Lettreuse, lettreux, Les Livrophages ont besoin de vous ! Vous aimez les auteurs peu connus, les livres intrigants ? Venez partager vos coups de cœur littéraires avec nous : ouverte à tous, cette chronique participative fait la part belle aux écrivains peu connus, aux ouvrages improbables, aux littératures différentes… N’hésitez pas à écrire sur vos livres favoris !

Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Ariane Mawaffo, plongez dans les pages de N’être, un roman de Charline Effah.

« Te taire est une chose que tu as toujours su faire. Te taire et laisser faire. Laisser faire les autres et le temps, laisser le temps égrener tout doucement le collier des erreurs, laisser les erreurs s’arranger d’elles-mêmes, les langues se délier sur d’autres rumeurs, les rumeurs se disloquer sous l’effet du doute, le doute s’effriter à la frontière entre la vérité et le mensonge jusqu’à ce que les gens ne sachent plus. Mais il est des souvenirs plus bruyants que d’autres. »

Lucinda est jeune femme forte et belle dont les légers défauts sont ceux d’avoir une mère et d’aimer un homme. C’est du moins ce que l’on retient de N’être de Charline Effah, une plongée dans notre intériorité à travers celui de la narratrice. Dans ce livre de seulement une centaine de pages, les mots sont comme une thérapie, comme une arme pour ostraciser un passé inoubliable, un présent diffus et un futur en fuite. Un passé marqué par des relations compliquées avec son non-père ; un présent de conflits amoureux avec Amos, l’amour de sa vie, l’amant, l’homme mariée à une autre ; un futur invisible, imaginé seulement, avec, pour point fixe, le désir de vivre pleinement sa vie de femme, une vie différente de celle de sa mère, Medza. Une mère omniprésente qui occupe d’ailleurs l’intégralité de la deuxième partie du roman. Lucinda ose y confronter la grande figure maternelle à force de tutoiements et d’accusations : « […] Désormais, j’ai encore plus peur qu’avant. Peur de l’amour. Peur de ton regard intimidant dans cette embarrassante hostilité, avilie et abjecte, dans laquelle j’ai vu la déchéance de l’instinct maternel » (p. 108).

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On retient son souffle au fil des pages, assistant, comme médusé, au spectacle du combat silencieux de Lucinda face au dinosaure que représente la figure supposée inattaquable de la mère. C’est que, Lucinda, dans une tentative de réappropriation de son identité, ressent le fort besoin de détruire celle que sa mère lui a construite sans son autorisation : « C’est comme si toi et moi, nous étions sous l’emprise d’une fatalité, comme si nous portions les mêmes chaînes sans qu’aucune ne soit parvenue à s’en défaire librement, comme si nous avions laissé l’amour de l’homme nous broyer, comme si nous avions laissé l’homme broyer l’amour que nous avons de nous-mêmes » (p. 137). La polysémie du titre N’être nous donne une piste assez claire du projet de Lucinda : il s’agit probablement de naître une seconde fois en recréant dans la négation (N’) de ce passé maternel et transmissible par le genre, un nouvel être, plus en accord avec la narratrice. La forme épistolaire de cette deuxième partie ne doit cependant pas nous tromper : Lucinda ne dira jamais ces mots qui lui brûlent pourtant les lèvres.

Grâce à une fantastique maîtrise de la langue, de la temporalité et surtout des métaphores, Charline Effah réussit le tour de force de se saisir du sujet de la condition de la femme, sujet difficile et jamais commun, pour en extraire une substance envisagée sous un jour nouveau. Elle y fait d’une certaine manière le procès du non-dit, moyen de communication privilégié par les mères africaines, en nous livrant une Lucinda au langage libéré face à une Medza désillusionnée. Du Tropical-Bar à Irvindo, on navigue avec les personnages sur la mer trouble de leur sentiment. Un livre à transmettre de mères en filles, avec l’espoir qu’un lien plus fort que celui du sang finisse par unir les unes aux autres.

Ariane Mawaffo

Référence : Charline Effah, N’être, éditions La Cheminante, Paris, 2016.