Mardi 25 novembre au théâtre du Galpon

Du 25 novembre au 14 décembre se joue au théâtre du Galpon Joséphine, cantatrice du peuple des souris, une pièce adaptée de l’œuvre de Franz Kafka, un choix risqué ?

C’était une première. Pour les comédiens bien sûr, mais aussi pour moi, spectatrice et critique.

Parce que je découvrais le théâtre du Galpon pour la première fois (un bel espace chaleureux). Mais surtout parce que j’y découvrais une pièce que je ne serais jamais allée voir de moi-même, pour plusieurs raisons. Parce que c’est une pièce d’après Kafka : non seulement elle est « d’après », et je me méfie toujours des adaptations de récits au théâtre – mauvais souvenirs dirons-nous – mais en plus, elle est d’après Kafka, un auteur dont je ne sais – objectivement – rien, mais qui me semble pourtant obscur et compliqué – philosophiquement et littérairement parlant. Parce que je suis une « sale puriste » et que j’ai du mal à aller voir tout ce qui n’est pas du classique, et encore plus si c’est une création qui mélange les styles (ici, musique et théâtre).

Une première, ça veut dire un mélange de peur et d’excitation, ça veut dire un peu de préparation psychologique et beaucoup de flou artistique. Ça veut dire qu’on ne sait pas à quoi s’attendre, mais qu’on est quand même surpris.

Il est difficile de parler d’une pièce sans avoir le réflexe de la raconter, on a toujours envie de dire « c’est l’histoire de… ». Je pourrais donc vous dire « c’est l’histoire de Joséphine », ça vous ferait une belle jambe vu le titre, mais en plus, ce serait vraiment réducteur. Parce qu’en fait, il n’y a pas d’histoire en tant que telle – à part peut-être celle que Joséphine se raconte à elle-même –, parce qu’il n’y a pas d’évolution, pas de début, pas de fin, ou alors un début qui est aussi la fin, – d’ailleurs, le début est littéralement, littérairement, la fin – et inversement. Cette pièce, ce n’est pas « l’histoire de Joséphine », parce que ce n’est pas « l’histoire de », c’est juste Joséphine, une figure de diva (alors qu’elle n’en est pas une), et une performance d’actrice[1].

Lorsque la lumière s’allume, on découvre un décor entre cirque et cabaret : une grande étoile dessinée au sol, des bandes de toile rouge et jaune tendues pour délimiter le plateau, un podium, un piano et une coiffeuse entourée de paires de chaussures[2], le sol semble être recouvert de noix[3]. Ce n’est certainement pas un décor qui conviendrait à la Callas – ce que lui rappelle d’ailleurs son compositeur –, mais c’est parfait pour le personnage grotesque qu’est Joséphine. Entre chant et monologue elle nous offre sa vision de l’art[4], nous confie ses états d’âme d’artiste et nous propose quelques belles réflexions philosophiques – sur le luxe, notamment. Joséphine est vaine, dans tous les sens du terme, orgueilleuse, fragile et folle aussi, mais c’est ce qui la rend drôle, et sage à la fois, mais surtout proche de son peuple – c’est-à-dire le public.

Joséphine nous émeut et nous fait rire, mais aussi réfléchir. Et finalement, c’est ce qui me fait aimer ce genre de pièce, parce qu’on peut y prendre ce que l’on veut. Ceux qui connaissent et aiment Kafka y trouveront sans doute leur compte car ils auront l’occasion de le redécouvrir, ou simplement de découvrir un de ses textes les moins connus. Et ceux qui, comme moi, ne le connaissent pas – voire s’en méfient – pourront y trouver de quoi nourrir leurs réflexions, mais surtout rire. Faites-donc comme moi, n’écoutez pas vos préjugés et allez voir la pièce, vous ne vous ennuierez pas !

Anaïs Rouget

[1] Celle de Clara Brancorsini, qui n’est certes pas seule sur scène, puisqu’elle est accompagnée de Bruno de Franceschi, le compositeur, mais qui est, malgré tout, LA star.

[2] Ah ! Les chaussures ! Le symbole du luxe et de la superficialité de la femme moderne par excellence !

[3] On apprécie alors pleinement la forme particulière des tickets d’entrées.

[4] « Casser une noix n’a vraiment rien d’un art, aussi personne n’osera rameuter un public pour casser des noix sous ses yeux afin de le distraire. Mais si quelqu’un le fait néanmoins, et qu’il parvienne à ses fins, alors c’est qu’il ne s’agit pas simplement de casser des noix. Ou bien il s’agit en effet de cela, mais nous nous apercevons que nous n’avions pas su voir qu’il s’agissait d’un art, à force de le posséder trop bien, et qu’il fallait que ce nouveau casseur de noix survienne pour nous en révéler la vraie nature – l’effet produit étant peut-être même alors plus grand si l’artiste casse un peu moins bien les noix que la majorité d’entre nous. » Je ne peux malheureusement pas assurer qu’aucune noix n’ait été blessée pour cette scène…