Jusqu’au 15 juin prochain, c’est une reprise de La Route du Levant qui vous est proposée au Théâtre Alchimic. Une pièce haletante, pleine de suspense et sans démagogie…

La Route du Levant. C’est le terme employé par Dominique Ziegler, auteur et metteur en scène de la pièce, pour désigner le chemin emprunté par les jeunes partant faire le djihad. Dans un miteux commissariat de quartier, nous assistons à l’interrogatoire d’un jeune (Ludovic Payet) désirant partir pour Istanbul, certainement pour rejoindre ensuite un camp djihadiste en Syrie. Dans cet impressionnant huis clos, on en apprendra plus sur qui il est, sur sa foi, sur les raisons qui l’ont poussé à entreprendre ce voyage. En face de lui : un policier désabusé (Frédéric Landenberg) et ancien éducateur des rues, qui fera tout ce qu’il pourra pour lui tirer les vers du nez, lui faire avouer son projet et qui se cache derrière tout ça, tout en essayant de le comprendre aussi. Un texte bouleversant, dur, haletant et brillant que signe Dominique Ziegler.

Une construction exemplaire

Brillant. C’est le premier mot qui me vient à l’esprit pour décrire ce texte. J’avais déjà assisté à la première série de représentations au Théâtre du Grütli, en 2016. J’avais alors été impressionné par ce texte. Un an et demi après, il n’a rien perdu de sa force et de son efficacité. Ce qui rend ce texte aussi intelligent, c’est d’abord l’évolution de l’intrigue. Alors que Al-man-sour, né sous le nom de Roger Duglin, ne veut d’abord pas parler, acceptant à peine de donner à son interlocuteur son identité qu’il connaît déjà, les langues vont petit à petit se délier, pour qu’on en apprenne un peu plus sur lui, son parcours, son passé, comment il en est arrivé là. Sans faux-semblant, ce jeune attire alors la sympathie. Son histoire n’a pas été simple et on comprend comment la foi l’a sauvé… avant de le faire dériver.

De ce texte, on retient aussi le suspense constant. Alors qu’on pourrait penser avoir rapidement compris les ressorts dramaturgiques, avec ce dialogue entre deux personnes qui se comprennent mais ne sont jamais d’accord, Dominique Ziegler parvient à nous surprendre, à amener une touche de suspense pour faire rebondir son intrigue. Portée par deux comédiens époustouflants, cette pièce tient le spectateur en haleine, sans perdre son rythme un seul instant. Un texte diaboliquement efficace…

Enfin, on retiendra le langage. Loin des envolées lyriques du théâtre shakespearien, c’est un parler vrai qui nous est présenté. Le jeune a l’accent des banlieues dont il est issu, alors que le policier parle avec le ton blasé de celui qui a roulé sa bosse dans une institution en laquelle il semble parfois avoir de la peine à croire. Le vocabulaire est celui qu’on attend de deux personnages comme eux, dans la vraie vie ; les « mec » et autres « putain » ponctuant les phrases de Roger Duglin, le cynisme apparent de son interlocuteur, tout est fait pour qu’on se croie dans une scène réaliste, loin de certains anciens codes du théâtre. En cela, le texte présente une grande modernité, qui sied parfaitement à l’actualité brûlante dont il parle.

Une réflexion sans démagogie

On pourrait croire qu’il y a les bons Occidentaux d’un côté, face aux méchants djihadistes de l’autre. Il n’en est rien. Quoique… il faut être plus précis : la situation est bien plus complexe. Loin d’opposer les deux camps en termes de bons et de mauvais, La Route du Levant cherche à comprendre les mécanismes de chacun : comment fonctionne la société ? Comment se fait-il qu’on puisse autant laisser les jeunes en dérive ? Comment y faire face ? Pourquoi s’est-il tourné vers de telles extrémités ? Quelle est la responsabilité de chaque partie ? Ce sont ces questions auxquelles les deux protagonistes tentent de répondre. Et la réalité fait peur à voir.

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Si le djihad est évidemment dénoncé à travers cette pièce, qui insiste sur le fait qu’il faut lutter contre cette forme de barbarie, c’est la manière dont les événements sont présentés qui peut surprendre. La guerre, les conflits armés sont bien sûr inévitables. Mais la faute à qui ? Aux extrémistes religieux, qui prônent la « vraie foi », face à tous ces croyants et ces gouvernements corrompus, bien sûr. Mais pas que. Les Occidentaux ont aussi leur part de responsabilité là-dedans, par leurs frappes régulières sur des villes du Moyen-Orient, tuant à chaque fois, hélas, de nombreux innocents. Elle offre évidemment des solutions, des portes de sortie à cette jeunesse en détresse, mais tout cela est encore perfectible. Ainsi, le parcours de Roger Duglin est particulièrement intéressant. Après plusieurs délits – de l’effraction au deal de shit – à l’âge de 16 ans, il se remet dans le droit chemin grâce à une formation de sertisseur, qu’il mène à bien. Professionnellement, son avenir semble assuré. Oui, mais… la société n’a pas vu ses autres problèmes : pendant tout le temps de sa formation, il a continué à fumer, à se droguer. Qui l’a aidé ? La religion, vers laquelle il s’est tourné. Elle n’est pas fondamentalement mauvaise et peut, pour certains, les sauver, les aider à retrouver un chemin qui leur convienne, déçus par une société dans laquelle ils n’ont jamais pu trouver leur place. Oui, mais… parce que là aussi, il y a un « mais ». Ce sont contre ses dérives que la pièce met en garde. On peut rapidement tomber dans un extrême, être embrigadé par des gens qui prétendent répandre la « vraie foi », mais ne s’en servent que comme d’un instrument pour parvenir à leurs fins. La Route du Levant nous rappelle aussi ce danger.

Une fin pessimiste et surprenante

Sans vous raconter la fin, je la résumerai simplement en empruntant les mots de Claude Lévi-Strauss : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit en la barbarie. »[1] Si elle peut donner envie de vomir, par sa violence et ce qu’elle dit de la société, elle nous rappelle aussi, comme l’ensemble du texte, que n’importe qui peut vite tomber dans la barbarie, que les djihadistes ne sont pas les seuls fautifs, que les Occidentaux ne sont pas uniquement des victimes.

Au final, La Route du Levant, c’est une écriture brillante, un texte sans démagogie, porté par deux comédiens formidables, qui, en plus de dénoncer les dérives et les dangers auxquels s’exposent ces jeunes en détresse, cherche aussi à en expliquer les raisons. Il démontre que le combat peut se faire en amont, que la société doit encore s’améliorer, trouver des solutions pour venir en aide à ces jeunes qui n’ont pas trouvé leur place, la société n’ayant pas réussi à répondre à leurs attentes. Chacun doit y mettre du sien pour tenter de sauver ce qui peut l’être…

Entre espoir et fatalisme, le choix est difficile à faire. À vous de vous faire une idée…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

La Route du Levant de Dominique Ziegler, du 24 mai au 15 juin au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Dominique Ziegler

Avec Ludovic Payet et Frédéric Landenberg

https://alchimic.ch/

Photos : © Deborah Landenberg (banner) et © Alex Kurth (photo dans l’article)

[1] Claude LEVI-STRAUSS, « Race et histoire ». In Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1990, p. 383.