candide expression qu’un optimiste quidam lambda attendrait de la part d’un jeune Mémorant plein de promesses. Ce quidam lambda au cerveau dangereusement peu cynique pourrait ainsi penser que la rédaction d’un Travail de Mémoire est une agréable partie de plaisir pavée de bonnes idées, d’éclairs d’inspiration à intervalle régulier, d’un avancement du boulot à une vitesse raisonnable et d’une relation harmonieuse avec le Professeur Accompagnant Le Mémoire (également nommé PALM). – Rien n’est moins vrai.

Sans chercher à noircir le tableau, mais voulant lui rendre ses authentiques nuances de gris, je vais vous présenter aujourd’hui quelques scènes typiques et pittoresques de la relation Homo Memorantis-PALM : en effet, armée de mon seul courage et d’un enregistreur high-tech, j’ai pu assister – (dans le plus grand secret et avec quelques courbatures) – à plusieurs rencontres[2] entre Mémorants et PALM, habilement déguisée en corbeille pour papier à recycler, objet apparemment au-dessus de tout soupçon dont il fleurit tant d’exemplaires dans les bureaux de la Jungle des Bastions…

Mais tout d’abord, afin que l’optimiste quidam lambda qui lirait ces lignes se rende rétrospectivement compte de la dure réalité que représente un Travail de Mémoire, voici une scène irréaliste à laquelle personne – (même moi) – n’assistera jamais : un rendez-vous idéal entre un PALM et un Mémorant. Attention : ceci est une reconstitution IMPOSSIBLE.

SITUATION 0 : un rendez-vous idéal

Le Mémorant attend devant une porte close, dans un couloir désert de l’Aile Jura. À sa montre Swatch[3] – (la seule marque suisse qu’il a pu se payer avec ses maigres revenus) –, il est 13h57. Dans trois minutes, il a rendez-vous avec son PALM, qui est toujours à l’heure, répond toujours aux mails, se souvient toujours de son prénom[4] et de l’intitulé de son Travail de Mémoire, lit et annote toujours les différentes versions-brouillons dudit Travail, et a son bureau toujours agréablement rangé et accueillant (ni trop bordélique, ni trop clinique). 13h59 : la porte s’ouvre ; le PALM apparaît, tout sourire, car il est en avance. Le Mémorant entre. – La suite importe peu : discussion, discussion, discussion… d’où le Memorantis ressort avec la certitude d’avoir été au bon moment au bon endroit, avec la bonne problématique. – Rideau.

            Voilà pour la manière idéale dont un entretien Mémorant-PALM devrait être conduit. Or, sans forcer inutilement le trait, je me suis rendue compte – (camouflée dans ma corbeille pour papier à recycler et armée de mon enregistreur high-tech) – que ce n’était pas toujours le cas. Petit Top-3 des situationS problématiqueS[5], où les choses dérapent.

SITUATION 1 : le mail qui n’est jamais arrivé

Le Mémorant attend devant une porte close, dans un couloir désert de l’Aile Jura – (quant à votre dévouée ethnochroniqueuse, elle se planque pour l’instant derrière un panneau d’affichage poussiéreux). Il est presque 14 heures. Il attend. Il attend. [((Il attend)2)2]2 : faites le calcul, il ATTEND un BON moment. Il n’ose pas bouger, des fois que la porte s’ouvrirait et que son PALM apparaîtrait. Il est nerveux. Pourtant, il a bien envoyé un mail pour fixer un rendez-vous aujourd’hui. Aucune réponse négative ne lui étant revenue, il a supposé que c’était bon. – Grosse erreur.

La porte s’ouvre enfin. Le Mémorant plein d’espoir tombe sur un PALM pressé qui ne désire qu’une chose : sa dose de caféine. S’en suit une discussion rapide qui peut se résumer ainsi : « Qu’est-ce que vous faites là ? » / « Je viens pour notre rendez-vous. » / « Quel rendez-vous ? nous n’avons pas rendez-vous ! » / « Heu… si, à 14 heures, sauf erreur. » / « Il est 14 heures 36. Vous faites erreur. » / « Aargh… c’est que je vous avais envoyé un mail… » / « Un mail ? quel mail ? je n’ai jamais reçu de mail ! » Finalement, le PALM (dans sa grande bonté) a pitié du Mémorant et le fait entrer dans son bureau. Je m’engouffre à leur suite et retrouve ma planque dans la corbeille à papier.

Aïe. – Ça s’annonce mal pour le Memorantis : le bureau en question entre dans la catégorie « bureau cliniquement impeccable de l’obsessionnel du rangement ». Chaise ; fauteuil ; grande table sans poussière ; trois piles de polycopiés aux arêtes impeccables (séparées entre elles de 3,5 cm exactement) ; ordinateur ronronnant (sans post-it de rappel collé dessus ou miettes dans le clavier) ; bibliothèque sans volumes qui dépassent. Même pas une plante verte ou une photo du chien. Flippant. – Le PALM farfouille dans sa boîte-mail : après 5 secondes de répit, il annonce au Memorantis abasourdi qu’il n’a reçu AUCUN message, et qu’il faut être un peu plus organisé dans la vie mon petit, mais bon c’est pas si grave, reprenez rendez-vous, mais pas maintenant parce que moi, je dois aller boire un café et j’ai une réunion dans quinze minutes avec le décanat, merci au revoir. – Bref, le Mémorant ressort du bureau avec l’impression de s’être fait rouler par un système informatique incompréhensible aux sautes d’humeur imprévisibles.

SITUATION 2 : le triangle des Bermudes mémoriel

Le Mémorant attend devant une porte close, dans un couloir désert de l’Aile Jura – (votre ethnochroniqueuse est cette fois habilement camouflée sous un banc, entre trois toiles d’araignées et une gomme mâchouillée). À 14 heures tapantes, ladite porte s’ouvre, dévoilant un PALM au regard rêveur, qui le fait entrer – (je m’engouffre à leur suite et retrouve ma corbeille à papier). Le « regard rêveur » aurait dû mettre la puce à l’oreille : ce PALM appartient à la catégorie des éternels distraits, si occupés par leurs prenantes recherches qu’ils en oublient les fondements élémentaires de la réalité – manger, dormir, se raser, parler avec un vocabulaire clair, changer de chemise et écouter Couleur 3[6]. D’ailleurs, son bureau reflète son « moi » intérieur : c’est un chaos sans nom, labyrinthiquement organisé, où des colonnes branlantes de bouquins poussiéreux ne doivent leur salut qu’à l’intervention d’un Saint Esprit amoureux des Tours de Pise.

Bon. – Le Memorantis s’assied, expose les raisons de sa venue : envoi d’un mail contenant ébauche de bibliographie / plan / problématique ; demande de corrections et d’ajustements pour les 15 premières pages du brouillon de son Travail ; demande d’informations concernant la soutenance ; etc[7]. Là, les choses se corsent : les yeux dans le vague, le PALM bafouille, s’embrouille, déplace des papiers froissés, bouscule quelques colonnes de livres, soulève une tasse à café (vide), shoote dans un trognon de pomme (pourrie)… tout en donnant au Mémorant du « mon cher Robert », alors que son prénom[8] est Jean-Eude. – Bilan des courses : le PALM a malencontreusement égaré le mail / brouillon / inscription à la soutenance / tout autre document important concernant le Mémoire dans le capharnaüm de son bureau… mais ce n’est rien mon petit, repassez demain, j’aurais sûrement remis la main dessus, en fait non, pas demain parce que j’ai une réunion avec le décanat, plutôt la semaine prochaine ce sera mieux et ne vous inquiétez pas pour votre travail, je suis sûr que ce sera édifiant, mais là je dois aller prendre un café, merci au revoir. – Le Mémorant ressort du bureau avec l’impression de comprendre les armateurs qui voyaient leurs navires se perdre corps et biens dans un impitoyable triangle des Bermudes.

SITUATION 3 : la cape d’invisibilité

Le Mémorant attend devant une porte close, dans un couloir désert de l’Aile Jura – (pour sa part, l’auteure a disparu entre les rouleaux d’une photocopieuse, et observe à son aise). Il est 14 heures. Sans trop d’espoir, le Mémorant attend : il sait bien qu’il ne mettra pas un pied dans le bureau de son PALM aujourd’hui… pas plus que demain ou qu’avant-hier. En effet, le PALM en question fait partie d’une catégorie insaisissable mais non négligeable du corps universitaire : les Invisibles.

En effet, le PALM de cet infortuné Memorantis est – (même par pigeon voyageur ou téléphone arabe) – perpétuellement injoignable. Alors finalement, après sept mails envoyés[9] afin de fixer un rendez-vous, le Mémorant s’est rendu en personne devant le bureau de son PALM. Sur la porte, il n’a découvert aucun horaire de réception… mais juste un petit panneau : « Reçoit uniquement sur rendez-vous. Contactez par mail. ». De plus, ce PALM invisible semble tout aussi insaisissable au terme des séminaires / cours qu’il anime, se volatilisant dans la nature sitôt l’heure écoulée : impossible donc de l’attraper par ce biais. Le téléphone de son bureau ne répond pas ; le secrétariat ne sait pas comment le joindre ; il paraît qu’il va prendre un congé maladie d’une longueur indéterminée… et la date de la soutenance approche : que faire, que faire ?! – Heureusement pour le Mémorant, la situation se débloquera bientôt : cinq semaine avant la soutenance redoutée, il recevra un mail de son PALM, lui indiquant qu’il faudrait peut-être songer à montrer le brouillon des premières pages de son Travail de Mémoire, parce que là mon petit, le temps commence à presser et vous ne m’avez rien transmis, vous n’avez même pas pris rendez-vous, envoyez-moi un mail pour que nous puissions nous voir, je suis libre tout le temps sauf en début et fin de semaine, et mercredi j’ai rendez-vous avec le décanat pour un café, merci au revoir. – Bref, le Memorantis découvre avec effroi que certains êtres possèdent de véritables capes d’invisibilité qui les coupent du reste du monde.

            Voici donc pour ce Top-3 des situationS problématiqueS dans la relation Mémorant-PALM, observées sur le vif grâce au précieux concours d’une corbeille pour papier à recycler et d’un enregistreur high-tech. D’autres exemples seraient encore à citer[10], mais le temps nous manque. – Et rassurez-vous, dans l’ensemble, tout se passe (plus ou moins) bien entre le Memorantis et son PALM… pour peu qu’il ait mis la main sur la bonne pointure[11] !

[Prochain numéro : habitat et territoire de travail du Mémorant, entre défense et organisation.]

Magali Bossi,

Ethnochroniqueuse pour R.E.E.L.


[1] Dans un souci de transparence, l’auteure  de cette chronique tient dès l’incipit à remercier le très estimé philosophe Pangloss – (et évidemment Voltaire, dans une certaine mesure) – pour n’avoir JAMAIS songé à transformer cette simple (mais ô combien percutante) maxime en marque déposée, évitant ainsi à R.E.E.L. de miner ses finances vivotantes en payant d’astronomiques droits d’auteurs. D’autres ont été plus malins et, flairant le bon filon, ont même réussi à capitaliser sur une interjection aussi banale que « Allô ! ». – ABE. 

[2] Ou « non-rencontres », c’est selon, comme notre aimable lectorat le lira.

[3] Avant que certains crient à la propagande, l’auteure de la présente chronique précise qu’elle n’a reçu AUCUN pot-de-vin pour caser une fois le nom de « Swatch » dans son article – heu… deux fois, en fait (note personnelle : pensez à dire au PDG de Swatch – trois fois ! – d’augmenter mes honoraires au pro rata du nombre de citations dans mes chroniques).

[4] Le prénom du Mémorant, pas de son propre nom, hein ! Sauf erreur, l’UNIGE ne compte pas encore Alois Alzheimer dans ses mécènes… – à moins que j’aie oublié ce détail.

[5] Outre le fait que c’est rigolo et jouissif de mettre un « s » majuscule à la fin d’un mot et non au début d’une phrase ou d’un nom propre – (quel qu’il soit) – comme me le serinait ma sympathique et gorgonesque maîtresse d’école primaire, la manœuvre a également pour but de souligner le caractère (hélas) multiple et courant de telleS situationS dans la vie d’un Homo Memorantis

[6] Il se trouve que j’aime beaucoup Couleur 3, et que la RTS ne m’a pas plus payée que Swatch – (et de quatre !…).

[7] À choix parmi ces trois propositions. Il est bien sûr possible d’imaginer d’autres motifs.

[8] Le prénom du Mémorant, hein !…

[9] Et restés sans réponse…

[10] D’ailleurs, si vous avez des exemples, n’hésitez pas à nous les faire partager !

[11] L’auteure de la présente chronique tient au passage à rassurer tous les PALMs – (surtout le sien…) – qui liraient éventuellement ces lignes : cher-ère-s PALMs, que la satire ne vous aveugle pas ; vous faites du bon boulot ! 😉